L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 31 sur 103

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L’empire du vampire T1

VII - Une bibliothèque de fantômes

 VII 

 

Une bibliothèque de fantômes

 

« e soir-là, j’ai commis un acte dont je ne me serais jamais cru C

capable en entrant à San Michon.

— Qu’avez-vous fait ? demanda Jean-François.

— J’ai enfreint les règles. »

Le vampire écarquilla les yeux d’un air effaré. « Quelle honte !

— Moquez-vous.

— Je crois que la situation s’y prête.

— Allez vous faire foutre, répliqua Gabriel en se renfrognant. Une sangsue comme vous ne peut pas imaginer ce que ça représente. J’ai grandi dans la Foi unique. La duplicité m’allait aussi bien qu’un nœud coulant. San Michon était un lieu saint. En sept mois, les règles de l’ordre étaient devenues les lois du Tout-Puissant pour moi. Les enfreindre revenait à me dresser contre Dieu lui-même. Mon statut de demi-sang mettait déjà mon âme en péril pour l’éternité. Mais c’était plus fort que moi. Et ce n’était pas le sang des agneaux qui coulait dans mes veines. »

Gabriel soupira, avalant d’un trait une gorgée de vin.

« Ayant été témoin des effets de l’alcool sur mon beau-père, je ne buvais jamais que de l’eau au cours des repas. Mais Aaron avait partagé une bouteille avec Baptiste, comme promis. Quand j’allais me coucher cette nuit-là, il bavait déjà dans ses draps. Récemment rentré d’une Chasse aux environs d’Aveléne, son compère de Séverin respirait doucement, allongé sur le dos. Theo Petit ronflait à faire trembler les murs. Quant à moi, la peur me tenait éveillé.

» Griffe-de-Lion cachée sous mes couvertures, je gardais une main sur la poignée. Mon cœur battait la chamade. J’avais la bouche sèche. À tout moment, je m’attendais à entendre Talon et Greyhand ouvrir la porte pour me traîner au Pont vers le Paradis. Je ne faisais pas le poids contre eux, mais je m’étais juré de leur donner du fil à retordre, s’ils venaient me chercher. Les heures sont passées. J’ai eu beau tendre l’oreille, je n’ai surpris aucun bruit de pas, aucune marche funèbre au pied de mon lit. L’abbé Khalid avait dû décider de me laisser vivre. Quelle que soit la vérité sur ma lignée, elle ne justifiait pas ma mort – pour l’instant.

» Soulagé, je me suis détendu. Ce répit n’a pourtant pas suffi à m’apaiser. Greyhand m’avait trompé. Talon me haïssait. Ma vie était peut-être en danger. Je voulais connaître la vérité, et un seul endroit semblait pouvoir me l’offrir. »

Jean-François haussa un sourcil interrogateur.

« La grande bibliothèque, avec sa section interdite aux initiés. Il devait y avoir une raison. Si des informations à propos d’une cinquième lignée existaient à San Michon, c’était probablement là qu’elles m’attendaient.

» J’avais déjà réfléchi à un plan pour sortir des baraques, bouclées après la tombée de la nuit. Tremblant, je me suis levé de mon lit, et je me suis acheminé à pas de loup vers les latrines.

» On ne s’embarrassait pas avec l’évacuation des déchets à San Michon : l’un des murs des baraques surplombait les eaux de la Mère, cent cinquante mètres en contrebas. Un banc creusé d’une douzaine de trous nous permettait d’y faire nos besoins.

— Charmant, murmura Jean-François.

— Ça vaut mieux que de tout balancer par la fenêtre. » Gabriel haussa les épaules. « Levant le couvercle, j’ai regardé le ruban argenté du fleuve, me demandant si je ne faisais pas une folie. Après Skyefall, j’étais déjà en terrain glissant. Si quelqu’un me surprenait à sortir en douce après le couvre-feu, Talon réussirait peut-être à convaincre Greyhand d’en finir avec moi une bonne fois pour toutes. Mais je n’agissais plus par simple curiosité. Ma vie pouvait en dépendre. Je ne connaissais aucun autre moyen d’apprendre la vérité sur moi. En outre, après avoir rossé ce vampire à mains nues, je me sentais encore un peu invincible. Ainsi, respirant à fond, je me suis glissé par l’orifice d’évacuation. »

Gabriel marqua une pause, fixant le sang-froid du regard.

