L’empire du vampire T1
V - Divine providence
V
Divine providence
« notre dernière rencontre, Chloe Sauvage portait l’habit noir À
du prieuré d’Argent, avec une coiffe amidonnée et brodée d’un extrait des Testaments. Et elle pleurait. À présent, j’avais devant moi une guerrière en surcot matelassé de couleur foncée sur une cotte de mailles, pantalon de cuir et grosses bottes – le tout complètement trempé par la pluie. Un fusil à rouet pendait à son épaule, et une longue épée à sa ceinture, avec un cor à côté d’elle. Une étoile à sept branches en argent se balançait autour de son cou.
» Une chose n’avait pas changé : elle pleurait toujours. J’ai cet effet-là sur mes amis.
» “Oh, louée soit la Viergemère ! Je pensais ne jamais te revoir !
— Chloe, ai-je murmuré, tandis qu’elle me pressait le visage contre sa poitrine.
— Dans mon cœur, je n’ai jamais cessé d’espérer. Mais le jour où tu es parti…
— Ch… Chloe, ai-je répété d’une voix sifflante, respirant avec peine.
— Oh, doux Rédempteur, je suis désolée, Gabe.”
» Elle a relâché son étreinte sur ma tête, me laissant reprendre mon souffle. J’ai cligné des yeux plusieurs fois, pour chasser les points noirs qui me brouillaient la vue, alors qu’elle me tapotait l’épaule. “Comment vas-tu ?
— Encore en vie…”
» Elle a serré ma main, avec un large sourire. “Et j’en remercie le Tout-Puissant.”
» J’ai eu moi aussi un sourire, plus faible, et l’ai observée attentivement. Chloe Sauvage avait toujours été menue. La peau pleine de taches de rousseur, de grands yeux verts et une masse de boucles châtains indisciplinées. Son accent affecté trahissait son rang et son origine : pure noblesse elidaenie. S’il existait une femme sur cette terre plus à sa place dans un couvent, je ne l’avais pas encore rencontrée. Mais elle semblait s’être endurcie, depuis l’époque de San Michon. Elle n’avait plus rien de commun avec la jeune fille qui s’était tenue à l’autel, le soir où l’on m’avait tatoué mon étoile. Elle avait mûri sur la route. Elle ne portait plus l’habit, mais l’étoile à sept branches pendait toujours à sa gorge, elle était aussi gravée sur le pommeau de l’épée à sa ceinture. Une lame trop grande pour elle, et de loin.
» Une épée de saint d’argent, ai-je compris.
» Elle a regardé de l’autre côté de la salle, où quatre silhouettes venaient d’entrer derrière elle. Un prêtre âgé ouvrait la marche, les cheveux gris coupés ras, une longue barbe taillée en pointe. Comme la plupart des gens autour de nous, il était sūdhaemi d’origine, les yeux sombres et la peau brune, ridée par la vieillesse. Ses mains souples et les lunettes perchées sur son nez pointu lui donnaient une apparence studieuse. Je l’ai évalué en un coup d’œil : un mou.
» Une grande jeune femme se tenait à côté de lui. Elle avait rasé ses cheveux blond vénitien d’un côté du crâne, et en avait fait de longues tresses de l’autre ; deux bandes entrelacées rouge sang lui sillonnaient verticalement la joue droite à partir du front. Naéth, ai-je réalisé ; les tatouages guerriers des montagnards de l’Ossway. Elle portait un col en cuir repoussé, une épaisse cape en peau de loup sur les épaules et un arsenal digne d’un boucher. Un heaume cornu pendait à son bras, une hache de guerre et un bouclier dans son dos. Je n’ai pas immédiatement reconnu les couleurs de son clan sur son kilt. Mais je ne doutais pas un instant qu’elle soit capable de broyer la gorge d’un ennemi entre ses cuisses.
» Un jeune gars attendait derrière elle, et j’ai tout de suite songé à un barde. Dans les 19 ans, genre beau gosse dont se méfient tous les parents soucieux de la respectabilité de leur fille – grands yeux bleus et une mâchoire carrée ombrée d’une barbe de plusieurs jours. Il avait mis en bandoulière un luth à six cordes en vène précieux et autour de son cou pendait un collier argenté au bout duquel se balançaient six notes de musique. Quant à son chapeau à bec, il le portait de travers, probablement pour se donner un air désinvolte.
» Branleur, ai-je pensé.
» Enfin, dernier du groupe, se tenait un jeune garçon. 14 ans, peut-être. Maigre et dégingandé, pas encore au bout de sa croissance. Il était pâle, mignon, peut-être originaire du Nordlund. Mais il avait les cheveux blancs – pas blonds, hein, blancs comme les plumes d’une colombe. Laissés en bataille, ils lui tombaient sur les yeux en une masse si épaisse que je me suis demandé comment il se débrouillait pour y voir.
