L’empire du vampire T1
II - Un royaume autrefois vert
II
Un royaume autrefois vert
« “ abriel.” G
» Le chuchotement m’a arraché à mes rêves désolés, où flottait un parfum de sang. Le corps raide et endolori par le froid, j’ai ouvert les yeux dans l’obscurité et senti la présence d’une chaleur dans mon dos. Alors que je remuais, le son de sa voix m’a laissé croire une seconde que j’étais de retour chez nous, dans notre lit, notre vie, avec le chant de la mer dans mes oreilles.
» “Gabriel”, a-t-elle répété. Ça ne venait pas de derrière moi, mais de l’extérieur de la grotte, de la nuit.
» J’ai lentement soulevé ma capote, que j’ai soigneusement enveloppée autour de Dior. Elle s’est agitée, le front plissé, ses yeux bougeant sous ses paupières closes, le sommeil probablement troublé par ses cauchemars mettant en scène des rats, sa mère ou quelque autre horreur. J’ai traîné la dernière bûche dans les braises pour la réchauffer, avant de me lever péniblement. Puis, à pas de loup, je me suis glissé dehors, dans les ténèbres.
» Tout était calme et gelé, aussi désolé que le pays des rêves. J’ai distingué le ruban argenté de la Volta en contrebas, une chute vertigineuse depuis le sommet étroit de cette falaise. Elle était là, sur la rive opposée du fleuve aux eaux glaciales. Juste une ombre pâle dans l’aube encore faible, le visage encadré par sa longue chevelure de nuit. Un grain de beauté à côté de lèvres sombres, un sourcil arqué, comme de coutume. Elle se tenait parmi les branches couvertes de neige, ruines d’un royaume autrefois vert, les yeux posés sur moi. Quand elle a parlé, ses lèvres ont bougé, mais sa voix chaude a chuchoté dans mon esprit.
» “Mon lion.
— Ma vie, ai-je soupiré. Comment as-tu…
— Toujours, Gabriel. Je te trouverai toujours.”
» Elle m’a regardé à travers le gouffre sombre et glacé qui nous séparait. Mes bottes se sont approchées du bord. Le soleil tentait de percer le linceul de la mort du jour. Tout l’horizon était couleur de sang, comme si le monde entier s’y noyait. Une vision magnifique. Et terrifiante. J’ai alors pris conscience que je ne savais plus à quoi ressemblait une aube normale.
» “Dis-moi que tu m’aimes.
— Je t’adore.
— Promets-moi de ne jamais me quitter.
— Jamais, ai-je soufflé. Jamais !”
» Elle a levé une main vers son visage, un ongle long décrivant l’arc de ses lèvres. Je me suis aperçu qu’elle pleurait, des larmes de sang lui sillonnaient les joues.
» “Tu me manques tellement.
— Héros ?”
» Je me suis retourné à la voix de Dior résonnant dans la grotte derrière moi. Puis j’ai de nouveau regardé Astrid, debout sur cette berge désolée, le vent agitant de longues mèches autour de ses courbes pâles. L’espace d’une seconde, je n’ai presque pas pu résister au désir de sauter à l’eau, pour traverser l’étendue noire entre nous et me jeter dans ses bras.
» “Si je peux te trouver, m’a-t-elle prévenu, Danton aussi.
— La prochaine fois, je serai prêt.
— Héros ?”
» Dior avait des trémolos dans la voix à présent. J’ai lancé un regard vers la grotte.
» “Je dois y aller, ai-je chuchoté. Elle semble effrayée.
— Tu n’es pas là pour elle, mon amour. Rappelle-toi pourquoi tu nous as quittées.
— Astrid, je…”
» Ma voix m’a trahi alors qu’elle se retournait, s’esquivant tel un fantôme nu et pâle entre les arbres, laissant la berge de nouveau déserte. Les mains tremblantes, j’ai essuyé les larmes sur mon visage, lissé mes cheveux en arrière, avant de regagner la chaleur de la grotte. Dior attendait près du feu, blottie dans la capote.
» “Te voilà, a-t-elle dit.
— Me voilà. Ça va ?”
» Elle a haussé les épaules, comme si elle enfilait une armure. “J’ai pensé que tu avais peut-être…” Dior a froncé les sourcils, notant mes yeux rougis. Ma mine défaite. “Et toi, ça va ?
— Non. J’ai soif.”
» Elle m’a regardé d’un air soupçonneux. “Tu sais… tu parles dans ton sommeil.
— Et toi, tu ronfles. Mais tu ne m’entends pas me plaindre.” J’ai jeté un coup d’œil dehors, à l’aube naissante, tandis que Dior émettait de petits bruits indignés. “Si tu es réveillée, nous devrions nous mettre en route. C’est une longue marche jusqu’à Redwatch. Et j’ai besoin de trouver de quoi fumer.”
» Son visage s’est fermé, toute sollicitude à mon égard s’évanouissant par la même occasion. “C’est plus fort que toi, hein ?
— Ça ne fonctionne pas comme ça, ai-je grondé. Je ne suis pas ta mère. Je suis un demi-sang.
— Peut-être. N’empêche que je vois tout de même une ombre planer sur toi.
— Cette chose est dans mes veines. Elle fait de moi ce que je suis. Je ne prends pas ce truc par plaisir, mais parce que je n’ai pas le choix. Tu es obligé de nourrir la bête, si tu ne veux pas qu’elle te dévore.
— Mais… ta fonderie, les produits chymiques qui se trouvaient dans tes sacoches de selle…”
» J’ai soupiré, lançant un regard affligé vers l’autre rive du fleuve. “Oui.
— Pourquoi ne pas retourner à San Guillaume ? Jezebel est toujours à l’écurie. Tu pou…
— Non, ai-je dit catégoriquement. Trop dangereux. De toute façon, Jezebel s’est échappée pendant la bataille. Elle doit déjà être loin. Je suis passé à Redwatch, il y a quelques années. Je sais à qui m’adresser là-bas. Une fois au marché de Nuit, je trouverai ce dont j’ai besoin.
— Et dans le cas contraire ?”
» Ma gorge s’est serrée. Je commençais à sentir sous ma peau le feu, qui allait bientôt se propager à travers ma colonne vertébrale et jusqu’au bout de mes doigts. J’ai jeté un coup d’œil aux lèvres de Dior, à son menton pointu, et à la fine veine qui palpitait juste sous sa mâchoire.
» J’ai récupéré Cendreuse contre la paroi de la grotte.
» “Allons-y.” »
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