L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 101 sur 103

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L’empire du vampire T1

XXVII - Sans regret

 XXVII 

Sans regret

 

« e l’ascension elle-même, de cette course contre l’aube sur cette D

flèche de granit noir, avec la crainte de sentir à tout moment le jour anémique dans le ciel à l’est, je ne me rappelle que le froid. Glacial. Mes doigts engourdis. Mes dents, qui me faisaient mal à chaque souffle. Le feu dans mes poumons. La vague pensée que le moindre faux mouvement causerait ma perte ne me quittait pas, voletant dans mon esprit, telle une luciole particulièrement agaçante. Mais, ce qui dominait, c’était ce sentiment de trahison par toute une communauté : la lame de Greyhand sur ma gorge ; Finch, de Séverin et les autres m’abattant comme un chien ; l’amère prise de conscience que Chloe connaissait le sort réservé à Dior depuis le début.

» Je ne suis plus cette toute jeune fille, Gabe. Je sais ce que je fais. Et si je ne peux pas tout te dire, alors je te supplie de me pardonner. Mais, Dieu m’est témoin, il est préférable que tu ne saches pas tout.

» La petite Chloe Sauvage.

» La foi chevillée au corps.

» J’ai atteint le sommet de la colonne, avec l’obscurité toujours dans le dos. Sans le sang de ma sœur, je n’aurais jamais réussi cette ascension. Prenant un moment pour rassembler mes esprits dans la cour de l’armurerie, j’ai regardé autour de moi les vénérables bâtiments de San Michon. La grande bibliothèque. Le prieuré. Ce lieu auquel j’avais autrefois consacré ma vie et que je me préparais à détruire. Bien qu’ils m’aient chassé, je n’avais jamais voulu l’échec de l’ordre. J’avais continué à croire en sa mission. Mais à présent, j’avais décidé de ne plus laisser une foutue pierre debout.

» L’aube, lourde de menaces, ne tarderait plus. À tout moment, les cloches de la cathédrale feraient entendre leur chant redoutable. Mais seul un imbécile marche au combat les mains vides, et une main tenant une épée en vaut dix mille jointes en prière.

» J’ai escaladé les murs de l’armurerie, comme au temps de ma jeunesse. Malgré les travaux de réfection effectués sur la toiture depuis, les tuiles ne m’ont guère opposé de résistance. Je me suis faufilé dans la forge, où j’ai pris un moment pour réchauffer mes doigts gelés près des feux, chasser une partie du froid insinué dans mes os. Puis, je suis sorti dans la salle principale, où m’attendaient les rangées d’épées, martelées par les meilleurs pouces noirs de San Michon. J’ai empoigné une longue lame dans chaque main. Sur la première, de toute beauté, l’ange Gabriel déployait ses ailes sur la garde, tandis qu’un verset bien connu du vœu de San Michon figurait sur l’acier argenté.

» Je suis le feu qui fait rage, l’obstacle à la fin du monde.

» La seconde était une merveille, avec la tête de mort grimaçante de l’ange Mahné sur la poignée, au-dessus de ses deux faucilles croisées ; un extrait du livre des Lamentations était gravé sur sa longueur.

» Je suis la porte que tous ouvriront. La promesse que nul ne rompra.

» J’ai enfilé une nouvelle tunique, une capote, une cartouchière et des bottes à talons d’argent. Puis, tel l’enfer au jour du jugement, je me suis dirigé à grands pas vers la cathédrale.

» S’élançant vers des cieux sombres, elle a semblé me toiser d’un air mauvais. Le vent du nord me repoussait, il fouettait mes vêtements. Les anges de la fontaine m’ont suivi de leurs regards chargés de reproche alors que je montais les marches menant aux portes du crépuscule, à l’ouest. Celles des morts. Le sort que m’avaient réservé mes frères. Maintenant, j’allais leur rendre la pareille. J’allais en finir une bonne fois pour toutes.

