L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 73 sur 103

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L’empire du vampire T1

XIX - Sur ce feu

 XIX 

Sur ce feu

 

« ’ai ouvert les yeux, flottant dans l’obscurité entre rêve et veille. J

» Je l’ai sentie, avant de la voir – le parfum de ses cheveux, mêlé à de très légères notes de sang et à la douce odeur des herbes séchées de l’infirmerie. Tournant la tête, je l’ai trouvée silencieuse et immobile dans le noir, à côté de mon lit. Pour la millième fois, je me suis demandé à quoi ressemblerait cet endroit, quand elle le quitterait. Et ce que je deviendrais.

» “Astrid”, ai-je chuchoté.

» Elle m’a simplement regardé, son expression impénétrable ; ce masque, elle avait appris à le porter au Palais d’Or, en sa qualité de fille d’une maîtresse du prince. Mais ses yeux brillaient, perçants et aussi sombres que le ciel nocturne. Je me suis interrogé sur le mystère de tout cela, sur le long chemin qui, de mon village, m’avait conduit en ces murs pour y rencontrer une femme comme elle, à qui je devais maintenant dire adieu.

» “Je devrais vider ce pot de chambre sur ta tête, a-t-elle dit.

— … Quoi ?

— De toutes les idées débiles qui ont pu naître dans ta putain de cervelle d’abruti…”

» Elle s’est soudain levée, se mordant la lèvre pour stopper sa diatribe. Dans l’infirmerie où régnait un silence de tombe, des éclats de voix ne pouvaient pas manquer d’attirer l’attention. Mais, j’ai vu la fureur dans les yeux d’Astrid alors qu’elle me lançait des regards mauvais, les poings serrés sur les côtés.

» “J’ai appris ce que tu as fait. Ce que tu as dit à cette garce infernale d’Isabella.

— … Je croyais te faire plaisir. J’ai mis fin à ton exil.

— Personne ne te l’a demandé, Gabriel !

— Est-ce que ça n’allait pas de soi ? Je sais ce que tu penses de San Michon, Astrid. Il n’est d’enfer plus cruel que l’impuissance, tu te souviens ? Tu as dit que tu arracherais les ailes d’un ange pour fuir cette cage. Eh bien, maintenant, tu es libre.

— Suppose que je n’ai pas envie de m’en aller ? a-t-elle répliqué, les yeux brillants de colère et les lèvres pincées.

— Mais tu hais cet endroit.

— Et si la haine éclairait ma route, je serais déjà partie. Mais ce n’est pas le cas !

— De quoi est-ce que tu parles ?”

» Elle a croisé mon regard et a poussé un soupir. “Tu ne comprends vraiment pas ?”

» J’ai vu ses yeux m’implorer, et mon estomac s’est embrasé des battements d’ailes d’une centaine de papillons ardents. Je savais de quoi elle parlait. Bien sûr. Si je me laissais aller, je me rappelais encore le bonheur absolu de sa bouche sur la mienne, le désir chimérique et solitaire d’une chose que je ne pourrais jamais avoir. Et c’était impossible. Parce que c’était mal.

» Tout cela. Mal.

» “Astrid… tu n’as aucun avenir ici. Ça… n’a aucun avenir.

— Nous, tu veux dire.

— J’ai juré devant la Viergemère, les Martyrs et Dieu lui-même de n’aimer aucune femme. En plus, si tu restais, tu deviendrais bientôt l’épouse du Tout-Puissant.

— Tu m’aimes donc…”

» Je me suis détourné, de peur qu’elle ne lise la réponse dans mes yeux. Mais elle s’est assise sur le lit à côté de moi, a posé sa main sur ma joue et m’a obligé à la regarder. À la voir. Elle hantait mon esprit quand je tentais de trouver le sommeil. Elle embrasait mes rêves, m’enlevant l’envie de me réveiller.

» “Si tu ne veux pas de moi, dis-le-moi, a-t-elle chuchoté.