« … Eh bien ?

— Quoi ?

— Aucune pique sur mon affinité avec les excréments humains ?

— Je vous en prie, de León. Je n’ai plus 12 ans depuis des décennies.

— Rien sur ma façon de balancer mon avenir aux chiottes ?

— Si je devais faire de l’esprit, ce serait bien plus amusant que ça. »

Gabriel rit. « Le vent glacial me tirait les cheveux et me bleuissait les ongles. Je me suis laissé tomber en position accroupie sur le bâti de bois, les mains devant moi, pour garder l’équilibre. Un homme ordinaire se serait cassé les deux jambes, mais bien que je ne sois pas encore un homme, je n’avais rien d’ordinaire non plus. Me glissant le long des poutres, puis escaladant la paroi rocheuse à mains nues, je me suis retrouvé perché sur un mince rebord qui contournait le bâtiment. Refusant de regarder en bas, j’ai avancé d’un pas traînant, jusqu’à ce que j’atteigne enfin, légèrement pris de vertige, la cour des baraques.

— Il n’y avait pas de gardes ? Aucune ronde de nuit ?

— Une silhouette sombre tenait une lanterne près de l’ossuaire, probablement celle de Logan, le portier. Sinon, pas âme qui vive. Passant sous les avant-toits de la cathédrale, j’ai fait le signe de la roue en espérant que Dieu me pardonne ma désobéissance. Je me suis même demandé, en traversant furtivement le pont suivant, s’il allait simplement en desserrer les cordes et me précipiter vers la mort. Mais bientôt, je suis arrivé devant la grande bibliothèque.

» Les portes étaient closes, bien sûr. Deux des Sept Martyrs ornaient les immenses battants revêtus de cuivre – Cleyland avec sa clé de l’enfer ; San Michon avec son calice d’argent. Alors que je craignais de devoir les forcer, une pression de la main m’a montré qu’elles étaient ouvertes. Mon cœur cognait dans ma poitrine. Retenant mon souffle, je me suis introduit dans la bibliothèque de San Michon.

» La salle était vaste, d’un seul tenant, les murs tapissés de livres. Des installations en cuivre luisaient dans la lumière faible, et une fresque au plafond représentait l’armée des anges. Des échelles à glissière permettaient d’accéder aux étagères les plus hautes. Scrutant l’obscurité avec mes yeux de demi-sang, j’ai vu le clair de lune filtré par les vitraux inonder d’arc-en-ciel des volumes reliés en cuir, des rouleaux poussiéreux et des ouvrages magnifiques.

» Mais ce qui a le plus retenu mon attention, c’était l’immense carte sur le sol de l’empire et des cinq royaumes qui lui avaient donné naissance. Au nord-ouest, les confins gelés du Talhost, désormais aux mains du roi éternel. À l’est, l’Elidaen, siège de l’empereur Alexandre. Le Nordlund, entre les deux ; l’Ossway et le Sūdhaem au sud. La majestueuse épine dorsale montagneuse du Don du Ciel longeait le flanc ouest du Nordlund. Traverser la grande bibliothèque a toujours suscité en moi la sensation curieuse de me retrouver en présence de toutes les connaissances de l’empire, tandis que l’empire lui-même s’étendait à mes pieds.

» Je me suis faufilé parmi les ombres, laissant derrière moi les livres innombrables, jusqu’aux lourdes grilles en fer de la section interdite. À travers les épais barreaux, j’ai distingué une salle tout en longueur, un dédale d’étagères pleines à craquer. Curieusement, j’ai humé la fumée d’une bougie. Et également, à peine perceptible dans l’air, un doux parfum…

» “Du sang”, ai-je chuchoté.

» Tous mes sens en alerte, je me suis mis à saliver. J’avais reçu le sacrement aux vêpres, comme toujours, mais j’ai senti remuer en moi la bête qui n’était jamais satisfaite. Je me suis rappelé frère Yannick, à qui on avait tranché la gorge au cours du Rite rouge, la nuit de mon arrivée à San Michon. Le même sort attendait tous les demi-sang.

