L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 70 sur 103

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L’empire du vampire T1

XVI - Le dernier fils

 XVI 

 

Le dernier fils

 

« ’ai pesté contre ma propre bêtise pendant tout le trajet. Dix-sept J

jours durant. Je chevauchais, flanqué d’Aaron et de Baptiste. Derrière nous, telle une ombre dans notre dos, suivait Greyhand, une présence inattendue, et peut-être indésirable. Une cohorte de soldats de Sa Majesté en tabard jaune tournesol l’accompagnait.

» Ils nous avaient retrouvés sur le versant est, quelques heures après la bataille, avec Chloe et les sœurs qui n’avaient pas fait l’ascension. Greyhand et nos frères initiés étaient arrivés les premiers, menés par un Kaveh hors d’haleine. Des cavaliers de l’Armée d’Or avaient surgi de l’aube au galop peu après, Khalid et les autres saints d’argent à leur tête. Stupéfaits, tous avaient écouté Astrid raconter la victoire d’une vingtaine d’hommes et de femmes contre dix mille Morts, le renvoi de la Légion infinie dans le Talhost sous des centaines de milliers de tonnes de neige.

» L’abbé et les saints d’argent sont restés sur place avec l’Armée d’Or pour garder le défilé. La Légion infinie n’était pas vaincue, et tous avaient conscience que ces cadavres s’extrairaient de la tombe de glace que nous leur avions creusée. Mais l’histoire nous a montré depuis que Fabién Voss n’a plus cherché à envahir le Nordlund cette année-là, préférant se retirer dans le Talhost pour attendre un moment plus favorable.

» Il avait l’éternité, après tout.

» Malgré notre victoire, je n’étais pas tranquille. Je savais le peu de foi à ajouter à la parole des Morts, ces serpents, mais je me suis senti obligé de rentrer à Lorson pour en avoir le cœur net. Nous n’avons fait de haltes que pour permettre aux chevaux de se reposer. J’ai à peine dormi ou mangé, trop angoissé par le sort de ma famille, de mon village, et surtout, tourmenté par l’idée que tout était ma faute. Laure avait volé l’image de Lorson dans ma tête à Coste. C’est moi qui lui avais servi de guide. »

Gabriel baissa les yeux vers ses mains ouvertes et poussa un soupir venu du tréfonds de son âme.

« À notre arrivée, les ruines ne fumaient plus. L’odeur s’élevait vers l’horizon, tandis que mes sanglots cherchaient déjà à se frayer un passage hors de ma gorge. J’ai sauté dans la neige récemment tombée, humant l’air au goût de cendres.

» “Maman ? Celene !” ai-je hurlé d’une voix étranglée dans le vide.

» Seuls des corbeaux trop gras m’ont répondu, me toisant de leurs yeux noirs et affamés. Les cadavres gisaient où Laure les avait laissés. Elle avait jeté nombre d’entre eux les uns sur les autres, sur la place du village, telles des poupées cassées. Luc et Massey, mes amis d’enfance. Ma douce Ilsa, recroquevillée comme un tas de brindilles et de chiffons. Les corps de bébés morts éparpillés à la manière de pétales de rose dans la neige.

» “Dieu tout-puissant”, a soufflé Aaron en faisant le signe de la roue.

» Il y avait de la douleur dans les yeux de Baptiste. Derrière lui, les murs de la chapelle étaient intacts, la pierre noircie par les flammes. À travers mes larmes, je me suis aperçu que le toit avait disparu, et j’ai compris immédiatement ce qui avait dû se produire. La population pieuse de Lorson avait trouvé refuge dans un lieu saint ou s’était barricadée chez elle, où un sang-froid ne pouvait pas entrer sans invitation. L’Ombre rouge avait alors mis le feu aux toits, leur offrant un choix simple : fuir le brasier et tomber dans ses bras grands ouverts, ou rester cloîtrés et brûler.

» J’ai marché entre les bancs carbonisés de la maison de Dieu, examinant les morts. Mon esprit a évité de penser à l’horreur de leurs derniers instants. J’ai reconnu très peu de monde parmi les corps cendreux. Mais au cœur de l’église, j’ai vu une silhouette accroupie devant les débris de l’autel. Rendue presque méconnaissable par les flammes. Un prêtre.

— Le père Louis, murmura Jean-François.

— Oui.

— Vous lui aviez souhaité de crever en hurlant, chevalier. »

Gabriel leva les yeux, gris comme l’acier. « Oui.

— Et votre famille ? »

Gabriel expira, retenant son souffle sans air dans les poumons. À ce moment-là, il sembla plus petit, comme si ses larges épaules ployaient sous le fardeau des années et du deuil.

