L’empire du vampire T1
XII - Anciens monarques, nouveaux souverains
XII
Anciens monarques, nouveaux souverains
« “ ous avons perdu la plupart de nos armes, toutes nos N
provisions, et Jezebel est le seul cheval qui nous reste.”
» Chloe a soupiré, la tête entre les mains. “Tu devrais vraiment réfléchir à un meilleur nom pour elle, Gabe.”
» Nous avions trouvé refuge à l’intérieur d’une grotte de grès peu profonde, quelque part dans les collines au nord de la Dílaenn. C’était le petit matin, une nouvelle journée, placée sous le signe d’un temps aussi épouvantable que la précédente. Nous n’avions rien à nous mettre sous la dent, à part les rares champignons qu’avait pu ramasser Saoirse. Au moins Phoebe était-elle parvenue à nous retrouver ; la lionne ronronnait de plaisir, alors que sa maîtresse la grattait derrière les oreilles. On aurait cru entendre la terre trembler. Seule bonne nouvelle, nous avions réussi à allumer un feu pour faire sécher nos vêtements. Les mauvaises, elles, s’amoncelaient, tels des cadavres vers le ciel.
» “J’ai perdu mon étoile à sept branches, a chuchoté Chloe, les mains autour de la gorge. De toutes les choses…
— Et moi, mon sanctus, ai-je dit, énervé. Mon fléau. Mes bombes. Mes munitions. Tout.”
» Bellamy a regardé autour de la grotte avec un sourire plein d’optimisme. “J’ai toujours mon luth, c’est déjà ça.
— Putain, Bouchette, si tu…”
» Rafa frissonnait dans son caleçon de toile. “Nous n’avons plus le choix. Nous devons aller à San Guillaume.”
» Chloe a ajouté une bûche humide sur le feu. “C’est un détour qui rallongera la durée de notre voyage de plusieurs semaines, Rafa. En nous dirigeant vers la Mère…
— Nous ne pouvons pas parcourir la distance qui nous sépare du Nordlund à pied, sœur Chloe.” Bellamy essorait son pourpoint dans l’entrée de la grotte. “En plus, San Guillaume est une distillerie. Je ne peux pas parler pour les autres, mais je ne dirais pas non à un petit remontant.
— Nous pouvons longer le fleuve vers le nord-ouest, a dit le prêtre. Le monastère est juché au sommet d’un promontoire à l’endroit où la Dílaenn rencontre la Volta. Nous bénéficierons au moins de la protection de l’eau.
— Cet itinéraire nous oblige à traverser Fa’daena, a prévenu Saoirse. La forêt des Lamentations.”
» Elle s’était entièrement dévêtue. Sa nudité, qui ne semblait pas lui inspirer la moindre gêne, laissait voir des spirales cabalistiques rouges sur sa peau. La première, partant de son bras droit, allait s’enrouler autour de son sein du même côté. La seconde, partant de sa hanche gauche, descendait le long de sa jambe, jusqu’à sa cheville. Elle avait des muscles bien définis et de nombreuses cicatrices. J’ai senti ma bouche esquisser un sourire, alors que Rafa tentait désespérément de regarder ailleurs, tout en s’efforçant de maintenir une attitude courtoise avec la jeune femme nue.
» “En quoi cette forêt vous préoccupe-t-elle, mademoiselle Saoirse ?”
» Elle a toisé le reste de la compagnie, les flammes dansant sur son visage. “Dans mon clan circulent des histoires sinistres sur les régions boisées du sud. Une ombre plane sur les endroits autrefois verts du monde. Celui qui entre dans Fa’daena le fait au péril de sa vie.
— Je ne donne pas cher de notre peau si nous ne bougeons pas, ai-je dit. Danton reviendra.
