L’empire du vampire T1
XVIII - Une histoire à vivre
XVIII
Une histoire à vivre
« e suis retourné à la bibliothèque plus tard cette nuit-là, à l’heure J
habituelle de nos rendez-vous.
» Je n’étais pas certain d’avoir pris la bonne décision. Un poing glacé me serrait le ventre, mon cœur tambourinait dans ma poitrine. Pendant l’année écoulée, j’avais fait plus que ma part d’erreurs, mon manque de réflexion et ma vanité m’avaient conduit à commettre nombre d’imprudences et à m’appuyer sur des idées préconçues. À présent, j’étais un chevalier de l’empire, un saint d’argent de plein droit. J’avais déjoué les machinations d’un roi éternel. Mais j’attendais toujours ici, dans l’obscurité de la section interdite, le regard fixé sur la flamme de notre bougie solitaire, me demandant si j’étais un idiot.
» Mais je n’ai pas eu à patienter longtemps.
» Mon pouls s’est mis à accélérer lorsque j’ai entendu des bruits de pas prudents. Légers et rapides. Un pas désormais familier cheminait à travers le labyrinthe de curiosités et de livres poussiéreux, jusqu’à notre petit sanctuaire à l’abri du reste du monde. Je me suis demandé si elle serait en colère contre moi, ce qu’elle dirait. Je me suis demandé si tout ça allait se terminer comme je le pensais. Puis, alors que les pas atteignaient la sortie du labyrinthe, il est apparu dans la lumière, une indignation feinte sur le visage, une accusation tombant déjà de ses lèvres.
» “Comment osez-vous… ?”
» J’ai descendu mes bottes de la table. “Bonsoir, séraph.”
» Talon a regardé autour de lui, la moustache frémissante, alors qu’il s’apercevait que j’étais seul.
» “Vous espériez trouver quelqu’un d’autre ?
— L’accès à cette section de la bibliothèque est interdit, de León.
— Je ne suis plus un initié, séraph. Je vais où il me plaît.
— Au milieu de la nuit ?
— Je vous attendais.
— Moi ?
— Je vous ai senti dans ma tête, plus tôt.”
» L’homme maigre m’a toisé de la tête aux pieds. “Comment oses-tu porter une telle accusation ? a-t-il répliqué d’un ton sec, montrant les crocs. À San Michon, aucun frère n’utilise son don sur un autre sans son consentement, sale petit sang-gueux.
— Vous ne seriez pas là autrement, Talon. Vous espériez nous surprendre Astrid et moi, comme vous l’avez fait pour Aaron et Baptiste. Un bon chasseur exploite les appétits de sa proie. Le désir est une faiblesse, n’est-ce pas ? Quel meilleur moyen de se débarrasser de moi en gardant vos mains aussi propres que les ailes d’un ange ?
— Tu reconnais donc avoir rencontré une sœur novice ici.
— Mais comment avez-vous pu le savoir, à moins d’être entré dans ma tête ?
— J’ai des yeux, de León. Je vois comme elle te regarde.
— Oh, ça, je ne doute pas que vous vous intéressiez à toutes les sœurs novices. Pour remplacer votre assistante, peut-être ? Sœur Aiofe est morte depuis des mois, et la pauvre fille que vous avez assassinée à Coste n’a probablement pas calmé longtemps ce qui vous démange.”
» Les yeux de Talon sont devenus deux fentes dans son crâne. “Qu’est-ce que tu viens de dire ?
— La servante du baron, à Coste. Vous avez joué sur la présence de vampires dans le château pour détourner l’attention, mais vous aussi hantiez ces murs, Talon, livré à vous-même. Seul. Quand vous nous avez rejoints dans la salle de bal après l’arrivée de Laure, vous aviez les yeux rouge sang.
— Comme Greyhand. J’avais fumé une pipe de sanctus, sale petite raclure de chiottes.
— Sauf que, contrairement à Greyhand, vous n’en aviez pas l’odeur. La couleur de vos yeux ne devait rien au sanctus. Vous veniez d’assouvir votre soif. Comme avec Aoife, la nuit où elle est morte.” Je me suis levé de ma chaise, avançant vers lui à grandes enjambées. “Quand Aaron m’a appris que vous vous étiez glissé dans sa tête, j’ai commencé à me demander pourquoi vous voudriez vous débarrasser de lui, et de moi. Puis, je me suis souvenu. Greyhand était K-O, mais Aaron et moi avons tous les deux entendu Laure sur le pont. Je te promettrai des plaisirs qui dépassent l’imagination d’un chaste frère de ton ordre, vous a-t-elle dit. Mais tu es déjà des nôtres, demi-sang. Quand elle a mentionné le nom d’Aoife, vous avez chargé tête baissée, comme un idiot. Pas sous le coup de la colère, mais parce que vous vouliez l’empêcher d’en dire plus devant Aaron et moi.
