L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 20 sur 103

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L’empire du vampire T1

VIII - Aux portes

 VIII 

 

Aux portes

 

« mon réveil, une légion de minuscules démons se livraient à À

une bacchanale endiablée sous mon crâne.

» La plupart se relayaient pour me donner des coups de pied au cerveau avec leurs souliers cloutés. Mais l’un d’eux s’était apparemment traîné jusqu’à ma bouche pour y vomir et mourir. Quand j’ai tenté d’ouvrir les yeux, la lumière m’a aveuglé. L’espace d’un instant, j’ai nourri le fol espoir que la nuit sans fin était derrière nous, que le soleil avait retrouvé sa gloire passée dans le ciel.

» “Oh, putain…”, ai-je grogné.

» Du côté de mon bras, la fracture semblait n’avoir jamais existé. J’ai mis la main à mon cou, puis l’ai glissée dans mon pantalon, et n’ai senti la trace d’aucune plaie. Ma soif m’attendait, perchée sur mon épaule, telle une amie importune, à la fois pie et oiseau moqueur. J’ai chassé le souvenir de courbes pâles et de lèvres rouge sang quand il m’a paru entendre un étalon furieux frapper de ses sabots contre ma porte.

» “Chevalier de León ?”

» Les gonds ont grincé alors que la serveuse passait la tête dans la chambre. J’étais allongé torse nu dans mon lit, mon pantalon aux lacets défaits partiellement ramené sur les cuisses. La fenêtre était ouverte. Après un regard timide à ma peau tatouée, la fille a baissé les yeux. “Excusez-moi, chevalier, mais l’évêque vous demande.

— Que… Quelle heure est-il ?

— Midi passé.”

» J’ai lorgné la cruche dans sa main. “Qu’est-ce que vous m’apportez ? De la v… vodka ?

— De l’eau, a-t-elle répondu, me tendant le récipient. J’ai pensé que vous en auriez besoin.

— Merci, mademoiselle.”

» J’ai bu une lente et longue gorgée, avant de me verser le reste sur la figure. La lumière étouffée du jour entrait à flots par la fenêtre ouverte, telle une lance chauffée à blanc. Mes boyaux se sont mis à produire des bruits qui semblaient indiquer un trop-plein et menaçaient clairement de se passer de ma permission pour l’évacuation.

» “Chevalier, a repris la serveuse d’une voix mal assurée. Les Morts sont à nos portes.”

» Je me suis redressé avec un gémissement, ramenant en arrière les cheveux trempés qui tombaient sur mes yeux. “N’ayez crainte, mademoiselle. Vous ne manquez pas d’hommes et des murs solides protègent votre ville. Ce ne sont pas quelques crevards qui…

— Ceux-là ne sont pas des crevards.”

» J’ai levé les yeux. Cette précision a suffi à extraire quelque peu mon pouls de sa léthargie. “Non ?”

» Elle a secoué la tête, les yeux écarquillés. “L’évêque vous demande de le rejoindre le plus vite possible.

— D’accord, d’accord… Où est mon pantalon ?

— Vous l’avez sur vous, chevalier.

— … Par les Sept Martyrs, je ne sens plus mes jambes.”

» Je me suis frotté les yeux avec force. Mon crâne vibrait d’un roulement de tambour ininterrompu. La serveuse s’est approchée, alors que je tentais de me lever. Avec son aide, je suis parvenu à me mettre debout en vacillant. Je me suis tenu le front, sifflant de douleur.

» “Dois-je vous apporter plus d’eau ?

— Quel est votre nom, mademoiselle ?

— Nahia.”

» Avec un soupir, j’ai secoué la tête. “Trouvez-moi juste ma pipe, Nahia.”

