L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 57 sur 103

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L’empire du vampire T1

III - Un tout autre problème

 III 

Un tout autre problème

 

« e fastueux palais du baron peinait à contenir toute l’aristocratie L

locale venue en représentation. Des chevaliers en tabards verts, avec leurs chapeaux à plumes et leurs habits princiers en panne de velours. Les dames et demoiselles aux visages pâles et aux joues fardées de sang, enveloppées dans des mètres de damas, de mousseline de soie et de crêpe. Et nous.

» Le baron avait accepté de nous prêter des vêtements, mais dans sa bonté, il avait décidé que Greyhand, Talon et moi porterions la tenue des serviteurs de la maison. J’avais donc enfilé un simple pourpoint noir sur des hauts-de-chausses de couleur claire, et noué mes cheveux en une longue tresse. Cet accoutrement ne me permettait de dissimuler sur moi que mon poignard en acier argenté et deux bombes.

» Greyhand, qui se faisait passer pour un valet de pied, observait les invités à leur arrivée. Archer assistait son maître en menant sa propre surveillance depuis le ciel. Talon portait l’uniforme des gens d’armes et patrouillait à l’intérieur du donjon, au cas où Luncóit chercherait à entrer en secret. Aaron, vêtu avec l’élégance qui sied à un aristocrate, se promenait au bras de sa mère. Pendant ce temps, je faisais le larbin.

» Je les ai regardés, alors qu’ils faisaient tous les deux le tour de la salle de bal, mes yeux s’attardant sur la baronne de Coste. Elle adorait manifestement son fils, bien qu’Aaron soit le fruit d’un viol, ou au moins d’un péché. J’ai songé à ma propre mère. Et à mon père.

» Qui était-elle pour lui ? Maîtresse ou victime ?

» Et au bout du compte, qu’est-ce que ça faisait de moi ?

» La fumée de rêvre et de pavot blanc flottait dans l’air, mêlée aux effluves de parfums. Les bardes peinaient à se faire entendre dans le brouhaha des ongles vernis d’or sur le cristal, des rires cruels et des piques sournoises. Le vin, pourtant devenu une denrée extrêmement rare depuis la mort du jour, coulait à flots. J’ai eu le sentiment de nager parmi des reptiles dans une rivière rouge de sang.

» Mais aucun signe de Marianne Luncóit.

» “Terriblement assommant, n’est-ce pas ?”

» Surpris par la voix voilée, je me suis retourné. Une jolie demoiselle en velours vert me regardait avec une expression d’ennui. Son corset, qui mettait ses courbes en valeur, lui donnait une silhouette de rêve. La blondeur de sa longue chevelure évoquait l’or des feuilles d’automne, tandis que ses yeux rappelaient le bleu du ciel d’autrefois.

» “Qu’est-ce qui est assommant, mademoiselle ?

— Tout ça.” Elle a eu un grand geste englobant la salle. “Les mêmes gens, les mêmes conversations, d’année en année.” Elle m’a regardé à travers de longs cils sombres. “Vous êtes l’exception.”

» J’ai tendu mon plateau. “Puis-je vous offrir à boire, mademoiselle ?”

» Elle a accepté un verre, mais a haussé un sourcil. “Allons donc. Vous n’êtes pas plus domestique que moi. Vous êtes arrivé avec Aaron et les autres, plus tôt dans la journée. L’homme à la mine revêche, et le maigre, avec sa moustache grasse. Qui êtes-vous ?”

» Je me posais la même question à son sujet, mais j’ai baissé les yeux, comme un bon larbin. “Personne d’important, mademoiselle.

— Hmm.” Elle a reniflé. “Ça, c’est à moi d’en juger.”

» Après m’avoir jeté un dernier coup d’œil, la jeune femme a pivoté sur ses talons hauts brillants pour aller se mêler aux invités. J’ai secoué la tête, reportant mon attention sur la foule. Dans la salle de bal du baron de Coste se croisait exactement le genre de personnes que je m’attendais à y trouver : l’ingénue rougissante, le bellâtre séducteur ; l’aristocrate ivrogne et le serpent tout sourire. J’ai glissé ma main vers une poche intérieure de mon pourpoint, sur mon cœur, où je gardais précieusement le cadeau d’Astrid. Le portrait qu’elle avait fait de moi pour mes 16 ans. Autour de moi s’étalait le spectacle de beautés enveloppées de velours et de satin, à la silhouette mise en valeur par leur corset à baleine, au cou paré de colliers en or. Pourtant, ma seule pensée allait à une jeune sœur novice portant un simple habit blanc colombe.