— Astrid…

— Dis-le-moi, et je partirai de cet endroit, sans plus jamais penser à toi.” Une larme a coulé sur sa joue, s’est immobilisée en tremblant au creux de ses lèvres. “Mais si tu me veux, Gabriel de León, alors dis-le. Parce que seul un lâche se contenterait de chérir un désir, pour mieux repousser sa concrétisation. Et je ne donnerai pas mon cœur à un lâche. Je le donnerai à un lion.”

» Par Dieu et les Martyrs, elle était belle. Ce visage en forme de cœur brisé, comme un secret bien gardé. Ses yeux étaient plus sombres que toutes les routes que j’avais parcourues, toutes les créatures monstrueuses que j’avais croisées. En eux, j’ai vu la promesse d’un paradis, mais à condition d’être prêt à risquer l’enfer.

» “Dis-moi que tu ne veux pas de moi.

— Je ne peux pas, ai-je chuchoté. Mon Dieu, je ne peux pas.

— Alors, prends-moi, Gabriel.” Elle a levé le menton, l’air farouche et furieux. “Prends-moi, et maudits soient Dieu, la Viergemère et les Martyrs. Et nous avec.”

» À partir de là, il n’y a plus eu ni contrainte, ni loi, ni vœu, rien qui aurait pu m’éviter d’être emporté par cette tempête. Je l’ai embrassée, un baiser avide et violent, dans lequel j’ai connu le salut et la damnation. Un serment que je me sentais réellement capable de tenir.

» Sur ce feu, je brûlerais.

» Et ici, dans le secret de cette chambre, nous avons retiré tous nos vêtements, peau contre peau. Elle m’a mordillé la lèvre et m’a passé les doigts dans les cheveux, tandis qu’elle s’asseyait à califourchon sur moi et qu’elle effaçait en moi toutes mes pensées, chassait toutes mes peurs en m’embrassant. Mes doigts ont exploré les courbes et les vallées de son corps, jusqu’à l’obscurité entre ses jambes, la douceur qui avait hanté mes rêves. Silencieux, nous avons laissé nos yeux, nos mains et notre souffle pressant et étouffé parler pour nous. Pour une raison ou pour une autre, la peur d’être découverts ne faisait que pimenter ce moment merveilleux. Notre sentiment de culpabilité rendait l’expérience plus délicieuse.

» Ses lèvres étaient de feu et de glace sur ma peau, se posant partout où nulle mortelle n’oserait s’aventurer. Je l’ai embrassée avec la même ardeur, m’enfonçant entre ses cuisses alors qu’elle me plongeait dans sa bouche. Sa saveur m’a presque donné le vertige. Nous avons bougé lentement dans le noir, étouffant nos soupirs dans les secrets de chacun, jusqu’à l’inévitable, à l’embrasement. Elle m’a griffé et m’a demandé d’une voix implorante : “Baise-moi, baise-moi.” Alors, je me suis glissé en elle, doucement, profondément, et le reste du monde a cessé d’exister. Je ne reconnaissais plus qu’une divinité : le désir dans ses yeux. J’aurais volontiers souffert une éternité en enfer, pour un moment de paradis de plus en elle.

» Nous avons oscillé de concert, elle sur moi à présent, les rasoirs de mes dents effleurant le satin de sa peau. Je l’ai sentie frémir en chuchotant mon nom. Et alors que la volupté montait en moi, elle m’a pris les joues entre ses mains, pour pouvoir me regarder dans les yeux. Pressante. Implorante. Les lèvres couleur cerise écrasée.

» “Mords-moi, a-t-elle soufflé.

— … Quoi ?

— Mords-moi, Gabriel.”

» Les pointes de mes dents égratignaient ma langue, et je voyais son pouls battre contre la soie laiteuse de sa gorge. J’en avais tellement envie, mon Dieu. Je ne voyais ni ne sentais plus rien d’autre. Mais il me restait assez de présence d’esprit pour réprimer ce désir alors qu’elle accélérait le rythme de son va-et-vient sur moi, toujours plus chaud et si incroyablement doux. Je me suis mis à haleter, tandis que sa danse continuait de me rapprocher de mon précipice.

