L’empire du vampire T1
Livre deux - Cette nuit sans fin
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I
Injustice
« a nuit ne devait pas tomber avant deux bonnes heures, quand L
c’est arrivé, dit Gabriel. Je chevauchais vers le nord, dans la grisaille et sous le crachin, parcourant des terres cultivées à l’abandon. La morsure de l’hiver commençait à se manifester dans le vent glacial, et la campagne autour de moi avait l’air hantée. Des chapelets de moisissure pâle pendaient aux arbres morts, je ne traversais que des villages fantômes sur ma route transformée en bourbier – maisons vides et cimetières pleins. Je n’avais pas croisé âme qui vive depuis des jours. Pour la première fois en une décennie, je retrouvais le royaume de l’empereur Alexandre, troisième du nom. Et pendant ce laps de temps, tout semblait avoir empiré.
— Quand était-ce, exactement ? demanda Jean-François.
— Trois ans en arrière. J’avais 32 ans.
— Où étiez-vous allé ?
— Dans le sud. » Gabriel haussa les épaules. « Au Sūdhaem.
— Et pourquoi avez-vous quitté votre Nordlund bien-aimé ?
— Patience, sang-froid. »
Le vampire pinça les lèvres, mais ne répondit rien.
« Je portais mon ancienne capote pour m’abriter de la pluie. Taches de sang décolorées. Cuir noir. Mon tricorne ramené sur le front, le col lacé haut, comme mon vieux maître me l’avait appris. Je n’avais pas mis cette tenue depuis des années, mais elle m’allait encore à merveille. Mon épée pendait dans un fourreau usé à ma taille. J’avançais la tête baissée pour me protéger du temps inclément, alors que nous chevauchions en ce simulacre de jour maussade.
» Justice détestait la pluie. Depuis toujours. Mais il n’avait rien perdu de sa vigueur, et galopait dans le froid et le silence désolé. Il était de toute beauté : noir et courageux, et aussi solide que le rempart d’un château. Pour un hongre, ce cheval avait plus de couilles que la plupart des étalons que j’ai eu l’occasion de croiser. »
Jean-François leva les yeux de sa page. « Vous montiez toujours le même cheval ? »
Gabriel hocha la tête. « Il n’était plus tout jeune. Comme moi. Mais l’abbé Khalid avait eu raison, le jour où il m’avait affirmé que Justice serait mon ami le plus fidèle. À l’époque, j’avais déjà perdu le compte du nombre de fois où il m’avait sauvé la vie. Lui et moi avions chevauché en enfer et il m’en avait ramené. Je l’aimais comme un frère.
— Et vous lui aviez gardé le nom que cette impudente sœur novice lui avait donné ? Astrid Rennier, c’est ça ?
— Oui.
— Pourquoi ? Cette jeune fille avait-elle une quelconque importance pour vous ? »
Gabriel tourna les yeux vers la lanterne, la flamme dansant dans ses pupilles.
« Patience, sang-froid. »
Un silence pesant tomba dans la cellule, uniquement troublé par le chuchotement de la plume sur le parchemin. Il s’écoula un long moment, avant que le saint d’argent continue.
« J’étais parti depuis des mois, je n’avais presque pas pris de repos. Je prévoyais de franchir la Volta avant le cœur de l’hiver, mais j’ai trouvé les chemins en plus mauvais état que je m’y attendais. En plus, ma carte n’était plus à jour depuis longtemps. Pour commencer, les habitants de la province avaient rendu impraticable le tronçon à péage à Hafti et détruit le pont sur la Keff. Et aucun passeur pour le remplacer, pas une âme à des putains de kilomètres à la ronde. J’avais donc été obligé de faire demi-tour, vers l’amont.
— Pourquoi ? » demanda Jean-François.
Gabriel plissa les yeux. « Pourquoi j’ai fait demi-tour ?
— Pourquoi les habitants de la province ont-ils détruit le pont sur la Keff ?
— Je l’ai dit, ça remonte à trois ans. Vingt-quatre années depuis la mort du jour. Les seigneurs du sang avaient transformé l’empire en abattoir à ce moment-là. Le Nordlund était un désert. À part quelques dunes côtières, l’Ossway était tombé. Les armées du roi éternel se rapprochaient d’Augustin, et des crevards en liberté grouillaient au Sūdhaem septentrional, comme des poux sur une putain des docks. La destruction des ponts avait pour but de freiner leur progression. »
Le vampire tapota sa plume, plissant le front. « Je vous l’ai dit, de León, exprimez-vous comme vous le feriez avec un enfant. Pour quelle raison ces gens ont-ils détruit leur pont ? »
Le saint d’argent fixa son interlocuteur, la mâchoire crispée. Puis il reprit la parole, non seulement comme s’il s’adressait à un enfant, mais comme si la mère de ce dernier l’avait souvent laissé tomber sur la tête – et avec enthousiasme de surcroît.
« Les vampires ne sont pas capables de traverser un cours d’eau, sauf en passant par un pont, ou enfouis dans de la terre froide. Les plus puissants d’entre eux y parviennent parfois au prix d’un suprême effort de volonté. Mais pour un Mort récent, un fleuve au cours rapide est comme un mur de flammes.
— Merci. Poursuivez, je vous prie.
