Le choix
Chapitre 46
46
Je me réveille en sursaut tenaillée par la faim, une sensation oubliée depuis le jour de l’enlèvement. Je touche les os de mon bassin : ils semblent vouloir percer ma peau, aussi acérés que des poinçons. Une vive brûlure d’estomac m’étourdit : mon corps est encore vivant, il réclame à manger. Je me précipite à la cuisine, jalousant le sommeil du reste de la maisonnée. De l’autre côté des fenêtres, les alentours sont noirs : la lune est encore cachée. J’ouvre le buffet et le placard aussi discrètement que possible et rafle tout ce que je trouve. Je remplis ma bouche des restes de pâtes de midi auxquelles je n’avais pas touché, des œufs durs du souper, le pain rassis d’hier irrite mon palais. Je mords dans un morceau de fromage puis dans une pomme blette. La nourriture glisse dans ma gorge et encombre mon œsophage. J’enfile mes doigts dans le bocal des câpres, les grains de gros sel sont râpeux contre ma peau, puis je fais rouler les olives d’un autre bocal dans ma main : elles sont petites et dures, comme moi. Je dois remplir mon corps pour recommencer à le sentir. Le pot de confiture d’oranges pour le petit déjeuner du dimanche se trouve sur l’étagère la plus haute. Hissée sur la pointe des pieds sur une chaise, je m’en saisis et fais couler son contenu visqueux sur mes bras, je soulève ma chemise de nuit et en étale sur mes jambes jusqu’à mon entrejambe. Je me lèche les doigts et continue de me goinfrer jusqu’à ce que je me sente nauséeuse. La chaise vacille, je perds l’équilibre et me retrouve par terre.
J’entends aussitôt des pas approcher, ma mère apparaît et me regarde d’un air peiné : « Oliva », dit-elle. Elle s’agenouille à côté de moi, salissant sa chemise de nuit avec les restes de nourriture. « Oli’ », répète-t-elle à voix très basse, comme si elle se parlait à elle-même. Elle lève un bras, je ferme les yeux en attendant la gifle. Mais sa main caresse mon visage, descend sur mon cou, mes épaules, et son bras vient entourer mon dos pour me serrer fort. Nous restons enlacées par terre, les joues collées, poisseuses de confiture d’oranges.
Quand nous nous relevons, la maison est toujours plongée dans le silence. Elle me conduit à la salle de bain et remplit le lavoir, comme quand Cosimino et moi étions petitous et qu’elle nous laissait y barboter et jouer ensemble. Elle teste la température de la pointe de son coude, me retire ma chemise de nuit tachée. Je suis nue devant elle et n’en éprouve aucune honte. Elle m’aide à entrer dans la cuve, frotte le pain de savon entre ses mains et le passe sur tout mon corps avant de rincer. Quand elle retire le bouchon de la bonde, nous regardons en silence la spirale opaline disparaître dans le conduit. Elle me tend le bras pour que je me relève, sort une serviette propre du coffre, frictionne mes cheveux, élimine toute goutte d’eau de mon corps et, arrivée à mes pieds, elle glisse le tissu entre mes orteils. « Voilà, murmure-t-elle en boutonnant mon corsage. Tu es toute propre. »
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