» “Ils verront, ai-je chuchoté. La marque…

— Ici, a-t-elle supplié, passant une main sur sa poitrine. S’il te plaît.”

» Il n’existe aucun besoin plus profond que d’être désiré. Aucune phrase sous les cieux plus douce à entendre que s’il te plaît. Et je m’y suis totalement abandonné, la sentant frissonner tandis qu’un sinistre grognement montait de ma gorge et que ma faim s’emparait de moi. Je l’ai empoignée par les cheveux, j’ai souri en l’attirant vers moi. Un besoin qui frôlait la folie. Un désir qui frôlait la violence. Elle a gémi et s’est appuyée sur moi, plus fort. Ma langue a glissé sur son mamelon durci et ses ongles ont labouré mon dos alors que le monstre que j’étais enfonçait ses crocs dans son sein, perçant le blanc pour faire éclore le rouge.

» Elle nous a écrasés l’un contre l’autre, s’est cambrée, la bouche ouverte sur un cri silencieux, au moment où le Baiser prenait effet. Son corps tout entier s’est mis à trembler, ses jambes se nouant plus fort autour de moi, alors qu’elle s’abandonnait à notre passion. Son sang – Dieu, cette fontaine incroyablement ardente de vie – est tombé sur ma langue et m’a pénétré jusqu’au cœur.

» J’ai connu la couleur du bonheur absolu. Sa couleur était le rouge.

» Je l’ai bue, comme une rivière boit la pluie. Plus rien n’existait, dans la lumière cramoisie d’un soleil depuis longtemps éteint. À tel point que j’ai à peine eu conscience qu’elle me glissait hors d’elle pour me finir à la main, ma petite mort giclant sur sa peau. J’ai encore avalé une gorgée, juste une goutte de plus. Haletante, elle s’est arrachée à ma bouche, et blessée, ivre de désir, elle a écrasé ses lèvres sur les miennes, le fer, la rouille et le sel se mêlant entre nous. Nous nous sommes écroulés dans l’enchevêtrement de mes draps, nos corps luisants de sueur, sa joue contre ma poitrine, tandis que je la tenais dans mes bras.

» Nous sommes restés allongés ainsi pendant une éternité, en silence. En fait, je ne savais pas du tout quoi dire. Cette route nous conduisait tout droit vers l’enfer, j’en avais conscience. Et nous étions tous les deux engagés dessus à présent.

» “C’est un péché, lui ai-je dit. Ils nous puniront pour ça. Et Dieu aussi.”

» Astrid a levé la tête, croisé mon regard.

» “Mais ça m’est égal”, ai-je soufflé.

» Elle m’a effleuré le visage du bout des doigts, me faisant frissonner. “Nous pourrions nous en aller ?”

» J’ai secoué la tête, ma réponse reprenant ses propres arguments. “Tu as dit que tu ne donnerais pas ton cœur à un lâche. Nous ne pourrions pas partir, même si nous en avions envie. Et je ne pense pas qu’aucun de nous le veuille vraiment.

— Tel est donc notre sort ? Nous aimer en cachette ? Comme des menteurs ?”

» Je l’ai embrassée sur le front, les yeux clos. “Jusqu’à la fin de cette guerre, jusqu’à la victoire. Quand tout aura été dit.

— Et ensuite ?

— Ensuite nous. Pour toujours.”

» Elle m’a de nouveau embrassé, fondant entre mes bras. Un baiser de flammes et de larmes, d’une douceur coupable, un baiser face auquel tous les autres pâliraient en comparaison. Et si ce que nous faisions était un péché, ai-je décidé, j’étais prêt à mourir pour ce péché. Là, avec cette jeune fille dans mes bras, j’ai juré devant Dieu que je sacrifierais tout le reste – mon sang, ma vie, tout – s’il me laissait l’avoir.

» Juste. Elle. »

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