— Il connaît notre destination.” Chloe a frémi, enroulant ses bras autour d’elle-même. “Danton… Il… Il s’est introduit dans ma tête. Sainte Viergemère, je le sens encore…
— Ne sois pas trop dure avec toi-même, Chloe, l’ai-je réconfortée en lui tapotant le dos. La puissance d’un aîné comme lui est presque sans bornes. Seul un demi-sang bien entraîné peut espérer lui fermer son esprit. Nous avons au moins appris que Danton veut Dior en vie. S’il croit que nous faisons route vers le nord, peut-être est-il plus prudent de passer par San Guillaume. C’est un pisteur acharné, c’est vrai. Mais le fleuve et la forêt pourraient nous permettre de le semer.”
» Elle a secoué la tête, dans un silence obstiné. “Les connaissances nécessaires pour mettre un terme à la mort du jour nous attendent à San Michon, Gabe.
— Et nous irons, ma sœur, a dit Rafa d’un ton apaisant. Mais San Guillaume est un lieu saint, où nous pourrons reprendre des forces avant de repartir. Avec ce démon à nos trousses, nous devons redoubler de prudence. Sur nos épaules repose le sort du monde des hommes.
— Et celui des femmes ?”
» Rafa a lancé un regard à Saoirse, avant de vite détourner les yeux. “C’est le même, mon enfant.
— Vraiment ?” Elle a ri. “Rien ne m’empêche d’aller pisser debout, dans ce cas ?
— Je… Je suppose que tout est possible.”
» Saoirse s’est levée. “J’ai une autre solution à proposer. Une destination différente. Aussi sûre que les bras de la Mère.
— Que veux-tu dire, Saoirse ? a demandé Bellamy.
— Nous pouvons trouver refuge dans les Highlands. Dans mon clan. Notre magie était déjà ancienne, avant la naissance de votre Dieu.
— Dieu n’est pas né, mon enfant, l’a corrigée Rafa. Il a toujours été.
— Mon peuple n’est pas de cet avis. Les miens pensent que…
— Assez ! les a coupés Chloe. Personne n’ira à San Guillaume, et certainement pas dans les Highlands, bon sang ! Nous évitons la forêt et continuons en direction du nord-ouest, jusqu’à la Mère. San Michon est notre destination. Un capitaine. Une route.”
» La sœur a jeté des regards noirs autour du feu, un rideau de boucles trempées sur les yeux. Sa farouche détermination semblait l’aveugler. Ça m’a donné à réfléchir. Bien sûr, elle avait consacré les plus belles années de sa vie à cette cause. Mais elle s’obstinait à ne pas entendre raison.
» “Et si nous laissions Dior décider ?” ai-je proposé.
» Les yeux de Chloe m’ont lancé des éclairs, mais tous les autres se sont tournés vers Dior. Accroupi à côté des flammes, il avait la chair de poule. Bien qu’il fût trempé jusqu’aux os, il avait refusé d’enlever sa chemise et son pantalon ; il tremblait comme un agneau.
» Il m’a regardé, s’attardant sur mes tatouages : le lion sur ma poitrine et les anges sur mes bras, la Viergemère, la rose des saints et les colombes. Mais il n’a rien répondu.
» “Il est le Graal, a dit Rafa. Si Dieu doit nous guider…
— Qu’est-ce que tu en penses, mon garçon ?” ai-je insisté.
» La gorge serrée, Dior s’est tourné vers Chloe. Il avait le sentiment de lui être redevable et ne voulait manifestement pas la contredire. Il s’était également épris de Saoirse, ça me semblait évident. Mais il avait aussi ce côté futé du gamin des rues, qui n’a toujours pu compter que sur sa débrouillardise pour s’en sortir. La sagesse de ce que proposait Rafa lui apparaissait clairement. Nous avions besoin de nous ravitailler, de remplacer nos chevaux et de trouver un abri. Quand il a parlé, sa voix n’a pas tremblé. En dépit de tout ce qu’il était par ailleurs – un voleur, un menteur, un sale petit ingrat –, Dior Lachance n’était pas un lâche, je devais bien le lui reconnaître.
» “San Guillaume”, a-t-il décidé.
» Chloe a fait la moue et secoué la tête. “Comme tu veux”, a-t-elle fini par soupirer.