« J’ai regardé les restes du père Louis, sur cette terre consacrée qui ne l’avait pas sauvé. Mon cœur s’est serré, quand j’ai distingué une seconde silhouette, blottie dans ses bras, comme pour la protéger des flammes. Elle était carbonisée, sa peau de charbon tendue sur des os en petit bois. Mais j’ai tout de même pu déterminer que le corps avait appartenu à une fille, une servante d’autel.

» “Non, ai-je chuchoté. Non, non…”

» Ma sœur. Mon petit démon. Ma Celene. Le feu avait transformé ses cheveux en paille noire et en poussière, et ses doigts en brindilles. Je suis tombé à genoux dans ses cendres et j’ai hurlé avec une telle violence que j’ai senti ma voix casser. Tendant la main pour lui toucher la joue, je l’ai regardée peler dans le vent froid hivernal. Je n’avais jamais pris le temps de répondre à ses lettres.

» Maintenant, il était trop tard.

» J’ai marché comme un homme qui va vers l’échafaud, à peine conscient de la présence de mes compagnons. Je me rappelle l’un d’eux, tentant de me barrer le passage, que j’ai écarté brutalement, lui crachant ma rage au visage. J’ai avancé en trébuchant dans la neige et les cendres, jusqu’à ce que je trouve enfin la maison de ma famille.

» Ils étaient dans la cour, comme je m’y attendais. Dès qu’ils avaient vu l’église partir en flammes, ils n’avaient pas pu rester barricadés, pas avec ma sœur là-bas. Mon beau-père gisait avec sa vieille épée de soldat à quelques centimètres de sa main. Il m’avait semblé si imposant, quand j’étais enfant. Un géant, projetant toujours une ombre sur moi. Il n’avait jamais été ni un homme ni un père exemplaire, et pourtant il avait en partie joué ce rôle pour moi. Alors, de le voir dans cet état, disloqué et exsangue, à quelques pas de la forge à laquelle il avait consacré sa vie…

» Mais ce n’était rien. Rien, comparé à la suite. Si la découverte du corps de ma sœur m’avait déchiré, celle de ma mère m’a brisé comme du verre. Elle avait la main tendue vers la chapelle, les yeux figés dans son crâne. Son visage ne reflétait ni la peur, ni la douleur, ni l’angoisse. Il n’exprimait que la rage. La rage de la lionne qu’elle avait été, tentant de rejoindre son petit pour le sauver des flammes.

» J’avais connu la fureur le jour où Amélie était rentrée au village. J’avais connu la haine. Mais à ce moment-là, je l’ai sentie glisser sur moi, en moi, comme de l’eau bénite. Comme le feu céleste. Retenez bien ça, sang-froid : ce jour-là, le garçon que j’avais été est mort. Mort, comme s’il avait brûlé dans cette église avec sa sœur. J’ai été démembré, défait.

» Le dernier fils de Lorson.

» Greyhand m’a tenu compagnie, alors que les soldats entassaient les corps et allumaient les bûchers. J’ai regardé les flammes dévorer les boucles brunes de ma mère et les mains de mon beau-père, la fumée et les étincelles s’élevant dans le ciel sombre. Greyhand m’a tapoté l’épaule, un geste gauche, comme un père qui n’a jamais éprouvé la moindre envie de l’être.

» Sur son visage strié de cendres et ravagé par les cicatrices, un bandeau de cuir cachait le vide de son œil disparu. J’ai fixé du regard la fumée des bûchers qui s’élevait dans l’obscurité, me demandant si tout ça n’était qu’un cauchemar, dont j’allais me réveiller si je priais assez fort.

» “Je suis désolé, Greyhand, ai-je dit. Je suis désolé pour tout ce qu’elle vous a volé à cause de moi.

— C’est la volonté de Dieu, de León. Qui sommes-nous pour comprendre les voies du Tout-Puissant ?”

» J’ai baissé la tête. “Ça aussi, c’est sa volonté ? Ma sœur brûlée ? Ma mère tuée comme du bétail ? Comment est-ce possible ? Comment pourrait-il vouloir une chose pareille ?

— Ma mère est morte quand j’étais enfant, m’a-t-il répondu d’une voix douce. Elle était tout pour moi. Je l’aimais plus que la vie elle-même. Je me rappelle m’être demandé comment je pouvais continuer à vivre sans elle. C’est pourtant ce que nous faisons, Petit Lion. Les plus lourds fardeaux, nous ne les portons pas sur nos épaules, mais dans nos cœurs. Mais ceux que la mort nous prend ne meurent jamais vraiment. Ils nous attendent dans la lumière de l’amour de Dieu.”

» Il s’est penché vers moi et son regard a rencontré le mien.