» À l’intérieur, j’ai entendu prier à voix haute. Une voix que je connaissais bien. Celle d’une femme à qui j’avais appris l’art de la lame, en qui j’avais eu la naïveté de croire, que j’avais appelée mon amie.

» “De la sainte coupe vient la lumière divine ; la main fidèle rétablit l’ordre sur le monde. Et sous le regard des Sept Martyrs, l’homme…”

» Un coup de tonnerre a semblé secouer la cathédrale lorsque les portes, ouvertes d’un coup de pied, ont claqué contre les murs. Les cloches se sont mises à sonner, tandis que le chœur faisait silence et que les frères au premier rang se levaient, leurs yeux agrandis par la stupéfaction. Finch, de Séverin et le jeune Sūdhaemi ; le séraph Argyle, avec une ribambelle de pouces noirs et de frères du Logis ; et bien sûr, Greyhand, qui écarquillait son unique œil vert pâle. Chloe se tenait au cœur de la cathédrale. Les bras tendus vers la statue du Rédempteur, elle lisait le gros volume ancien, posé sur le lutrin à côté d’elle. Dior était étendue sur l’autel, attachée à la manière d’un initié sur le point de recevoir son égide. Elle portait un habit blanc, ses cheveux cendrés ramenés en arrière dégageaient ses yeux bleu vif, levés vers Chloe avec une absolue confiance. Mais elle s’est tournée vers moi, alors que je remontais l’allée centrale à grands pas, une épée dans chaque main.

» “Libérez-la !

— Gabriel…, a chuchoté Chloe.

— Gabe ?” Dior a froncé les sourcils. “Qu’est-ce que…

— Dior, ils veulent te tuer !

— Au nom du Tout-Puissant, arrêtez-le !” a beuglé Greyhand.

» Alors que quatre saints d’argent se précipitaient vers moi, j’ai remercié en silence l’ange Fortuna de tenir le reste de l’effectif occupé ailleurs, probablement à la Chasse. J’ignorais si j’aurais pu en affronter davantage. Mais la force d’une aînée irriguait mes veines, ainsi que ma fureur contre ces ordures – des frères avec qui j’avais combattu et saigné, et qui, maintenant, voulaient ma mort. Ils ne sont pas entrés en scène l’un après l’autre, comme au théâtre, mais de concert, animés par la même férocité. La largeur de l’allée centrale ne permettait que d’avancer à deux de front. Le jeune demi-sang s’est lancé le premier, de Séverin à côté de lui, avec toute la puissance de son sang Dyvok. Mais les histoires racontées dans les tavernes et les chansons des bardes ne mentaient pas sur cette partie de ma légende : j’étais la plus fine lame de l’ordre d’Argent. Et si fanatiques, si forts et si rapides soient-ils, j’ai laissé ces deux saints sur le sol de pierre noire de la cathédrale, dans une flaque de leur propre sang et de leur merde. Fincher a été le suivant – le petit Finch, avec ses yeux mal assortis fixés sur les miens. Avec les années, le sang Voss avait eu le temps d’épaissir en lui. J’ai senti la pression de son esprit s’introduisant dans le mien, pour devancer mes coups, mieux les parer. Mais malgré ses nombreux défauts et faiblesses, ce vieux séraph Talon avait été un bon professeur. J’ai dressé un écran de bruit à l’intérieur de ma tête, ne laissant qu’une minuscule lézarde pour Finch, juste un aperçu de la feinte que j’envisageais. Il n’a pas eu l’occasion d’utiliser le contre qu’il préparait. Au lieu de feinter, je lui ai porté deux coups directs, une épée dans le ventre, une autre dans la poitrine.

» Avec un rictus désespéré, Finch a craché du sang. Tirant de sa capote sa maudite fourchette à découper, il l’a agitée en direction de ma gorge. Mais je l’ai saisi par le poignet, entendant l’os se briser, avant de retourner l’arme contre lui et de la lui enfoncer jusqu’à la garde sous le menton. Il s’est écroulé sur les dalles de la cathédrale.