» Dix minutes plus tard, je pataugeais dans la boue en direction de la porte sud de Dhahaeth, sous une pluie de neige fondue, avec des rats sur les talons. Nahia se tordait les mains derrière moi. J’avais passé sur mes épaules ma capote qui, par bonheur, avait eu le temps de sécher. Malheureusement, mes bottes, elles, étaient toujours humides. Mais en me mettant en tenue, je n’avais pas pu m’empêcher de me rappeler les jours de ma gloire d’antan. Avec ma fidèle Cendreuse à la taille, j’espérais offrir une vision foutrement plus imposante que l’image que j’avais de moi-même.

» L’évêque attendait à la porte. Dans la faible lumière, les miliciens semblaient encore moins impressionnants que la veille au soir. Entre-temps, mon nom avait sans doute fait le tour des rangs. Et visiblement le récit de mes frasques à la taverne aussi.

» “Loué soit le Tout-Puissant, m’a accueilli l’évêque. Chevalier, le destin frappe à n…

— Reprenez-vous, monseigneur. Vous allez perdre vos bijoux de famille.”

» Un cri s’est élevé depuis la route, une voix qui a fait frémir autour de moi. “Amenez-le-moi ! L’éternité est nôtre, mais notre patience a des limites !”

» Dans un grincement de clous fatigués, j’ai monté les marches menant à la plateforme grossière aménagée au-dessus de la porte. L’obscurité, ma vieille amie, m’a enveloppé derrière les pieux les plus hauts de la palissade. L’évêque m’a suivi, avec une réticence évidente. Une douzaine de soldats se trouvaient déjà là, en armure de cuir usé et casques de pacotille rouillés. Le maigrelet à la langue bien pendue de la veille se tenait parmi eux, à côté d’un homme que j’ai supposé être leur chef. C’était un type corpulent au visage amoché, la peau comme une noix, et une pipe en os aux lèvres. Mains calleuses. Menton balafré. Le seul authentique soldat du lot.

» “Capitaine, l’ai-je salué.

— Chevalier, a-t-il grogné, regardant au-delà des murs. Belle journée pour rencontrer son créateur.”

» Il parlait d’une voix ferme, la mâchoire contractée. Mais ses gars, eux, semblaient tous prêts à faire dans leur froc. Et d’un coup d’œil par-dessus la palissade, j’ai compris pourquoi.

» Au milieu de la route attendait un carrosse exquisément ouvragé : peinture laquée noire et moulures dorées, deux lanternes diffusant une lumière lunaire à travers la pluie de neige fondue. Mais en guise d’attelage, une douzaine de crevardes occupaient la place des chevaux, toutes assassinées à l’adolescence. Déguenillées et pourries, elles avaient le regard levé en direction des murs, et leurs yeux morts ne reflétaient que la faim. Sur le banc du cocher se trouvait une créature encore plus vorace.

» Elle aussi revêtait la forme d’une jeune fille. Mais contrairement aux sang-froid qui tiraient le carrosse, sa beauté atteignait la perfection. Elle portait un corset en cuir, une demi-jupe et des bottes. Un vernis noir brillait sur ses lèvres, tandis que du khôl avivait ses yeux bleu profond et encadrés de longs cheveux de jais. Sa peau était blanche comme la mort, son menton maculé de discrètes taches de meurtre.

» “Dyvok, je parie, a grommelé le capitaine.

— Non, ai-je répondu, toisant la sang-froid des pieds à la tête. C’est une Voss.

— Une aînée ?” a demandé l’évêque d’une voix tremblante.

» J’ai secoué la tête. “Une mondaine, à la voir.” »

L’historien tapota soudain sa plume contre le volume posé sur ses genoux.

« Sérieusement ? soupira Gabriel.

— Comme à un enfant, de León, répondit le vampire. Expliquez-moi, comment vous pouviez déterminer sa lignée d’un simple regard.

— Parce que je n’étais pas tombé de la dernière pluie, peut-être ? Vous les Chastain, vous vous déplacez rarement en voiture. À l’époque, les Dyvok n’avaient pas fini de raser l’Ossway et les Ilon étaient beaucoup trop subtils pour faire leur apparition de manière aussi tapageuse. Après les succès engrangés par sa famille dans le Nordlund, la progéniture du roi éternel était devenue arrogante. Tous se prosterneront : telle était la devise du Sang Voss. Les enfants de Fabién se voyaient comme des princes vampires, destinés à régner sur la nuit sans fin, depuis leurs trônes bâtis à partir des os du vieil empire. Se présenter devant un trou perdu et boueux en carrosse tiré par une douzaine de cadavres était exactement le style d’un Voss. »

Jean-François hocha la tête. « Et le terme que vous avez employé ? Mondaine ?