» Et moi plus tôt que d’autres, si Talon obtenait gain de cause.

» Me concentrant sur mon objectif, j’ai empoigné les grilles. Je pensais devoir exploiter ma force ténébreuse pour élargir l’intervalle entre les barreaux. Mais sous ma poussée, les portes se sont écartées devant moi, telles les eaux de l’Étermer en réponse aux prières de San Antoine.

» Déjà ouvertes…

» Je me suis faufilé à l’intérieur, sans que les gonds émettent le moindre chuchotement. L’odeur du sang est devenue plus forte alors que je circulais dans le dédale d’étagères poussiéreuses, chargées de livres, de rouleaux et d’étranges curiosités. Crânes d’hommes à dents de bêtes, étoiles à sept branches en os humains, casse-tête gravés de glyphes obscurs. Je suis certain d’avoir vu une créature squelettique conservée dans un bocal en verre me faire un clin d’œil au moment où je passais à côté d’elle. Le cuir des reliures avait pâli avec le temps, donnant aux ouvrages de formes et de tailles variées l’apparence de cadavres de livres. J’ai eu le sentiment de parcourir une bibliothèque de fantômes.

» J’ai aperçu une lumière faible devant moi. Mon malaise a grandi, tandis que l’odeur du sang gagnait en intensité. Enfin, au détour d’une étagère lourde de secrets muets et blanchis m’attendait la vision la plus étonnante de toutes celles que m’avait offertes jusqu’alors ce lieu.

» “Dieu tout-puissant…”, ai-je chuchoté.

» Une bougie solitaire éclairait une table en chêne massif entourée de fauteuils en cuir. Une jeune fille portant l’habit de couleur pâle d’une novice du prieuré y était effondrée, la tête posée à plat à côté d’une pile de livres. Sa longue chevelure brune lui tombait sur le visage. Du sang formait une petite flaque autour de sa joue.

» Sainte Viergemère, ça sentait comme le parfum du paradis…

» Apparemment, quelqu’un l’avait frappée, pendant qu’elle lisait, et lui avait fendu le crâne. Je me suis approché à pas de loup, mon cœur battant la chamade. Alors que je tendais la main pour écarter ses cheveux et chercher la blessure, elle a ouvert les yeux. Croisant les miens, elle a hurlé.

» Surpris, j’ai crié à mon tour, faisant un bond en arrière. Elle s’est redressée, le visage luisant de sang, et a levé le chandelier pour m’assommer. Puis, ses grands yeux sombres ont embrassé la scène du regard et elle a pressé une main pâle sur son cœur.

» “Espèce de sale petit fouineur…, a-t-elle sifflé du ton cassant d’une fille de l’aristocratie.

— Je… Euh… Pardon ?”

» Elle a remis de l’ordre dans ses cheveux d’une main tremblante et a soupiré. “Tu peux demander pardon autant que tu voudras, mon petit gars. J’ai presque eu une attaque à cause de toi.

— … Je te reconnais. Tu es la novice qui a tatoué mon égide. C’est toi que la prieure a fouettée dans l’écurie.

— Et toi, tu es le rustre qui m’a volé mon cheval.

— Je ne suis pas un rustre, me suis-je renfrogné. Je suis un initié de l’ordre d’Argent.

— L’un n’exclut pas l’autre.

— Tu vas bien ?”

» Elle a haussé les épaules. “Je me reposais les yeux un moment, si tu tiens vraiment à le savoir.

— La tête dans une flaque de sang ?”

» Elle a marqué un temps d’arrêt, prenant conscience de la tache rouge sur la table, et de son visage poisseux. “Oh, merde ! a-t-elle grogné d’une voix rageuse, tout en fouillant son habit à la recherche d’un mouchoir souillé de sang. Désolée. C’est plus spectaculaire que grave.”

» J’ai regardé le sang sur ses lèvres, alors que mon pouls battait dans mes tempes. Pour la première fois depuis que j’avais failli tuer Ilsa, je me retrouvais de nouveau seul avec une jeune fille. Je me suis rappelé cette sensation de chaleur écarlate entrant à flots dans ma bouche, tandis qu’elle se tordait et soupirait…

» “J’ai cru que tu avais le crâne fendu.