» En se fiant à un aperçu de sa garde-robe, on aurait pu le prendre pour un jeune prince. Il avait un grain de beauté sur la joue et portait une redingote d’aristocrate, bleu nuit avec des fioritures argentées et des manchettes en dentelle. Mais son pantalon de cuir était rapiécé aux genoux, et ses bottes partaient en lambeaux. Sorti du ruisseau, sans le moindre doute, mais avec des illusions de grandeur.
» Quand il a aperçu Chloe avec moi, il a fait mine de traverser la salle pour nous rejoindre. Mais elle a levé la main pour le retenir – presque trop vite.
» “Non. Reste avec les autres, Dior.”
» Le gamin a jeté un coup d’œil à ma bouteille à moitié vide, avant de me dévisager d’un air méfiant. J’ai rencontré son regard, et il a redressé ses maigres épaules sous son manteau volé, me défiant en silence. Mais la voix perçante de la tenancière a coupé court à notre affrontement.
» “Sainte Viergemère !”
» Des exclamations ont résonné dans toute la salle, alors qu’un dernier arrivant franchissait furtivement le seuil de l’établissement et se secouait du museau à la queue, éclaboussant les lattes du plancher. Un gros chat. Enfin, un putain de lion, pour être franc – une des espèces qui rôdaient dans les montagnes de l’Ossway, avant que tous les grands prédateurs s’éteignent par manque de gibier. Sa fourrure était brun-roux, il avait des yeux mouchetés d’or et une balafre qui descendait du front à la joue. Le genre de bête qu’on imaginait aisément engloutir quelques nouveau-nés au petit-déjeuner, puis les faire passer avec une bonne portion de bambin.
» Certains clients ont tendu la main vers leurs armes. Mais la fille aux tresses s’est contentée d’en rire. “Du calme, bande de mauviettes, ma Phoebe ne ferait pas de mal à une mouche.”
» La patronne a pointé un doigt tremblant. “C’est un lion des montagnes !
— Oui. Mais elle est aussi sage qu’un chat domestique.”
» Comme pour prouver les dires de sa maîtresse, la bête s’est assise sur le seuil et a commencé à se nettoyer les pattes. Sur son collier en cuir repoussé figuraient les mêmes motifs que sur celui de la fille. Mais la démonstration n’a pas suffi à convaincre la propriétaire des lieux, qui a choisi de privilégier la sécurité. “Eh bien… elle ne peut pas entrer ici !
— Pff.” La guerrière a levé les yeux au ciel. “Tu as compris, Phoebe ? Allez, ouste. À l’écurie.”
» Le gros chat s’est léché le museau et a soufflé.
» “Et je ne veux rien entendre, petite insolente ! Tu connais les règles. Dehors !”
» Avec un léger grognement, la lionne a baissé la tête et est ressortie sous la pluie. L’Ossienne s’est installée dans un box sans faire plus d’histoires, le prêtre et le jeune prince se glissant à côté d’elle. Le branleur a passé commande pour eux. Quand le calme a semblé revenir dans la salle, j’ai reporté mon attention sur Chloe, un sourcil haussé.
» “Des amis à toi ?”
» Elle a hoché la tête, prenant une chaise. “En quelque sorte.”
» La vodka me réchauffait les joues. “Une nonne, un prêtre et une lionne entrent dans une taverne…”, ai-je dit d’un air narquois.
» Chloe a souri brièvement, mais son ton était grave. “Comment vas-tu, Gabe ?
— Chaque jour de ma vie n’est que fleurs et soleil.
— Aux dernières nouvelles, tu habitais l’Ossway ?”
» J’ai secoué la tête. “Au sud. En dessous d’Alethe.”
» Chloe a sifflé doucement. “Qu’est-ce qui t’amène aussi loin au nord ?
— Une sangsue à liquider.
— Onze ans plus tard, tu n’as absolument pas changé.” Chloe a ramené en arrière ses boucles impossibles et a souri. J’ai vu la pensée se former dans ses yeux. L’inévitable question.
» “… Azzie est avec toi ?
— Non”, ai-je répondu.
» Chloe a tendu le cou vers les autres box, comme si elle espérait y trouver son visage.
» “Astrid est à la maison, Chloe.
— Oh.” Elle a hoché la tête, s’installant confortablement sur sa chaise. “Bien sûr. Où pourrait-elle être ?