» Le granit noir a renvoyé l’écho d’un cri rauque et perçant. J’ai senti des sillons de feu me labourer le cuir chevelu, quand Hiver, le faucon de Greyhand, s’est abattu sur moi depuis les combles. La bombe d’argent que je levais pour la jeter m’a glissé des doigts, tandis qu’un tir de barrage éclatait depuis la galerie du chœur. Une douzaine de sœurs me prenaient pour cible avec leurs fusils à rouet. La bombe a explosé à côté de moi, m’a déchiré la chair. À travers le nuage caustique qui m’aveuglait, j’ai eu le temps d’apercevoir mon vieux maître. L’œil luisant de fureur, il se précipitait vers moi en brandissant son épée en acier argenté.

» Cet homme m’avait tout appris de l’art de la lame. Pas un jour dans le gantelet sans que mes doigts saignent, mes poumons brûlent, jusqu’à ce que mes mains deviennent mes plus fidèles alliées. Nous nous sommes entrechoqués, telles des vagues sur une mer agitée par la tempête. Je me suis rappelé sa générosité et sa cruauté envers moi. Il avait été plus un père pour moi que n’importe qui au monde. En vérité, une partie de moi l’aimait toujours comme un père, malgré tout.

» Nous avons dansé entre les bancs, la pierre résonnant de la musique de nos épées. Les sœurs dans la galerie ont peu à peu cessé de tirer, de crainte de toucher l’abbé. Bien qu’il soit manchot, j’avais une demi-douzaine de balles en argent dans le dos, et cette vieille canaille me donnait du fil à retordre. Jetant un coup d’œil vers Dior, j’ai vu qu’elle se débattait entre ses liens. Chloe n’avait pas changé de position. Les bras levés, elle poursuivait sa lecture à voix haute en talhostique ancien, se hâtant vers la conclusion du rite.

» “Chloe, ne t’avise pas de faire ça !

— Libère-moi, sœur Chloe ! a crié Dior.

— Je suis désolée, a chuchoté Chloe, sortant de son habit un couteau en acier argenté brillant. Mais c’est ton destin, Dior.

— Non, arrête, détache-moi !

— C’est pour le bien de tous, ma chérie. C’est la volonté de Dieu. Tout sur cette terre et dans le ciel est l’œuvre de sa main.

— CHLOE !” ai-je hurlé.

» Hiver s’est abattu sur moi, ses serres m’ouvrant le front. Haletant, du sang dans les yeux, j’ai senti un nouveau tir chanceux de la galerie m’atteindre derrière le genou. J’ai trébuché. Greyhand en a profité pour me transpercer la poitrine et me plaquer contre une des majestueuses colonnes en pierre.

» “Je t’ai prévenu, Gabriel, a-t-il grogné, tournant la lame. Les héros ne connaissent pas une mort enviable, ils finissent loin des leurs et de leur foyer.”

» J’ai saisi sa main dans mon poing en sang, l’empêchant de lâcher la poignée de son épée. Bavant du sang, je me suis enfoncé sur sa lame, jusqu’à ce que je sente la pression de la garde sur mon ventre. Puis, de mon autre main, j’ai attrapé sa gorge.

» “Moi, un héros ? Qu’est-ce qui a pu vous mettre cette idée en tête ?”

» L’œil du vieil homme s’est écarquillé, sa bouche ouverte sur un cri alors que la chair de sa gorge noircissait. Hagard, il a tenté de se dégager, mais en vain. Mon poing était un étau de haine implacable. Estimant qu’après tout le sang et l’amour entre nous, il me devait au moins ça, ce mentor, ce père avait choisi de m’offrir la mort d’un saint d’argent.

» Mais je ne lui devais rien de tel. Pas la mort d’un homme, mais celle d’un monstre ; le monstre qui m’avait tranché la gorge et jeté au fleuve ; le monstre qui restait les bras croisés, pendant qu’une épouse du Tout-Puissant égorgeait une fille de 16 ans dans la maison de Dieu. Alors, le sang s’est mis à bouillir dans ses veines, tandis qu’une vapeur cramoisie tourbillonnait hors de son œil. La chair de sa gorge s’est transformée en cendres dans mon poing. Il s’est effondré en vestiges fumants à mes pieds. L’abbé de l’ordre d’Argent n’était plus. Tué par ma main.