— Vous savez ce qu’est une mondaine.

— Néanmoins, j’aimerais vous entendre me l’expliquer.

— Et moi, j’aimerais un verre du meilleur single malt, et qu’une courtisane aux nichons de rêve vienne me lire une histoire, avant d’aller me coucher. Mais on n’a pas toujours ce qu’on veut. »

Le vampire lui lança un regard noir. « Margot Chastain, première et dernière de son nom, impératrice immortelle des loups et des hommes, si. »

Gabriel ravala une insulte et prit une inspiration apaisante.

« Au cours de son existence, un sang-froid passe par trois stades. Les trois âges de votre simulacre de vie. Les nouveaux Morts sont appelés des mondains. Jeunes, relativement faibles, ils se dépouillent encore des vestiges de leur humanité, alors qu’ils trouvent leur voie dans les ténèbres. Après environ un siècle de meurtre, un mondain acquiert ses galons de médian ; un vampire en pleine possession de ses dons, extrêmement dangereux et dépourvu de tout sens moral. La dernière catégorie, la plus redoutable, est celle des aînés. Les plus vieux.

— Et vous êtes capable de faire la différence au premier regard ?

— Pour les mondains, parfois. » Le saint d’argent haussa les épaules. « Bien qu’ils ne respirent plus, ils gardent certains réflexes, ils retiennent leur souffle, sous l’effet de la surprise, par exemple. Ils clignent des yeux, par habitude. Quelques-uns s’imaginent même pouvoir continuer de considérer les mortels comme autre chose qu’un repas. Mais tout s’érode. Tout a une fin. Et une fois devenu un médian, vous êtes quelque chose de tout à fait différent.

— Quelque chose de plus, dit Jean-François avec un signe de la tête.

— Et de moins, de beaucoup moins », répliqua Gabriel.

Le vampire fit courir ses doigts sur les plumes aux extrémités de ses revers, la lumière de la lanterne luisant dans ses yeux sombres. « Quel âge me donnez-vous, chevalier ?

— Je vous crois assez vieux pour être vide à l’intérieur », répondit Gabriel.

Et, refusant d’entrer dans le jeu de son interlocuteur, il reprit le cours de son histoire :

« Du haut de la palissade, j’ai toisé la sang-froid. Elle est descendue de son banc, ses talons s’enfonçant dans la boue à moitié gelée. Passant avec raideur devant les pauvres crevardes de son attelage, elle s’est approchée des murs de Dhahaeth sous la neige fondue, absolument pas impressionnée par les flèches pointées sur sa poitrine.

» J’ai estimé qu’elle n’avait pas eu plus de 13 ans quand la mort avait refusé à son corps son entrée dans l’âge adulte d’un an ou deux. Elle a levé les yeux vers les miliciens avec un sourire tranchant comme du rasoir. La peur qu’elle leur inspirait a enveloppé les murs, tel un brouillard pâle.

» “Vous allez tous mourir”, a-t-elle déclaré.

» Entendant cela, l’un des plus jeunes soldats a craqué. Soudain, son arbalète a vibré entre ses mains. Il a bien visé, mais la poitrine de la sang-froid a simplement arrêté le carreau avec un bruit sourd, comme si elle était en bois-de-fer. Les yeux fixés sur le tireur, la vampire a levé la main et arraché le trait enfoncé dans sa chair. Apparue entre ses lèvres noires, une langue longue et souple en a léché la pointe.

» “Tu seras le premier, mon garçon, a-t-elle promis.

— Feu !” a crié le capitaine.