— Oui. Où ?” »
Haut dans les confins de cette tour en mal d’amour, Gabriel de León se pencha en avant, frottant sa barbe de plusieurs jours, et poussa un soupir venu du fond du cœur. L’historien l’observa en silence. Le vent murmura autour d’eux, alors que Gabriel baissait la tête, de longues mèches de ses cheveux de jais tombant sur son visage marqué. Il renifla bruyamment, cracha une fois.
« Astrid Rennier, dit enfin Jean-François. La novice qui a donné son nom à votre cheval. Qui a tatoué votre paume. Vous étiez donc restés en contact ? Après toutes ces années ? »
Gabriel lança un regard à son chroniqueur. Son geôlier. Il s’aperçut que Jean-François illustrait une autre page – une image de Dior. Redingote, gilet, traits fins et yeux pâles.
« Vous êtes doué, concéda-t-il à contrecœur.
— Merci, murmura le vampire, sans cesser de dessiner.
— Êtes-vous capable de le voir à travers mes yeux ? Ou dans mon esprit ?
— Je suis du Sang Chastain, répondit Jean-François, sans lever la tête. Notre domination s’exerce sur les bêtes de la terre et du ciel. Pas sur l’esprit. Je ne vous apprends rien, chevalier.
— Je sais que ce n’est pas sans raison que Margot se nomme impératrice des loups et des hommes. Mais le sang est changeant. Chez les sang-froid, les aînés peuvent manifester… d’autres dons.
— Je crois que vous cherchez à me faire révéler mes secrets, de León. Mais ici, je suis le maître des clés, pas vous. Dix-sept ans s’étaient écoulés depuis votre entrée à San Michon. Plus d’une décennie depuis que vous aviez parcouru les routes de l’empire. Qui était Astrid Rennier pour vous à ce moment-là ? »
Seul le silence répondit au vampire, uniquement troublé par les grattements de la plume et le chant du vent de la montagne. Et quand Gabriel reprit la parole, il ignora la question, et poursuivit son récit.
« “Et cette sangsue que tu traques, a dit Chloe. Où est-elle ?
— En Elidaen. Quelque part près d’Augustin.
— Tu fais donc route vers le nord.” Elle a levé les yeux vers le ciel. “Dieu merci.”
» J’ai bu une gorgée de vodka, la brûlure m’arrachant une grimace. “Merci pour quoi ?”
» La petite Chloe a indiqué d’un signe de la tête ses camarades assis à leur propre table. Le prêtre avait la tête baissée en prière. Le garçon aux cheveux blanc cendré fumait – apparemment une cigarelle d’herbe de racines – et fixait sur moi un regard d’ordinaire réservé à une merde trouvée sous sa botte.
» “Nous allons dans la même direction, a dit Chloe. Nous pouvons voyager ensemble.
— Ohhh, ai-je soupiré, buvant encore un coup. Mais quelle excellente idée !”
» Mon ton a suscité un froncement de sourcils chez Chloe. “Le nombre permet de réduire le danger. L’Ossway n’est pas sûr, crois-moi. Et certains des pieds qui nous suivent n’appartiennent pas à des mortels.
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— Seulement certains ?”
» Chloe s’est tue, alors que la serveuse revenait et posait bruyamment la clé de ma chambre devant moi, avec un bol fumant de ragoût de champignons et du pain de pommes de terre. Dédaignant la miche à base de patates, je me suis mis à enfourner le reste.
» “Autre chose, adii ?” a demandé la fille.
» J’ai bu un bon coup pour faire descendre ma bouchée quelque peu vorace. “De la vodka.”
» Elle m’a regardé avec un scepticisme évident. “Vous êtes sûr ?
— Absolument, mademoiselle.”
» Elle a jeté un coup d’œil à Chloe, puis elle a haussé les épaules et tourné les talons. J’ai souri, sentant la pièce vaciller dans son sillage, et j’ai poussé ma bouteille vers Chloe. “Tu veux boire un coup ?”
» La religieuse m’a observé curieusement. Ses beaux yeux verts se sont arrêtés sur mon visage, l’épée sur la table devant moi, les trous d’épingle sur la poitrine de ma capote, à l’ancien emplacement d’une étoile à sept branches. Elle est restée assise en silence, pendant que je terminais mon repas. Au bout du compte, j’ai même englouti le pain de pommes de terre. Enfin, elle a poursuivi :
» “Tu es sûr d’aller bien, Gabriel ?
— Je me porte comme un putain de charme, sœur Sauvage.” J’ai tapé bruyamment sur la table avec la bouteille de vodka vide. “Mais assez parlé de moi. La dernière fois que je t’ai vue, il y a onze ans, tu passais tes journées dans la bibliothèque de San Michon, à plus de mille cinq cents kilomètres d’ici. Qu’est-ce qui peut bien t’amener dans le Sūdhaem ?”