— C’est mon nez, a-t-elle expliqué en s’essuyant. Il saigne souvent ces derniers temps. C’est sans doute lié à l’altitude de cette porcherie paumée.”

» J’étais moi-même un peu perdu, je l’avoue. Par les Sept Martyrs, que faisait-elle là, seule, après le couvre-feu, au mépris de toutes les règles ? Mais, chose plus importante, en dépit du sang – ou certainement à cause de lui –, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer sa beauté. Sa peau laiteuse. Son grain de beauté à côté de l’arc délicat de ses lèvres rougies. Elle avait les yeux d’un ange mystérieux. » Gabriel sourit. « Et la bouche d’une furie vraiment pas commode.

» “Je t’ai vu dans le monastère, de temps à autre, a-t-elle déclaré, rejetant ses cheveux en arrière. Bien que je t’aie piqué à plusieurs reprises, nous n’avons pas été présentés dans les formes. Mon nom est Astrid Rennier.

— Gabriel de León, ai-je répondu, toujours assez troublé.

— Oui. De León.” Ses yeux sombres m’ont toisé des pieds à la tête. “Tu fais plutôt pâle figure pour un lion. Pourtant, tu es hors du lit, après le couvre-feu. Tu as donc plus de cran que le reste de ces petits rustres.”

» Avec une infinie lenteur, elle m’a tendu sa main.

» “Je pense que nous nous entendrons à merveille.”

» J’ai fixé sa main, comme un serpent lové, prêt à mordre. Elle m’avait vu à demi nu, après tout. Elle m’avait touché là où peu d’autres personnes l’avaient fait. L’odeur de son sang remuait ce souvenir à présent, et fouettait mon propre sang. Mais elle était une sœur novice du prieuré, promise à Dieu, et moi un initié de l’ordre d’Argent, serviteur du même Père céleste. Je n’aurais pas dû lui parler, encore moins…

» “La courtoisie veut qu’un homme bien élevé baise la main d’une dame, quand il lui est présenté, a ajouté Astrid avec obligeance, agitant ses doigts.

— Supposons que je n’en ai pas envie.

— J’en conclurai que ma première impression était la bonne et que tu es bien un rustre sans éducation.”

» Malgré son sourire ingénu, je n’ai pas été dupe du piège qu’elle me tendait : elle me laissait le choix entre lui obéir ou me conduire en grossier personnage. Or, je ne souhaitais ni l’un ni l’autre. Vœux sacrés et lois divines à part, elle me rappelait trop Aaron de Coste et les initiés qui me prenaient de haut et faisaient de ma vie un enfer. En dépit de sa grande beauté, et de son odeur incroyable, Astrid Rennier m’avait tout l’air d’une garce.

» N’empêche, elle s’était surpassée pour le tatouage sur ma poitrine. Et ma mère m’avait appris à toujours adopter avec les femmes l’attitude que j’attendais d’elles à mon égard. Dans ses rapports avec les femmes, trois possibilités s’offrent à l’homme, Gabriel. Les considérer comme des ennemies à abattre, des trophées à remporter ou des êtres humains. Je te conseille de choisir la dernière, mon chéri. De peur qu’elles ne commencent à leur tour à voir en toi un ennemi.

» J’ai donc pris la main d’Astrid Rennier.

» Après le froid qui régnait à l’extérieur, sa peau m’a semblé merveilleusement chaude. J’ai senti le parfum dans ses cheveux – eau de rose et clochettes d’argent, avec un soupçon grisant de son sang. Réprimant un frisson au souvenir de son contact sur ma poitrine nue, de la douleur des aiguilles dans ma peau, j’ai supposé qu’un chaste baiser ne m’exposerait pas au courroux divin. Mes lèvres ont donc effleuré ses doigts.

» “Enchanté, mademoiselle, ai-je dit, tentant de paraître raffiné.

— Pas encore, mais ça viendra, a-t-elle promis.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je pourrais te retourner la question, frère.

— Je ne suis pas encore un frère de l’ordre. Le titre correct est initié .