» Les arbalètes ont chanté, une douzaine d’autres carreaux fusant à la suite du premier. Mais la sang-froid n’a pas bougé. Bien que les coups fassent souvent mouche, ils n’ont pas semblé l’émouvoir davantage. Un projectile l’a atteinte au visage, laissant à peine une égratignure sur sa joue de porcelaine. Quand la volée a cessé, elle a baissé les yeux d’un air peiné vers les trous dans sa tenue, arrachant un dernier trait pour le jeter dans la boue.

» “J’aimais beaucoup cette robe…

— Oui, ai-je murmuré. C’est une Voss, aucun doute.

— Tir enflammé ! a lancé le capitaine. Prêts !”

» Les miliciens ont rechargé leurs armes, mais avec des carreaux différents, aux pointes enveloppées de tissu, trempé dans du goudron. Les archers de Dhahaeth se sont rassemblés autour de leurs braséros, pour allumer leurs projectiles.

» La sang-froid a marqué un temps d’arrêt. Son attitude bravache s’accordait bien à la pluie, mais à l’instar de tous les Morts, elle avait peur du feu. Face à son hésitation, de timides murmures de courage ont parcouru les murs.

» Alors, la porte du carrosse s’est ouverte.

» Une silhouette en est descendue dans la boue, refermant doucement la porte derrière elle. À travers la neige fondue, j’ai distingué la tenue d’un aristocrate : une redingote noire, une chemise en soie, et un sabre magnifique à la ceinture. Une longue cape de duelliste en épaisse fourrure de loup pendait d’une de ses épaules, bordée de satin rouge. Ses cheveux bruns lissés en arrière dessinaient un V sur son front pâle. Il était aussi beau qu’une portée d’anges déchus. Mais ses ourlets étaient éclaboussés de rouge et ses yeux faisaient penser à des fentes noires creusées par un couteau dans son crâne. Il a rejoint sa compagne et pris sa main dans la sienne. Un frisson de rage pure m’a parcouru, des pieds à la tête.

» “Lui, c’est un aîné, ai-je soufflé.

— … Vous le connaissez ?” m’a demandé le capitaine.

» J’ai hoché la tête, sans croire à ma chance. “C’est la Bête de Vellene.”

» Un murmure a fait le tour des murs. L’évêque Du Lac est devenu aussi pâle que les os d’un bébé.

» “Mon nom est Danton Voss, a déclaré le sang-froid. Fils de Fabién et prince de l’éternité.”

» Il a tiré légèrement sur les extrémités froissées de ses manches, lissé en arrière une mèche rebelle tombée sur son front. Les crevardes de l’attelage sont restées aussi immobiles que de la pierre et silencieuses qu’une tombe. À présent, je savais qu’elles appartenaient toutes à la progéniture de la Bête – maintenues figées par la volonté de leur créateur. La jeune sang-froid était sans doute de lui également, mais dans son cas, le changement avait eu lieu avant que la pourriture ait eu une chance de s’installer. Le regard du monstre s’est posé sur Du Lac, la vue de la roue pendant autour du cou de l’évêque au bout de sa fine chaîne en argent suscitant chez lui une moue dédaigneuse.

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» “Amenez-le-moi, monseigneur. Ne m’obligez pas à venir le chercher.”

» J’ai senti la puissance dans cette voix. D’une froideur de tombe et d’une ancienneté multiséculaire. Les miliciens ont tourné des yeux anxieux vers moi. J’avais vu des cadavres empalés autour des fortifications – ces hommes avaient déjà combattu les Morts. Mais de toute évidence, aucun d’eux n’avait eu affaire à d’aussi redoutables ennemis. Et surtout, pas un n’était d’humeur à mourir pour moi.

» “Il est sérieux ? a demandé l’évêque.

— Oh, oui”, ai-je répondu.

» Le capitaine a regardé ses soldats, les bleus comme les vieux briscards ; tous frissonnaient, sans exception. Mâchant sa pipe en os, il a soufflé un panache de fumée grise dans les airs.

» “Alors, nous sommes foutus.” »

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