— Sale petit merdeux…, a sifflé Talon.
— Combien de temps ça a duré ? ai-je demandé. Depuis quand vous serviez-vous d’Aoife pour assouvir votre soif ? Depuis quand couchiez-vous avec elle ?”
» Les yeux de Talon se sont agrandis de rage. “Comment oses-tu…
— Je l’ai vue dans la cathédrale, la nuit de sa mort ! À genoux devant la Viergemère, les bras autour du ventre. Oh, sainte Viergemère, montre-moi la vérité. Suis-je maudite ou est-ce une grâce que tu m’accordes ? a-t-elle demandé. Mais je n’ai compris qu’après avoir parlé à Kaveh. Il ne se contente pas de rapporter de la rêvre quand il va faire des provisions pour le monastère à Beaufort. Sœur Aoife lui a commandé de la melliflore, de la sorblanche et des baies de pluie. Vous êtes un maître chymiste, Talon, alors dites-moi ! Pourquoi une femme aurait-elle besoin d’ingrédients de ce genre ?”
» Il a croisé mon regard, des larmes furieuses lui montaient aux yeux.
» “Tu n’as aucune idée de ce que c’est, a-t-il sifflé, les poings serrés. Tu es jeune. Le sacrement te suffit encore. Tu ne sais pas ce que c’est, de ne pas fermer l’œil de la nuit et de sentir la sangirè se propager en toi, tel un incendie. Mais ça viendra. Déjà, tu l’entends murmurer, avec la douceur d’une pluie de printemps, mais, oh, elle croît, mon garçon, à chaque coucher de soleil, et bientôt, elle hurle, et tu n’entends plus rien d’autre.
— Aoife était enceinte, espèce de salaud !”
» Talon a passé ses ongles sur son crâne rasé, un rictus aux lèvres. Il a fait un pas vers moi, et tout mon être a réagi à la menace. La bête en moi arpentait la cage de mes côtes, mes dents à présent aussi coupantes que des rasoirs.
» “Vous l’avez tuée, ai-je craché. Avec l’enfant que vous aviez mis en elle.
— Ce n’était pas un enfant, mais une abomination ! Sa fin a été une délivrance !
— Et la servante, à Coste ? Elle aussi, vous l’avez tuée par pitié ? Vous avez assassiné deux innocentes, uniquement parce que vous n’aviez pas le cran d’affronter le Rite rouge, comme l’a fait frère Yannick ! Vous êtes la honte de l’étoile à sept branches et de tous ceux qui la portent, un putain de lâche !”
» Talon a grondé et s’est jeté sur moi. Nous nous sommes heurtés dans une étreinte haineuse. Le séraph était plus âgé et plus fort, mais je pouvais compter sur la rage, ma vieille amie, pour me pousser. Nous nous sommes écrasés contre les étagères, le bois se fendant en éclats et les livres volant dans tous les sens. Ses mains se sont refermées sur ma gorge. Je l’ai roué de coups de poing alors qu’il me broyait le larynx. Les articulations de mes doigts ont percuté sa mâchoire tandis qu’il m’enfonçait son genou dans l’entrejambe. Je me suis plié en deux avec un cri perçant, son genou est remonté vers mon nez, qu’il a réduit en bouillie. Je me suis retrouvé projeté contre une autre étagère, faisant dégringoler les ouvrages anciens qu’elle contenait.
» “Je te l’ai dit, mon garçon, a-t-il craché, s’asseyant à califourchon sur ma poitrine. J’ai gagné mon égide quand tu n’étais encore qu’une goutte de foutre dans la bite de ton père maudit.”
» J’ai griffé ses yeux, et il a attrapé mon poignet. J’ai hurlé en sentant ses crocs s’enfoncer dans ma chair. Du sang a giclé, au moment où je lui arrachais ma main. Mais quand ce fluide écarlate a touché sa langue, j’ai vu émerger le monstre des profondeurs de Talon, cette faim dont il était devenu l’esclave. Son visage s’est crispé, un gribouillis rouge bavant sur le blanc de ses yeux alors qu’il me saisissait par le cou avec une force terrifiante. J’ai hurlé, au moment où ses crocs s’enfonçaient dans ma gorge. Je me suis débattu en donnant des coups de poing, tandis que le Baiser prenait effet. Ce sentiment délicieux, cette horreur, ce terrible désir qui m’enjoignait de rester tranquille, ne plus bouger, fermer les yeux et retenir ma respiration, en espérant que la fin ne viendrait pas trop vite.
