L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 16 sur 103

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L’empire du vampire T1

IV - Les périls du mariage

 IV 

 

Les périls du mariage

 

« “ U MARI IDÉAL”, disait l’enseigne au-dessus de la porte. Pour A

que le message soit bien clair, le dessin d’une tombe fraîchement creusée accompagnait les caractères décolorés. Je n’avais pas encore franchi le seuil de cet établissement qu’il me plaisait déjà.

» Dhahaeth avait connu des nuits meilleures, mais vingt-quatre ans après la mort du jour, ce constat valait pour la plupart des endroits dans l’empire. En vérité, la ville avait de la chance d’avoir simplement survécu. La boue gelait dans les rues, les bâtiments prenant appui les uns sur les autres, tels des ivrognes à la fermeture des tavernes. Des gousses d’ail desséchées ou des tresses ayant appartenu à la chevelure de vierges étaient clouées à toutes les portes, du sel ou de la poudre d’argent répandu à chaque fenêtre – pour ce que ça changeait. Ça sentait la merde et les champignons, les rues grouillaient de rats. Les habitants que j’ai croisés m’ont à peine accordé un regard, avant de presser le pas dans la pluie glaciale en faisant le signe de la roue.

» Cependant, Dhahaeth conservait une activité et des échanges suffisants pour garder une écurie. Le palefrenier a attrapé le demi-royal que je lui lançais, empochant la pièce tandis que je mettais pied à terre. “À manger pour la dame, lui ai-je dit, flattant le cou de Jez. Ce que tu as de mieux. Et bouchonne-la bien. Elle l’a mérité.”

» Visiblement impressionné, il a fixé du regard l’étoile dans ma paume. “Vous… Vous êtes un saint d’argent. Est-ce que vous…

— Occupe-toi juste de mon foutu cheval, mon garçon.”

» Les mains tremblantes, je lui ai tendu les rênes. La douleur dans mon bras et les élancements de mon ventre vide m’ont permis d’ignorer aisément son expression blessée. Sans un mot de plus, j’ai traversé d’un pas lourd la cour boueuse, et je suis passé sous une guirlande flétrie de clochettes d’argent, avant de pousser la porte du Mari Idéal .

» En dépit de son enseigne macabre, l’établissement se révélait aussi accueillant qu’un vieux rocking-chair. Des affiches de spectacles donnés dans une plus grande ville quelque part en Elidaen – Isabeau, peut-être même Augustin – tapissaient les murs. Des revues de lupanar pour la plupart, et du burlesque. Les aquarelles encadrées qui décoraient la salle représentaient des femmes en tenue légère. Mais au-dessus du bar trônait un portrait en pied d’une beauté aux yeux verts et à la peau brune, ne portant qu’un boa en plumes. Dans la lumière tamisée, j’ai pu constater que l’endroit était plein à craquer. Ça n’avait rien d’étonnant. Comme dans chaque taverne que j’ai eu l’occasion de fréquenter, les murs étaient imprégnés de la personnalité du propriétaire. Et celle qui régnait ici était aussi chaleureuse et agréable que les bras d’une ancienne maîtresse.

» À mon entrée, les conversations se sont tues. Tous les yeux se sont tournés vers moi, alors que je débouclais la ceinture de mon épée et enlevais ma capote avec une grimace. En dessous, j’étais trempé jusqu’aux os, mort de froid, mon pantalon en cuir et ma tunique me collaient à la peau. J’aurais boxé ma propre grand-mère dans les nichons pour un bon bain chaud, mais j’avais d’abord besoin de me remplir l’estomac. Et de fumer, Dieu tout-puissant. Une putain de pipe.

» J’ai accroché ma capote et mon tricorne et traversé la salle d’un pas lourd. Trois jeunes miliciens occupaient la table la plus proche de la cheminée. Devant eux se trouvaient quelques assiettes vides et, chose plus importante, une bougie allumée dans une bouteille de vin poussiéreuse.

» “… Voulez-vous vous joindre à nous, adii ? a demandé l’un d’eux.

— Non. Et je ne suis pas votre ami.”

» Un silence gêné est tombé. Je suis simplement resté planté là, à les regarder. Comprenant à demi-mot, le groupe s’est excusé et a libéré la table. »

Jean-François gloussa, entre deux grattements de sa plume. « Vous n’étiez vraiment pas commode, de León.

— Je vois que vous commencez à me connaître, sang-froid. »

Gabriel frotta sa barbe de plusieurs jours, puis se passa la main dans les cheveux, alors qu’il poursuivait :

« Retirant mes bottes, je les ai posées près du feu. J’allais sortir ma pipe quand une jeune serveuse est apparue à côté de moi.

» “Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, adii ?” a-t-elle demandé, avec un léger accent sūdhaemi.