» À midi, nous avons repris la route sous une neige toujours plus forte. Je tenais à mettre de la distance entre Danton et nous avant la tombée de la nuit, mais une autre raison me poussait à nous éloigner du fleuve, et me tracassait de plus en plus. Sans que je parvienne à l’expliquer, Dior semblait attirer les Morts comme un cadavre les corbeaux. Et plus vite nous serions en mouvement, plus vite nous rencontrerions des crevards.
» Douze heures depuis ma dernière pipe. Il ne me restait plus qu’une fiole, dans ma botte, une dose. Après, j’allais en baver. Ma soif ne me démangeait encore que légèrement, mais bientôt elle me gratterait, avant de me labourer avec ses griffes. Et si elle dépassait ce stade, que le Rédempteur me vienne en aide…
» Chloe et Rafa chevauchaient sur Jez, se cramponnant l’un à l’autre pour se tenir chaud. Dior menait la jument dans la forêt de plus en plus dense, sans cesser de jacasser avec Bellamy. Saoirse et moi marchions sur les flancs, alors que Phoebe partait en reconnaissance dans les bois. Bien que je continue de considérer la guerrière comme une garce revêche, je devais remercier les Sept Martyrs pour la lionne qui l’accompagnait. Il lui arrivait de s’absenter des heures, mais elle finissait toujours par revenir, parfois avec un lapin rachitique entre les mâchoires. D’autres fois, elle rapportait des informations, que Saoirse comprenait sans difficulté. Je me suis demandé si je devais mettre ça sur le compte de l’instinct, même si les spirales sur la peau de Saoirse suggéraient un lien plus profond entre elles, quelque sorcellerie de l’Ancien Monde.
» Trois jours plus tard, nous avons traversé un ruisseau tortueux et elle a chuchoté une prière à l’intention des Lunes mères. Nous entrions dans Fa’daena.
» La forêt des Lamentations ne m’a d’abord pas paru si différente de celles que je connaissais. La même étendue de vieux arbres, lentement étouffés par un amant pâle aux avances importunes. Dans les années après la mort du jour, le vert avait pratiquement disparu de la nature privée de soleil. Ce qui ne voulait pas dire que plus rien ne poussait dans l’empire. Les successeurs ne manquent pas quand tombent les anciens monarques. Et dans la brèche laissée par les géants imposants à la robe verte et bruissante, un nouveau roi s’était engouffré.
» Le champignon.
» La marifonge et ses fleurs phosphorescentes. Les longues vrilles étouffantes d’asphyxia. Les pustules gonflées de mendigote. Les concrétions grimpantes d’épinombre. Les nouveaux souverains de la forêt, les grands seigneurs de la pourriture, bâtissaient leurs palais sur les tombes des rois d’autrefois. Champignons vénéneux et moisissures de toutes sortes tapissaient le sol ou s’épanouissaient sur les cadavres toujours debout, formant une couche si épaisse qu’on distinguait à peine l’arbre en dessous.
» “Ishaedh, a craché Saoirse, en suivant l’étroit sentier boueux.
— Hein ?”
» Elle a jeté un coup d’œil dans ma direction et a secoué la tête. “Le nom qu’on lui donne, saint d’argent. Ishaedh. Le Fléau. Étouffant, écrasant et tuant toute verdure et toute beauté.”
» J’ai regardé autour de moi, haussé les épaules. “Ce ne sont que des champignons, ma petite.”
» Elle s’est renfrognée. “Continue de m’appeler ma petite et tu vas te réveiller un matin avec tes baloches en bouche, de León, fais-moi confiance.
— Le rêve de tout contorsionniste.” Cheminant à côté de nous dans le froid, Bellamy a souri.
» “Tu ne sais pas de quoi tu parles, a poursuivi Saoirse. Et pourtant, tu parles.
— C’est une de mes qualités les plus attachan…”
» La fin de ma phrase est restée bloquée dans ma gorge. Une douleur rouge vif me vrillait le ventre. Je me suis arrêté en titubant, sifflant alors qu’elle embrasait mes veines.