» Un coup de pied est rentré dans les côtes de Talon, si violent que j’ai entendu l’os se casser. La bouche ensanglantée, le séraph a poussé un cri et roulé sur le côté, parmi les pages éparpillées. Haletant, j’ai porté la main aux gouttières irrégulières qu’il avait déchirées dans ma gorge. Levant les yeux, j’ai vu des bottes à talons d’argent, une manche vide dans une capote en cuir, un regard vert pâle.
» “Quand de León m’en a parlé, j’ai refusé d’y croire, a grogné Greyhand. Pas Talon, ai-je pensé. Il aurait le courage de faire ce qu’il fallait le temps venu.
— Greyhand…”Le séraph a souri et a tenté de se mettre debout. “Laisse-moi t’expliquer, mon vieil am…”
» Talon s’est étranglé alors que l’épée de Greyhand s’enfonçait jusqu’à la garde dans sa poitrine, pour ressortir rouge et luisante dans son dos. Les yeux injectés de sang du séraph se sont écarquillés, quand Greyhand, imprimant une rotation à la lame en acier argenté, lui a fendu la cage thoracique, jusqu’à son cœur félon.
» “Mieux vaut mourir en homme que vivre en monstre.” Greyhand a arraché son épée du corps et a soupiré. “Je suis navré de ne pas avoir pu t’éviter ça, mon vieil ami.”
» Talon s’est effondré sur le parquet dans une mare de sang. L’acier argenté lui avait ouvert le torse et déchiré le cœur. Ses crocs exposés, ses yeux sont tombés sur moi.
» “Un j… jour tu comprendras, mon g… garçon.” Un dernier râle rouge et poisseux a agité sa poitrine. “J… je t’attendrai en enfer…”
» J’étais étendu sur le dos, dans une flaque cramoisie, la main pressée contre ma gorge ravagée. Mon nez en bouillie avait éclos sur mes joues. Mes jambes tremblaient, j’avais du sang plein les doigts. La vue du cadavre de ce fumier ne m’inspirait aucune pitié. Pas après ce qu’il avait fait. En revanche, l’horreur me glaçait les entrailles, à la pensée qu’un saint d’argent de son calibre soit tombé si bas. Si un frère aussi dévoué pouvait succomber à la folie de la soif, personne n’était à l’abri.
» Personne.
» “Tu peux marcher ?”
» J’ai levé la tête vers l’œil de Greyhand, au visage de marbre. “Je… je crois.”
» Le saint d’argent m’a tendu sa bonne main. “Je t’accompagne à l’infirmerie, Petit Lion.”
» J’ai accepté son aide, me servant de mon autre main pour étancher le sang. “Merci, maître.
— Je ne suis plus ton maître, chevalier.” Il a passé mon bras par-dessus son épaule, ses lèvres fines esquissant un sourire. “En fait, théoriquement, tu es probablement mon supérieur à présent.”
» J’ai indiqué d’un signe de la tête le cadavre derrière nous. “Il m’aurait sans doute tué, si vous n’aviez pas été là. Vous semblez encore avoir quelques petites choses à m’apprendre.
— Tu n’as pas à t’en vouloir, Petit Lion.” Greyhand a secoué la tête avec l’ombre d’un sourire. “Parfois, la jeunesse et l’ingéniosité ne font pas le poids face à l’expérience et à la duplicité.
— Je m’en souviendrai.
— J’en suis persuadé.”
» Nous sommes sortis de la bibliothèque d’un pas traînant, en direction de l’infirmerie. Du sang coulait le long de ma gorge et sur ma poitrine, et mes bottes laissaient des empreintes rouges derrière nous. Greyhand a soupiré. “Je le connaissais depuis que j’avais ton âge. Je ne l’aurais pas cru, si je ne l’avais pas entendu de ses propres lèvres. Pas lui. Pas Talon.”
» J’ai secoué la tête, ma main poisseuse collée contre mon cou en sang. “Nous passons nos vies entières dans les ténèbres. Comment s’étonner qu’elles finissent par s’enraciner en nous ?
— Mmm.” Greyhand a regardé vers le ciel. Vers celui qui veillait sur nous. “Rien n’est certain, hormis l’amour de Dieu. La vie n’est pas une histoire que tu peux raconter, de León. Seulement une histoire à vivre. La bonne nouvelle, c’est qu’il t’appartient de décider ce que sera la tienne. Une histoire d’horreur ou de courage, d’abandon ou de devoir. L’histoire d’un monstre. Ou celle d’un homme.”
» Les portes du prieuré se sont ouvertes devant nous, et j’ai vu de la lumière et de la chaleur à l’intérieur.
» “Quelle sera ton histoire ?” »
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