» Levant la tête, j’ai vu les tresses brunes, les yeux verts. Je me suis tourné vers le portrait au-dessus du bar.

» “C’est maman”, a-t-elle expliqué d’un air las, comme quelqu’un qui devait le faire souvent. D’un signe de la tête en direction du bar, elle a indiqué une femme aux formes généreuses, avec vingt ans de plus qu’elle, qui avait clairement servi de modèle. Je me suis vaguement demandé si elle avait gardé le boa.

» “À manger, ai-je répondu, maniant gauchement ma pipe. Et une chambre pour la nuit.

— Comme il vous plaira. À boire ?

— Whisky ?” ai-je tenté, sans illusion.

» Elle a ri, levant les yeux au ciel. “Où vous croyez-vous ? À la cour de l’empereur ?”

» Une partie de moi ne pouvait pas s’empêcher d’admirer son culot, après que trois miliciens s’étaient carapatés vite fait, la queue entre les jambes. Mais mon humeur déjà massacrante ne faisait qu’empirer à la seconde. “Pas de risque de confondre ce bouge avec la cour de qui que ce soit. Et toi, tu n’as rien d’une dame. Alors, garde tes grands airs, ma petite, et contente-toi de me dire ce que tu as à me proposer.

— Ce que tout le monde a, adii, a-t-elle rétorqué d’une voix nettement plus froide.

— De la foutue vodka.

— Oui.”

» Je me suis renfrogné. “Une bouteille, dans ce cas. Mais quelque chose de correct. Pas de la pisse d’âne.”

» Elle s’est fendue de la plus désinvolte des révérences, puis elle a tourné les talons. J’aurais dû réfléchir avant de demander. À l’époque, l’eau-de-vie de grains était devenue aussi rare qu’un honnête homme dans un confessionnal. Depuis la mort du jour, les fermiers avaient dû privilégier les cultures capables de se contenter du peu de lumière qu’offrait ce foutu soleil. Choux. Champignons. Et, bien sûr, ce fléau qu’est la pomme de terre. »

Le saint d’argent soupira.

« Putain, je déteste ces saletés de patates.

— Pourquoi ?

— Mangez la même chose chaque jour de votre vie, sang-froid, et vous verrez, vous finirez par vous lasser. »

Jean-François étudia ses ongles longs. « Il ne me semble jamais avoir entendu d’argument plus convaincant contre le sacrement du mariage, de León.

— J’ai remercié la serveuse d’un signe de tête, quand elle m’a apporté l’alcool que j’avais commandé. Les clients ont repris leurs conversations, feignant de ne pas glisser de regards dans ma direction. La taverne était bondée, et parmi les Sūdhaemi de la région, j’ai remarqué d’autres personnes à la peau plus claire vêtues de kilts sales. Leurs expressions désespérées suggéraient qu’il s’agissait certainement de réfugiés de l’Ossway, fuyant les guerres qui ravageaient le Nord. Dès que la distraction suscitée par mon arrivée m’a semblé passée, j’ai tendu le bras vers une fiole en verre dans ma cartouchière.

» D’ordinaire, je préférais m’abstenir de fumer en présence d’autrui, mais le besoin me pesait, aussi lourd que du plomb. J’ai mesuré une bonne dose, puis j’ai empoigné la bouteille de vin et j’ai approché ma pipe de la bougie.

» Fumer le sanctus est tout un art. Trop près de la flamme, le sang brûle. Trop loin, il fond lentement, se liquéfiant au lieu de se vaporiser. Mais en s’y prenant correctement… » Gabriel secoua la tête, un éclat dans ses yeux gris. « Dieu tout-puissant, en s’y prenant correctement, c’est… c’est magique. Une béatitude rouge vif, envahissant votre ciel tout entier. Je me suis penché sur le tuyau de la pipe, conscient d’attirer tous les regards sur moi, et m’en moquant éperdument. Le sang était de piètre qualité, mais même avec cette lavasse, dès qu’il a piqué ma langue, je me suis senti chez moi.

— Le saint sacrement de San Michon. Comment est-ce ? demanda Jean-François. Pouvez-vous me décrire cette expérience ?

— Je n’ai pas les mots. Autant essayer d’expliquer un arc-en-ciel à un aveugle. Imaginez le moment, cette première seconde où vous vous glissez entre les cuisses d’une amante. Après une heure ou plus d’adoration à l’autel, quand tout est terminé, que son regard n’est que désir pour vous et qu’enfin, elle chuchote le mot magique… encore. » Le saint d’argent secoua la tête, jetant un coup d’œil à la pipe sur la table entre eux. « Imaginez cet instant de paradis et multipliez-le au centuple. Vous vous approcherez peut-être de la réalité.