» Elle me manquait.

» À la fin du banquet, les couples se sont formés sur la piste, pour danser au rythme de la musique du quatuor de bardes. Le baron de Coste a réuni ses seigneurs autour de lui, des éclats de rire forcés montant parfois de leur groupe. Au bout de plusieurs heures, notre proie ne s’était toujours pas manifestée. Mais, alors que mon regard traversait la salle, j’ai pris conscience d’un tout autre problème.

» La baronne de Coste tenait salon au sein d’une cour de dames bien nées. Sans sa mère à ses côtés, Aaron avait pris place à une table ronde, en compagnie de belles jeunes femmes. Elles affluaient autour de lui en souriant, envoûtées par le retour du jeune seigneur aux cheveux d’or. Mais à en juger par la rougeur de ses joues, alors qu’il vidait un autre verre, je n’avais aucun doute.

» De Coste se bourrait la gueule.

» Putain, je n’en revenais pas. Ici et maintenant ? Jurant à voix basse, j’ai traversé la piste, pour rôder à proximité de sa table, en silence, lui lançant des regards mauvais.

» “Ah, vous tombez bien !” Une des jeunes femmes a effectué une razzia sur mon plateau, prenant tous les verres qui restaient et indiquant la direction des cuisines d’un signe de la tête. “Allez encore nous chercher à boire, mon ami. Et faites vite !”

» De Coste a levé les yeux vers moi et a souri. “Tu as entendu Mlle Monique, Bouseux.”

» J’ai presque eu envie de traîner sa seigneurie dans un endroit plus tranquille pour lui mettre du plomb dans la tête. Mais en dépit de son apparente inanité, nous étions toujours en Chasse. Au lieu de causer un esclandre, j’ai donc gratifié l’assemblée de satin de ma révérence la plus raffinée possible et d’un sourire aussi honnête qu’un percepteur ossien.

» “Pardon, mesdemoiselles. Mais j’ai un message pour le seigneur de Coste de la part du baron.”

» Elles ont regardé Aaron d’un air interrogateur. Après avoir théâtralement levé les yeux au ciel, le jeune aristocrate leur a fait signe de nous laisser. J’ai attendu que le troupeau soit hors de portée de voix, avant de m’asseoir à côté de lui, un sourire poli toujours peint sur le visage.

» “Putain, mais tu as complètement perdu la tête ?” ai-je craché, comme si j’avais eu la bouche pleine de pisse.

» Aaron a avalé une autre gorgée. “Qu’est-ce qui ne va pas, sang-gueux ?

— Nous sommes en Chasse, et tu es tellement cassé que tu tiens à peine debout !

— Il se fait tard, et Luncóit n’a pas donné signe de vie. M’est avis que la vipère a senti les limiers sur sa piste. Alors, oui, je bois un coup.” Aaron a parcouru du regard les fêtards autour de nous, avant de me lorgner. “À propos, tu as l’air ridicule.

— C’est gentil de l’avoir remarqué, connard.”

» Son sourire méprisant s’est élargi. “Si ça peut te consoler, tu as tapé dans l’œil de ma cousine.”

» J’ai suivi son regard. Un groupe de jolies jeunes femmes m’observait par-dessus leurs éventails. Parmi elles, j’ai reconnu la blonde qui m’avait parlé plus tôt et dont les yeux bleus m’étudiaient soigneusement. M’intéressant au reste de la pièce, je me suis aperçu que nous attirions l’attention – toujours cette fascination pour le prédateur en nous. Ces gens ne savaient pas ce que nous étions, mais quelque chose dans leur cœur leur disait que nous n’étions pas comme eux.

» “Véronique a reluqué tes jolies gambettes toute la soirée.” Aaron a levé son verre, et sa cousine a levé le sien en retour, souriant avec douceur. “Attends-toi à une proposition malhonnête, dès que son père sera trop ivre pour s’en apercevoir. J’adore cette garce. La famille, c’est sacré. Mais les gens comme elle aiment un peu trop fricoter avec le personnel.

— Les gens comme elle ?

— Pauvre petite fille riche.” Aaron a soupiré et a jeté un coup d’œil autour de lui. “Tous des clichés. Pas un pour rattraper l’autre.”

» J’ai serré les dents alors que de Coste finissait son vin, son regard fixé sur son beau-père. Le baron de Coste régalait son auditoire avec une histoire paillarde, et les aristocrates hurlaient de rire aux bons moments, tels des chiots bien dressés. Aaron a secoué la tête avec répugnance.

» “Lui, en particulier.”