» “Gabe ? a demandé Chloe. Ça va ?”
» Fouillant dans la poche de ma capote, j’ai bu une longue lampée de vodka, avant de jeter la bouteille vide, ma dernière. J’ai respiré à fond et hoché la tête. “En pleine forme.”
» Je mentais, bien sûr. Je n’avais rien fumé depuis presque deux jours, et déjà consommé un quart de la fiole que je gardais en réserve dans ma botte. Des poux invisibles grouillaient sur ma peau, et je transpirais, malgré le froid. Mais je ne pouvais pas prendre le risque d’une autre pipe maintenant. Je ne savais ni combien de temps nous marcherions dans cette maudite forêt, ni quand je tomberais de nouveau sur une sangsue pour me ravitailler.
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» Les vampires m’avaient pourri la vie aussi loin que remontait ma mémoire. Mais maintenant que j’en avais besoin, nous n’avions pas croisé le moindre crevard depuis l’attaque de Winfael.
» À croire que quelqu’un là-haut m’avait dans le nez.
» “Putain de Rédempteur…”
» Chloe a pincé les lèvres. “Blasphème, Dior.
— Non, a-t-il chuchoté. Regardez.”
» Devant nous, une forme pâle a traversé le sentier. J’ai d’abord pensé à un rêve éveillé, que ma soif projetait des fantasmes sur mes yeux. Mais non, il était bien là, se déplaçant entre les concrétions fongiques et les moisissures, fier comme le seigneur de ces bois.
» Un cerf.
» Au sud, le climat du Sūdhaem demeurait encore suffisamment chaud pour du gibier de taille moyenne, et des animaux comme des lapins et des renards parvenaient même à survivre dans le Nord. Mais je n’avais pas vu de bête d’une telle beauté depuis des années. Il était aussi grand que moi, avec des muscles bien définis et une peau brun clair, un front couronné d’une ramure majestueuse. Bellamy a immédiatement empoigné son arbalète ; le reste d’entre nous s’est tu, complètement immobile. La perspective de venaison rôtie m’a presque fait oublier la soif qui me tourmentait.
» Le barde a soigneusement ajusté son tir. J’ai retenu ma respiration. Son arbalète a sifflé, et le carreau a fait mouche, atteignant l’animal à la gorge.
» “Ha ! s’est exclamé Bellamy. Vous avez vu ça ?”
» Le cerf a tangué sur ses pattes et s’est tourné vers nous. À sa vue, le barde a failli lâcher son arme. “Putain de Rédempteur.
— Blasphème, Bellamy…”, a chuchoté Chloe.
» Le flanc gauche de la bête était couvert de tumeurs pâles, de pustules reliées par un treillis de toiles d’araignées. Son œil gauche saillait de son orbite, apparemment gonflé par du sang. Le cerf a frissonné, sa blessure au cou saignait. Se dressant sur ses pattes arrière, il a renversé la tête et a hurlé. Sa bouche béante s’est ouverte de plus en plus largement, jusqu’à se fendre, menton et mâchoire. Dieu tout-puissant, sa gorge s’est déployée, tels les pétales d’une épouvantable fleur carnivore, pour former une horrible gueule remplie de dents. Et son cri…
» Humain, celui d’une fillette.
» J’ai dégainé Cendreuse, beuglant pour me faire entendre au-dessus de ce hurlement impie. “Tire !”
» Le barde a magistralement envoyé son second carreau dans l’œil gonflé, qui a éclaté, comme une cloque. Mais le monstre s’est contenté de baisser la tête et a chargé dans notre direction, sa ramure fauchant l’air. Saoirse a brandi Généreuse, tandis que Jezebel se cabrait de terreur et désarçonnait Rafa et Chloe. J’avais affronté nombre d’horreurs vomies par les ténèbres auparavant, mais rien qui ressemble à ça. Je ne savais absolument pas comment la tuer. À ce moment-là, un éclair rouge sang, masse indistincte de crocs et de griffes, a fusé de la pourriture du sous-bois et atterri sur le dos du cerf.