— Ton souci de la correction ne me semble pourtant pas t’avoir empêché de braver le couvre-feu ?” a-t-elle ironisé en haussant un sourcil foncé.

» J’ai jeté un coup d’œil sur les livres qu’Astrid consultait, la plupart dans des langues dont j’ignorais tout. Mais le peu que je comprenais m’a suffi pour m’apercevoir que le tout formait un drôle de mélange. Les pages étaient couvertes de gribouillages furieux, remplies de figures géométriques bizarres et de symboles obscurs. J’ai passé mon doigt sur l’un des dos pâles, murmurant à voix haute :

» “Une relation complète et non expurgée en sept volumes du péril connu des hommes de Dieu sous le nom d’Hérésie Aavsenct. Vol. III.

— Pas très imaginatif comme titre, n’est-ce pas ?

— Présages astrologiques et sombres prédictions – Une histoire complète.

— Ne te gêne surtout pas ! a dit Astrid, couvrant les livres d’un geste protecteur.

— Qu’est-ce que tu lis ? Et pourquoi en pleine nuit ?

— En quoi ça te regarde ?

— En rien. Mais j’ai toujours eu un faible pour les affaires des autres.”

» Elle a souri. “D’accord. Et pourquoi te ferais-je des confidences sur les miennes ?”

» J’ai haussé les épaules. “Nous sommes tous les deux dans le même bateau. Notre présence ici va à l’encontre des règles du monastère.

— Je n’ai pas le choix, Gabriel de León. Si tu tiens vraiment à le savoir, je viens la nuit, parce que Adamo, le frère archiviste, ne permet pas aux novices du prieuré d’entrer dans la section interdite pendant la journée. Même si j’étais une sœur à part entière, le fait que je possède une paire de seins m’empêche d’avoir accès à toutes sortes de choses à San Michon. Alors, je patauge dans ce ramassis d’âneries, de foutaises et de divagations pour tenter de démêler cette histoire de mort du jour.” Elle a soufflé pour chasser une mèche de cheveux bruns de ses yeux. “Content ?

— La mort du jour, ai-je chuchoté, soudain intrigué. Tu as trouvé quelque chose ?”

» Elle a pointé du doigt quelques livres, l’un après l’autre. “Âneries. Foutaises. Divagations. Honnêtement, pour la moitié de cette collection, l’idée même que quelqu’un ait pu être assez stupide pour la réunir est une profonde source d’embarras. C’est probablement l’unique raison qui pousse à en restreindre l’accès.”

» M’asseyant à côté d’elle, j’ai regardé les livres avec un regain d’intérêt. “Pourquoi cherches-tu à découvrir le secret de la mort du jour ?

— Eh bien, aussi longtemps que je suis coincée dans ce gourbi, c’est une occupation qui en vaut une autre. Une horde croissante de cadavres assoiffés de sang assiège l’empire. Tout ça, c’est bien joli pour toi. Tu vas par monts et par vaux dans ton fabuleux manteau de cuir, réduisant les sang-froid en cendres sous les yeux de paysannes en pâmoison. Mais au plus haut niveau, personne ne paraît particulièrement intéressé par les causes du phénomène qui a engendré cette calamité. Tout le monde se contente…” La novice a agité la main. “… de réagir.

— Il m’est arrivé de me faire la même réflexion, ai-je reconnu.

— Alors, il semble que le Tout-Puissant t’ait doté d’un cerveau en état de marche. Hourra et bravo. C’est plutôt rare par ici.”

» J’ai fixé du regard cette fille vraiment pas banale. Charmeuse, une seconde, crachant son venin, la suivante, telle une vipère. Elle passait d’une attitude à l’autre avec une facilité déconcertante.

» “Désolée, a-t-elle dit en se tamponnant le nez. Je suis d’une humeur de dragonne visitée par les lunes, quand je suis en manque. Remédions à cela.”

» Elle s’est levée et dirigée vers une des étagères, où elle a plongé la main derrière une pile de livres. D’une cachette connue d’elle seule, elle a tiré une pipe à long tuyau. Stupéfait, je me suis aperçu qu’elle était en or massif. Je l’ai regardée extraire un soupçon d’herbe de racines en poudre et une pincée plus conséquente d’une substance verte poisseuse d’une petite boîte dorée.