» J’ai indiqué d’un signe de la tête son verre vide. “Je ne voudrais pas t’alarmer, mais de mon point de vue, ton beau-père et toi ne semblez pas si différents.

— Prends garde, sang-gueux, a répondu Aaron d’une voix mauvaise. Tu n’as aucune idée de l’enfer que m’a fait vivre cette ordure.

— Des draps en soie, des domestiques aux petits soins. Une torture quotidienne, j’en suis sûr.

— Tu crois si bien me connaître…

— Je te connais comme si je t’avais fait, de Coste. Tu craches sur ces gens, quand ils ont le dos tourné, mais tu es le pire du lot. L’enfant gâté, bien né, le sale môme qui se croit au-dessus de tout et de tous. Les seules personnes que tu traites plus mal que celles qui t’entourent sont celles que tu considères au-dessous de toi.

— Au risque de te surprendre, sache que mon premier amour était d’aussi humble extraction que toi.

— Et c’est toi qui parles de cliché ?” J’ai eu un rire moqueur. “Juste parce que tu as décidé de t’encanailler avec…

— Gare à ta langue”, m’a coupé Aaron d’une voix pâteuse en tapant du poing sur la table.

» Le bruit des verres qui sursautaient nous a valu l’attention de certains convives. Aaron les a gratifiés d’un sourire princier et a levé le sien, jusqu’à ce que tous retournent à leurs conversations.

» “J’aimais Sacha, a-t-il sifflé. Autant que l’océan aime le ciel.” Quand son regard s’est de nouveau fixé sur le baron, il brillait de rage. “Une nuit où il était soûl, mon noble beau-père nous a surpris. Dans sa fureur à me trouver entre des bras indignes de mon rang, il m’a presque battu à mort avec sa chope. J’ai survécu, mais Sacha n’a pas eu cette chance.”

» J’ai regardé vers le baron, horrifié. “… Il l’a tuée ?

— J’aurais pu y rester, moi aussi. Seul le sang qui coule dans mes veines m’a sauvé. Cette nuit-là, ma mère m’a révélé ce que j’étais. Alors ne t’avise plus jamais de me comparer à cette ordure, de León.”

» J’ai fixé Aaron du regard, ce petit con aux grands airs que je méprisais tant. J’ai pensé que nous n’avions rien en commun, hormis la malédiction des demi-sang. Pourtant lui et moi semblions nous rejoindre sur au moins un point de plus : notre haine de l’homme qui nous avait élevés.

» Je n’éprouvais tout de même aucune compassion pour lui. C’était au-dessus de mes forces. Ce salaud avait provoqué la mort de sœur Aoife par jalousie. En fait de compassion, je ne ressentais que de la rage, face à son hypocrisie.

» “Quoi qu’il en soit, de Coste, si Greyhand se pointe et te voit bourré, je ne donne pas cher de ta peau.

— Ta sollicitude me touche”, a répliqué Aaron, qui allait se resservir.

» J’ai écarté le vin. “Je me fous de ce qui peut t’arriver, pauvre abruti. Mais en Chasse, ta maladresse peut me coûter la vie.

— Oh, non ! Je m’en voudrais terriblement.

— Ça te plairait, hein ? Que notre proie se tape le sale boulot à ta place ? Je sais ce que tu mijotes, fumier.”

» Aaron a levé les yeux au ciel. “Mon Dieu, qu’est-ce que tu vas encore inventer ?”

» L’accusation m’a échappé, avant que je puisse la retenir. “Je t’ai vu, ai-je sifflé.

— Qu’est-ce que tu as vu ?”

» J’avais bien conscience que mettre ça sur le tapis maintenant était stupide. Mais j’étais furieux. Et si cette vermine avait l’intention de me faire la peau, je devais en avoir le cœur net. Je voulais qu’il sache que je le savais.

» “La nuit avant l’attaque dans l’écurie, par La Cour et ces deux crevards. Celle où sœur Aoife a été assassinée, ai-je poursuivi d’un ton énervé. Je t’ai vu te faufiler hors de l’armurerie comme un putain de voleur. Quelques moments plus tard, La Cour s’échappait. Coïncidence ?”

» J’ai vu mes paroles faire mouche, alors qu’un éclat de rage pure perçait le bleu des yeux d’Aaron. L’espace d’un instant, j’ai franchement cru qu’il allait saisir le poignard en acier argenté dans son pourpoint. Que Dieu m’en soit témoin, je l’ai lu clairement sur son visage.

» Ce fils de pute voulait me tuer.

» Mais à ce moment-là…

» À ce moment-là…

» Nous l’avons sentie. Elle était là. »

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