» La bête a trébuché sous le poids de Phoebe, ses cris atroces gagnant en volume quand la lionne lui a planté ses crocs à la base du crâne. Entraînée hors du sentier, la créature s’est écrasée contre un chêne déformé, son gémissement de petite fille montant dans les aigus. Phoebe l’a maintenue à terre, mordant plus fort. Elle a continué de secouer, jusqu’à ce que, d’un dernier mouvement de torsion, elle brise le cou du cerf. Il s’est encore agité un moment, ses pattes battant faiblement, alors qu’il succombait avec un gargouillis.
» Enfin, il s’est immobilisé.
» Phoebe a secoué la tête, toussant et essayant de cracher, comme si même le sang du cerf avait un goût immonde. Chloe s’est relevée, visiblement ébranlée, les yeux rivés sur cette horreur.
» “Putain de Rédempteur…
— Blasphème”, avons-nous répondu en chœur.
» Silencieux et choqués, nous nous sommes approchés du cadavre. De près, j’ai noté que des végétaux couvraient la majeure partie du corps de l’animal. Sa peau brun clair était en fait constituée d’une sorte de mousse. De ces pustules se dégageait une odeur de feuilles pourrissantes, à laquelle se mêlait une puanteur plus profonde, qui n’était pas sans rappeler les crevards. Un parfum de mort et de putréfaction.
» “Ishaedh, a murmuré Saoirse. Le Fléau.
— Tu as déjà vu ça ? ai-je demandé, tenant mon ventre en proie à des crampes.
— En rêve, a-t-elle répondu, jetant un coup d’œil aux alentours. Ce n’est pas si terrible ici. Mais plus au nord, près des Highlands et dans les forêts plus anciennes, le Fléau règne en maître. Faune, flore ou peuple caché, rien n’est épargné. Et il continue de s’étendre.
— Et ce Fléau… il a commencé avec la mort du jour ?”
» Elle m’a jeté un regard en coin. “Pourquoi ça t’intéresse, saint d’argent ?
— Et toi ?
— Parce que j’ai prêté serment. Par le sang et la vie, les Mères et les Lunes.”
» J’ai hoché la tête, comprenant enfin pourquoi cette païenne traînait son cul avec une bande d’adeptes de la Foi unique, et un prétendu descendant du Rédempteur lui-même.
» “Une geas.
— Aye.” Saoirse a indiqué d’un geste les tatouages sur son visage. “J’ai juré de mettre fin au Fléau, sur l’esprit de la Rígan-Mor et de toutes les Mères. Ma peau porte la marque sacrée de mon serment dans mon propre sang. Tant que je n’aurai pas tenu ma promesse, aucun homme ne pourra me tuer. Et aucun démon n’osera essayer.”
» J’ai lancé un regard à Dior, qui flattait Jez et lui parlait doucement pour la calmer.
» “Et je suppose que sa seigneurie est ton arme secrète pour en finir avec ce Fléau ?”
» Saoirse a écarté une de ses tresses de son visage, la mine toujours aussi renfrognée.
» “Les morts se lèveront, et les étoiles tomberont ; “La pourriture ravagera les forêts. “Les lions rugissent et les anges pleurent ; “Les mains de pécheurs gardent nos secrets. “Jusqu’à ce que le cœur du descendant de Dieu éclaire l’œil des cieux,
“Du sang le plus rouge renaît le ciel le plus bleu.”
» J’ai secoué la tête en soupirant. “Pas moyen de se passer d’un putain de poème, hein ?”
» Rafa s’était relevé, il enlevait la neige de ses fourrures. C’était un homme de Dieu, un croyant qui n’avait de place dans son cœur que pour la Foi unique. Mais c’était également un érudit, et dans ses yeux brûlait toute la sagesse d’une personne instruite.
» “Vous voyez, chevalier ? Même ceux qui vouent un culte aux fausses divinités sont persuadés que nous sommes capables de vaincre ces ténèbres. Ces prophéties sont inscrites dans les os de ce monde. Des paroles puissantes. Des paroles de vérité. Quand le soleil brillera de nouveau dans le ciel, toute cette souffrance cessera.