» Chloe a jeté un coup d’œil autour de la taverne, se méfiant des rares curieux qui continuaient de s’intéresser à nous. Elle a approché sa chaise, répondant sur un ton de conspiratrice : “L’œuvre de Dieu.”
» J’ai regardé ce qu’elle portait, ses compagnons de route. “J’ignorais que le prieuré d’Argent autorisait ses sœurs à quitter San Michon sans escorte, et encore moins habillées comme de vulgaires mercenaires.
— C’est… compliqué.” Baissant la voix, Chloe s’est mise à chuchoter : “Je n’en parlerai pas ici. Mais les choses ont beaucoup changé au monastère, après que toi et Astrid…”
» Elle s’est interrompue, levant les yeux vers ma mine renfrognée.
» “Vas-y, je t’écoute, ai-je dit. Après que moi et Astrid…”
» Chloe a écarté une boucle châtain terne de sa joue tachée de son. Elle a repris lentement, choisissant ses mots avec le plus grand soin. “Toi et Azzie ne méritiez pas ce qu’ils vous ont fait. J’en ai été malade, pas un jour n’est passé depuis sans que j’y pense, et je suis désolée que…
— Tellement désolée que tu n’es même pas venue nous dire au revoir ?
— Tu sais que j’en mourais d’envie. Ne sois pas injuste, Gabriel.
— Dans la vie, fais toujours selon ton cœur.”
» Chloe a alors froncé les sourcils. “Tu es soûl.
— Tu es perspicace.”
» La serveuse est revenue avec ma deuxième bouteille, et je me suis incliné bien bas en signe de gratitude. Elle m’a souri en retour. Mon bras ne me faisait plus mal du tout.
» “Merci, ma douce, ai-je soupiré, brisant le bouchon de cire. Votre sang vaut bien une pipe.
— Je ferais peut-être mieux de te laisser.” Chloe m’a toisé des pieds à la tête, alors que je buvais un coup. “Nous pourrons reprendre cette discussion demain matin, quand tu auras de nouveau l’esprit clair.
— … Quelle discussion ?
— À propos de mon idée de faire la route ensemble. Pour décider quand tu…
— Je ne pense pas que nous ferons route ensemble de sitôt, mon amie.
— Tu as dit que tu allais vers le nord.
— Oui.” J’ai levé ma nouvelle bouteille, comme pour trinquer à sa santé. “Mais je suis pressé.”
» Le front de Chloe s’est creusé. “Gabe, il n’y a pas de quoi plaisanter. Les routes du Sūdhaem et de l’Ossway grouillent de Morts. J’ai besoin d’une épée comme la tienne.
— Vraiment ?”
» Le regard de la religieuse s’est de nouveau arrêté sur la lame posée sur la table entre nous, tachetée de boue et de sang. “Ce n’est pas seulement le hasard qui me remet en présence de Cendreuse ce soir et me fait retrouver son maître après toutes ces années.” Elle a levé la tête vers moi, les yeux remplis de ferveur. “C’est la volonté de Dieu tout-puissant. Bienheureux ceux qui, comme nous, bénéficient de sa divine providence.
— Véris et hourra !” ai-je conclu, me brûlant la gorge avec une autre lampée.
» Chloe a de nouveau lancé des regards furtifs autour de la salle. Puis elle s’est penchée vers moi et a baissé la voix, devenant presque inaudible dans le tohu-bohu de la taverne. “Gabe, j’ai réussi. Je l’ai trouvé.
— Félicitations, ma sœur.” Comme j’avais trois Chloe devant moi à présent, j’ai adressé ma question suivante à celle du milieu. “Mais… de quoi parles-tu ?
— De la réponse que nous attendions tous.” Tendant sa petite main, elle a saisi la mienne. “L’arme dont nous avons besoin pour gagner cette guerre et mettre un terme à cette nuit sans fin.
— Une arme ?”
» Elle a hoché la tête. “À laquelle aucun sang-froid sur cette terre ne peut résister.”
» J’ai senti mon front se creuser. “Une épée ?
— Non.
— Une formule élaborée par un mage chymiste ?”
» Chloe a de nouveau serré ma main, la voix débordant de ferveur. “Le Graal, Gabriel. Je te parle de ce fichu Graal.”
» J’ai regardé Chloe Sauvage dans ses grands et jolis yeux.
» Je me suis lentement penché en arrière.
» Et… je suis tombé de ma chaise en éclatant de rire. »
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