» “Qu’est-ce que c’est ? ai-je demandé.

— De la rêvre, a-t-elle répondu.

— … Les novices du prieuré ont le droit de fumer de l’herbe à rêves ?

— Bien sûr. Si je sors en catimini, au milieu de la nuit et par un froid glacial, c’est juste pour m’amuser.”

» J’ai levé les yeux au ciel. “Je ne l’ai pas volé, je suppose. Où te l’es-tu procurée ?”

» Elle a haussé les épaules. “Frère Logan, le portier, et Kaveh ont tous les deux une dette envers moi.

— Kaveh ? Le jeune frère de Kaspar ?”

» Astrid a hoché la tête. “Il lui arrive d’accompagner le frère portier à Beaufort, pour le ravitaillement du monastère. J’y ai gardé quelques amis qui le paient généreusement et assurent mon ravitaillement.”

» J’ai honte de l’admettre, mais au premier abord, j’avais pris Kaveh pour une sorte de simplet. Pourtant, entre son étrange conciliabule avec sœur Aoife et maintenant cette révélation, il semblait que les apparences étaient trompeuses, concernant le jeune palefrenier muet.

» Astrid a froncé les sourcils, sa langue pointant entre ses lèvres alors qu’elle mélangeait l’herbe de racines et la rêvre. Bourrant sa pipe, elle l’a glissée dans sa bouche et, se penchant vers la bougie, en a tiré une profonde bouffée. Ses longs cils ont battu contre ses joues, et elle s’est laissée aller en arrière, retenant son souffle.

» L’herbe de racines était assez répandue – les marins sūdhaemis en consommaient depuis des siècles. Depuis qu’on ne parvenait plus à faire pousser de tabac, elle avait trouvé sa place dans toutes les pipes à travers l’empire. Mais la rêvre était un narcotique puissant, que privilégiaient les bardes, les poètes et autres bons à rien. Presque impossible à cultiver depuis la mort du jour, cette substance coûtait une petite fortune. Clairement, Astrid Rennier avait les moyens. Ma stupéfaction s’est accrue en voyant le motif estampé sur la boîte en or : une licorne rampante se détachant sur cinq épées entrecroisées.

» “Où as-tu eu ça ?” ai-je soufflé.

» Elle a levé un doigt, retenant toujours sa goulée. Je réfléchissais à toute vitesse aux différents scenarii qui avaient pu la faire entrer en possession d’un objet aussi précieux. Le vol semblait l’hypothèse la plus probable pour une rêvreuse. Mais je me suis forcé à l’examiner attentivement, au-delà de sa beauté, de son sang, et à penser en chasseur, comme m’y poussait ma formation.

» À en juger par la douceur de sa main, elle n’avait jamais vraiment travaillé avant d’arriver à San Michon. Par son comportement, elle me rappelait Aaron de Coste, pas une droguée des bas-fonds. Le même accent, la même arrogance, atténués par ses charmes. Et le sceau sur cette boîte…

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» Astrid s’est approchée de la fenêtre, exhalant un pâle soupir de fumée grise dans la nuit. “Par les Martyrs et la Viergemère, je me sens déjà beaucoup mieux.”

» J’ai de nouveau pointé du doigt la tabatière. “Ce sont les armoiries d’Alexandre III. Empereur d’Elidaen.

— Et alors ? a demandé Astrid, d’une voix devenue douce et languide.

— Alors, tu es soit une vulgaire voleuse, soit une sorte de princesse.”

» Astrid a levé sa pipe. “Je ne suis pas une voleuse, Gabriel de León.”

» J’ai ri. “Une princesse, dans ce cas ?”

» Elle a aspiré une profonde goulée du mélange qu’elle fumait et n’a rien ajouté pendant un long moment, retenant simplement son souffle. Enfin, elle a exhalé un doux nuage narcotique dans l’obscurité derrière la vitre, ses yeux injectés de sang semblant se voiler. Mais quand elle a repris la parole, sa voix était d’acier.

» “Je ne suis pas une princesse. Je suis une foutue reine.” »

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