— Et Dior est la clé”, a conclu Chloe, serrant la main de son protégé.
» J’ai regardé le cerf infecté à nos pieds. De mon rêve de venaison grillée ne restait qu’un vague sentiment d’horreur, additionné à ma soif. Peut-être ce Fléau expliquait-il l’absence de crevards dans ces bois. Comme plus personne ne s’aventurait ici, les sang-froid se retrouvaient sans proies à chasser. Quelle que soit la raison, la douleur en moi se propageait tel un poison brûlant. Quand j’ai levé les yeux vers Chloe, je n’ai pu les empêcher de s’attarder sous la ligne de sa mâchoire et sur ses artères palpitantes de vie. Lorsque Bellamy s’est approché derrière moi, j’ai aussi entendu le rythme de son cœur, boum-boum, sous sa respiration haletante.
» J’ai senti les pointes de mes dents contre ma langue. Ma gorge était de cendres.
» “Foutons le camp de cette forêt.”
» Ayant perdu toute envie de nous écarter du sentier, nous avons poursuivi notre voyage. Nous allumions un feu, quitte à nous faire remarquer, et dormions quelques heures par nuit. Nous étions tous nerveux. L’obscurité bruissait de chuchotements, de pas feutrés. Phoebe ne rôdait jamais bien loin, et je n’avais pas le cœur à parler aux autres des silhouettes que je voyais traîner à la limite de la lueur des flammes. Elles nous suivaient et nous surveillaient, mais rien ni personne n’a tenté quoi que ce soit contre nous. Nous étions des intrus, n’étions pas les bienvenus, mais la forêt des Lamentations a semblé se satisfaire de notre départ. J’ai rationné mon sanctus, je me maintenais juste au bord du précipice, mon humeur s’aigrissant un peu plus chaque jour.
» “Ces araignées ont des mains humaines.
— La ferme, Bouchette.
— Le visage… sur cet arbre… il ressemble à ma mère.
— La. Ferme.
— C’est mon imagination, ou les plumes de cet oiseau sont… de petites langues ?
— PUTAIN, BOUCHETTE, TU VAS LA FERMER TA GUEULE !”
» Sur Jezebel, penché pour se protéger du froid, le père Rafa a soupiré. “Le livre des Serments nous apprend que, plus que le Dieu au-dessus de nous, ce sont les amis à côté de nous qui font de nous ce que nous sommes. Pourtant, dans le cas présent, Bellamy, je suis d’accord avec le chevalier. S’il vous plaît, pour l’amour du Tout-Puissant, taisez-vous.”
» La forêt devenait plus dense, plus étrange également. Au quinzième jour de traversée, nous avions tous les nerfs à fleur de peau et les esprits s’échauffaient pour un rien. Nous n’avions presque plus rien à manger et il ne me restait que quelques grains rouge sang au fond de ma fiole de sanctus. Mais nous avons enfin fini par en sortir, pour déboucher sur une toundra enneigée, une longue étendue grise se déployant devant nous. Phoebe a bondi dans la neige comme un gros chaton ravi. Rafa a serré sa roue dans sa main et levé les yeux vers le ciel. Dior a juste soupiré.
» “J’espère ne jamais revoir un arbre de toute ma chienne de vie.”
» Au sud, on distinguait encore vaguement le mince ruban argenté de la Dílaenn dans la grisaille de midi. Et loin devant nous, une vision a suscité un soupir de soulagement collectif. Serpentant entre des collines, où la pomme de terre avait remplacé l’orge d’autrefois, une longue route menait à un sommet où, telle la lady du Leard surveillant son territoire, nous attendait notre destination.
» De hauts remparts de pierre, des portes solides. La civilisation. La sécurité et la chaleur. À manger et à boire.
» “Enfin.”
» Rafa a souri et a fait le signe de la roue.
» “San Guillaume.” »
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