» “Au revoir, père”, ai-je chuchoté.

» J’ai extrait sa lame de mon ventre, alors qu’Hiver s’abattait de nouveau sur moi, criant sa rage à la mort de son maître. J’ai brandi l’épée et j’ai frappé. Puis, sous une pluie de plumes, j’ai continué à boiter vers l’autel. Ripostant à des détonations venues de la galerie, j’ai lancé avec force une poignée de bombes, les explosions aveuglant et dispersant certaines des sœurs, tandis que d’autres restaient sur le carreau. J’avançais toujours, mes yeux injectés de sang fixés sur Chloe. La religieuse se tenait au-dessus de Dior, sa lame en acier argenté levée. Sa voix a tremblé entre ses lèvres blêmes, alors qu’elle me regardait avec ses grands yeux verts.

» “Gabriel, c’est la vol… aarghhh !”

» J’ai enfoncé mon épée dans sa poitrine, la clouant à son lutrin et au livre posé dessus. Chloe a empoigné la lame, se coupant les paumes jusqu’au sang, une expression de totale incrédulité sur ses traits. Comme si, même là, elle espérait l’intervention de Dieu.

» La foi chevillée au corps. Jusqu’au bout.

» “N… non…, a-t-elle dit d’une voix étranglée. T… tout ce qu’accomplit s… sa main est en accord avec son p… plan…”

» Je me suis penché près d’elle en montrant les crocs. “J’emmerde son plan”, ai-je chuchoté.

» Elle a tenté de répondre, un filet cramoisi coulant sur son menton, alors qu’elle retombait en arrière sur son livre et poussait son dernier soupir. Je me suis tourné vers l’autel pour détacher Dior, qui s’est jetée à mon cou. Je l’ai serrée aussi fort que je l’osais, tremblant, pleurant presque de soulagement.

» “Ça va ?

— Ça va, a-t-elle soufflé, regardant avec horreur le corps de Chloe. Elle… elle allait me tuer. Mais pourquoi ?” Elle a secoué la tête, au bord des larmes. “Pourquoi ?

— Tu n’y es pour rien, ma chérie. D’après le rituel, le sang du Graal mettra fin à la mort du jour.”

» Je me suis retourné avec une grimace féroce, crachant entre mes dents rougies.

» “Ce foutu bouquin…”

» D’un coup de pied, j’ai envoyé le lutrin s’écraser au sol. Le corps de Chloe est tombé, tandis que le dos de l’ouvrage se craquelait. Les pages ont volé dans toutes les directions sur la pierre ensanglantée. J’ai pris une bougie allumée sur l’autel, prêt à la jeter sur les vestiges du livre.

» Dior m’a saisi par le poignet, me regardant dans les yeux.

» “… Ça pourrait marcher ? a-t-elle chuchoté.

— Je m’en fiche”, ai-je répondu.

» Et j’ai lâché la bougie.

» Les flammes se sont propagées, le vélin a brûlé, le rituel décrit à l’intérieur carbonisé, réduit en cendres. Dior et moi sommes restés plantés devant la fumée qui montait dans la lumière filtrée par les vitraux. Je n’éprouvais pas l’ombre d’un regret. Je trouverais un autre moyen d’abolir la nuit sans fin, de mettre le roi éternel à genoux. Ou je tomberais en essayant. Parce que, dans certains cas, le prix à payer est simplement trop élevé.

» J’ai regardé cette fille à côté de moi. Ma colline où mourir. Mon épaule pour pleurer. Je n’avais aucune idée de ce que je croyais, juste que je croyais en elle.

» “Et maintenant ?” a-t-elle demandé doucement.

» J’ai levé les yeux vers le Rédempteur et j’ai soupiré.

» “Je suppose qu’il est temps que tu fasses la connaissance de ma sœur.” »

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