— Vous parlez du sanctus comme nous le faisons du sang.

— L’un était un sacrement de l’ordre d’Argent, l’autre un péché mortel.

— Ne trouvez-vous pas hypocrite que votre ordre fût tout aussi dépendant du sang que les prétendus monstres que vous traquiez ? »

Gabriel se pencha en avant, les coudes sur les genoux. Les longues manches de sa tunique glissèrent autour de ses poignets, révélant les riches tatouages de ses avant-bras. Mahné, l’ange de la mort. Eirene, l’ange de l’espoir. L’artiste avait accompli un travail superbe. L’encre émit des reflets d’argent à la lumière de la lanterne.

« Nous étions les fils de nos pères, sang-froid. Nous avions hérité de leur force, de leur rapidité. Nous faisions peu de cas de blessures qui auraient envoyé tout homme ordinaire dans la tombe. Mais vous connaissez l’horreur de la soif dont nous étions affligés. Le sanctus était le moyen pour nous de l’étancher sans y succomber, ou sans sombrer dans la folie qui nous guettait, si nous la rejetions complètement. Nous avions besoin de quelque chose.

— Ce besoin, répéta Jean-François. Ç’a toujours été la faiblesse de votre ordre, de León.

— Tout le monde a un vide à l’intérieur, soupira Gabriel. Chacun tente de le combler comme il peut. Le vin. Les femmes. Le travail. Au bout du compte, un trou reste un trou.

— Et tôt ou tard, vous finissez tous par retourner en rampant dans celui que vous préférez, dit le vampire.

— Charmant », murmura Gabriel.

Jean-François inclina la tête.

« Alors que la fumée atteignait mes poumons, poursuivit Gabriel, ma perception de la salle a gagné en acuité. Je sentais les regards des clients sur moi. J’entendais les détails des conversations, même les échanges à voix basse. Les flammes chantaient dans l’âtre et la pluie crépitait sur le toit. Ma fatigue a disparu, et mon bras a cessé de me faire souffrir. Tout en moi – tous mes sens – a soudain pris vie.

» Ensuite, comme toujours, ça a commencé. À l’instar de mes sens, mon esprit a gagné en clarté. Le poids des événements de la journée s’est abattu sur moi comme un marteau. J’ai revu mon pauvre Justice, entendu ses cris dans ma tête. Les visages de ces soldats que j’avais laissés pour morts, celui de l’inquisitrice sur qui j’avais tiré. Les ruines dans mon sillage, et l’ombre qui me suivait. La peur. La souffrance. Tout cela amplifié. Cristallisé.

» J’ai donc tendu la main vers la vodka. Après avoir nourri la bête en moi, je voulais m’engourdir. J’ai avalé un quart de la bouteille d’un trait. Un autre, quelques minutes plus tard. Je me suis affaissé près du feu, fermant les yeux, alors que l’alcool s’efforçait de couvrir l’hymne du sang, le noir noyant le rouge, et j’ai accueilli avec gratitude le silence gris et apaisant.

» Je buvais pour oublier.

» Pour ne plus rien sentir, voir, entendre.

» Et à ce moment-là, quelqu’un a prononcé mon nom.

» “Gabriel ?”

» Je n’avais pas entendu cette voix depuis des années. Elle m’a renvoyé à ma jeunesse. Aux jours glorieux. Une époque où mon nom était un hymne, où je ne pouvais pas me tromper, où les Morts parlaient de moi avec crainte, et le peuple avec un respect mêlé d’admiration.

» “Gabe ?” a de nouveau demandé la voix.

» Tous m’appelaient le Lion noir alors. Les hommes que je commandais. Les sangsues que nous pourfendions. Des mères baptisaient leurs enfants d’après moi. L’impératrice elle-même m’avait adoubé. L’espace de quelques années, j’ai sincèrement cru que nous allions l’emporter.

» “Par les Sept Martyrs, c’est bien toi…”

» En ouvrant les yeux, j’ai su que je rêvais. Une femme se tenait devant moi, petite et trempée, ses grands yeux verts débordant de questions.

» La boisson brouillait sa silhouette, mais je l’aurais tout de même reconnue n’importe où. Je me suis demandé pourquoi mon esprit avait choisi cette apparition entre toutes. Parmi tous les visages que j’aurais pu voir la nuit en fermant les paupières, j’aurais pris le sien en dernier.

» Mais elle a avancé à côté de moi et s’est jetée à mon cou. J’ai senti une odeur de cuir et de parchemin, de cheval sur sa peau et de sang séché dans ses cheveux. Et, alors qu’elle chuchotait “Dieu soit loué” et me serrait contre sa poitrine, la partie de mon cerveau la moins engourdie par l’alcool a enfin compris que je ne rêvais pas.

» “Chloe ?” »

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