» “La voilà, la véritable immortalité. Pas la sinistre contrefaçon dont s’enorgueillit notre ennemi. L’éternité est dans le cœur de ceux qui nous chérissent. Aime-les, Gabriel. Sache qu’ils t’attendront, le jour de ton arrivée à la droite du Tout-Puissant. Mais pas encore.” Il a secoué la tête. “Pas encore.”

» J’ai regardé mon vieux maître et, à travers mes larmes, j’ai vu la vérité de ses paroles. Il y a un temps pour la peine, la mémoire et la tendresse, mais aussi un temps pour tuer, un temps pour le sang et la rage. Un temps pour fermer les yeux et devenir ce que le ciel attend de vous.

» “Je les garderai dans mon cœur.” J’ai léché les cendres sur mes lèvres. “Et je les vengerai.”

» J’ai entendu des bottes à talons d’argent traîner dans la neige. Levant les yeux, j’ai vu Aaron et Baptiste, côte à côte, leurs visages crispés par le chagrin et l’horreur. Ensemble, la tête haute. Des frères aux côtés desquels j’avais risqué ma vie. Des frères que j’aimais.

» “Rentrerez-vous avec nous à San Michon ?” ai-je demandé.

» Baptiste s’est tourné vers Greyhand. “Serions-nous les bienvenus ?”

» Notre vieux maître a soupiré. “Les Testaments sont clairs, Sa-Ismael. La parole de Dieu est la loi. Ce que vous avez commis est un péché.

— J’ai senti sa présence sur ce flanc de montagne, Greyhand, a dit Aaron. J’ai baigné dans sa divine lumière. Dieu était avec nous, Baptiste et moi, alors que nous repoussions un mal qui cherche à dévorer tous les hommes. Tous les hommes. Et si votre Dieu appelle un péché l’amour que je ressens, il n’est pas le Dieu que je connais.

— Où irez-vous ? ai-je demandé.

— Au sud, peut-être ?” Baptiste a haussé les épaules. “Tu pourrais venir avec nous, Petit Lion.

— Non.” J’ai souri, bien que j’aie le cœur gros. “J’ai des monstres à tuer.

— Tu as un cœur de lion, mon ami.” Le grand gaillard m’a pris la main, m’a attiré vers lui et m’a écrasé entre ses bras, les joues baignées de larmes. “Fais bien attention à toi : veille à ce qu’aucun de ces monstres ne te l’arrache.

— Les bleus au cœur finissent par guérir.”

» J’ai tapoté Baptiste dans le dos, avant de me libérer de son étreinte. Puis je me suis tourné vers Aaron. Sa seigneurie. Ce petit con avec son balai dans le cul que j’avais tant méprisé. Je m’étais battu et j’avais saigné à ses côtés. Jamais je n’aurais imaginé pouvoir le considérer comme mon ami, encore moins comme ma famille.

» “Adieu, frère.”

» Aaron m’a pris par le bras et m’a entraîné à l’écart. Et bien que Greyhand nous observe du coin de l’œil, il ne nous a pas suivis. Nous nous sommes arrêtés près des chevaux, hors de portée de voix. Aaron m’a lâché et son regard a rencontré le mien. “Je prie Dieu et la Viergemère de veiller sur toi, de León. Fais attention à toi, et surtout, méfie-toi du séraph Talon.

— … Talon ? Pourquoi ?

— La nuit où l’impératrice est arrivée à San Michon. La nuit où il… nous a surpris, Baptiste et moi. Pendant la fête au réfectoire, je jurerais avoir senti quelqu’un dans ma tête. Un contact aussi léger qu’une plume, mais tout de même… Je crains que Talon ne nous ait pas découverts par hasard, comme il l’a prétendu, mais qu’il ait voulu se débarrasser de moi.

— Dans quel but ?

— Je l’ignore. Mais il n’est pas digne de confiance, Gabriel. Fais attention.”

» J’ai avalé la boule dans ma gorge, hoché la tête.

» Aaron m’a étreint, et je l’ai serré en retour, déchiré à la pensée de cette perte supplémentaire. “Je te dis au revoir, frère, pas adieu. Car nous nous reverrons”, a-t-il promis.

» Regardant Aaron et Baptiste s’éloigner sur leurs montures dans l’obscurité et le froid, côte à côte, je me suis demandé si c’était vrai, si nos routes allaient se croiser à nouveau. Je me suis demandé si un péché pouvait déboucher sur quelque chose de bien, et dans ce cas, ce qu’était le péché après tout. S’il nous aimait, comment Dieu pouvait-il bannir une forme d’amour ? Comment pouvait-il permettre tant de souffrances sans réagir ? Comment avait-il pu estimer judicieux de créer en ce monde un berceau pour accueillir de telles horreurs ?

» Je me suis posé beaucoup de questions, mais je n’ai entendu aucune réponse.

» Je n’étais pas encore prêt à écouter. »

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