— Vous êtes sûr ? Aucune autre foutaise débile dont vous connaissez déjà la réponse ? »
Le vampire sourit. « Patience, chevalier. »
Gabriel respira profondément et reprit. « Bien. Je n’avais donc pas fumé depuis le matin, et la soif me gagnait de nouveau peu à peu. Je savais que je n’irais pas beaucoup plus loin ce jour-là. Mais en consultant ma vieille carte, j’ai vu que la ville de Dhahaeth se situait à moins d’une heure au nord. À supposer qu’elle était toujours debout, la promesse d’un bon feu et de quelque chose de chaud dans l’estomac a suffi à calmer les tremblements. Espérant rattraper le temps perdu, j’ai donc coupé à travers une succession de crêtes et suis entré dans une forêt d’arbres morts et de champignons bien vivants.
» J’étais dans les bois depuis à peine dix minutes, quand le premier crevard m’a trouvé.
» Une femme. D’une trentaine d’années quand elle avait été tuée. Elle se déplaçait avec le silence d’une apparition, mais Justice, les oreilles collées contre son crâne, l’a tout de même sentie venir. Une seconde plus tard, je l’ai vue arriver sur moi, avec sa chevelure blonde enchevêtrée, telle une chasseuse sur sa proie. Elle était aussi rapide qu’une louve, maigre et nue, sa peau pendant en plis humides autour de la plaie béante de son cou.
» Malgré sa vitesse, supérieure à celle de n’importe quel mortel, elle ne m’inspirait aucune crainte. Malheureusement, cette engeance prolifère comme les ménestrels. Là où il y a un crevard, d’autres ne sont jamais bien loin, et plus ils sont nombreux, plus ils sont empoisonnants. J’ai donc talonné Justice, et nous nous sommes lancés au galop à travers la forêt dévastée.
» J’ai desserré mon épée dans son fourreau, alors que j’apercevais un nouveau crevard surgi sur ma droite – un petit Sūdhaemi, un enfant, se précipitant à travers les hautes chandelles fongiques vénéneuses. À ce moment-là, j’en ai repéré un autre devant nous. Et encore un. Tous aussi silencieux que des cadavres. Tous courant vite. Remarquez, aucun d’eux n’était assez rapide pour rivaliser avec Justice. Mais j’ai bien compris que j’avais affaire à une meute, et que chacun d’eux avait au moins une décennie. »
Jean-François haussa un sourcil, tapota sa plume. « Comme à un enfant, de León. »
Gabriel soupira.
« Les crevards à peine transformés sont dangereux, ne vous y trompez pas. Mais sur une échelle de un à dix, le un correspondant à une querelle d’ivrognes dans une taverne de l’Ossway, et le dix au pire cauchemar que peut vomir l’enfer, ils méritent environ un quatre. N’importe quel haut-sang n’en ferait qu’une bouchée, même des plus expérimentés. Mais les crevards plus âgés ne sont pas à sous-estimer. Votre espèce gagne en puissance en fonction du temps qu’a votre sang pour épaissir. Ceux-là étaient dangereux et nombreux. Mais Justice a continué à avancer à travers les bois morts, se faufilant au grand galop entre les fourrés de champignons. Grâce à son cœur intrépide, nous avons bientôt semé cette vermine dans un fracas de sabots.
» Un peu plus tard, nous sortions de la forêt en trombe, trempés de sueur, et sous la pluie. Une vallée grise et froide s’étalait en contrebas, sous un épais brouillard. À une faible distance vers le nord-ouest, je parvenais à distinguer dans l’obscurité le ruban noir d’une route. Quelques kilomètres plus loin se trouvait le gué sur le fleuve, et la sécurité.
» J’ai flatté Justice, qui galopait dans cette direction, lui murmurant à l’oreille : “Mon frère. Mon meilleur compagnon.”
» À ce moment-là, un de ses sabots a rencontré le terrier de lapin. Sa jambe antérieure s’est enfoncée dans la terre, l’articulation a cassé net, avec un craquement épouvantable. Ses cris m’ont assourdi, alors que nous tombions. M’écrasant sur le sol, j’ai senti quelque chose céder, tandis que la douleur me coupait le souffle. J’ai roulé jusqu’à une souche pourrie. Mon épée avait glissé de son fourreau et gisait dans la boue. Mon crâne bourdonnait, j’avais le bras en feu. En une fraction de seconde, j’ai su que c’était une fracture – j’avais reconnu ce crissement de verre brisé sous ma peau. Rien qui n’aurait guéri au matin. Mais on ne pouvait pas en dire autant pour ce pauvre Justice. »
Gabriel poussa un long et profond soupir.
« Les mains et le menton noircis par la gadoue, je me suis relevé à côté de mon compagnon. J’ai vu l’os du canon dépasser du boulet, alors qu’il tentait de se remettre debout, brave jusqu’au bout.
» “Oh, non, ai-je soufflé. Non, non.”
» Justice a de nouveau poussé un cri, fou de douleur. Levant mon visage vers le ciel, j’ai senti une rage familière monter en moi. Le bras en sang, la gorge serrée, j’ai baissé les yeux vers mon ami, une vision qui m’a brisé le cœur. Il avait été avec moi depuis ce premier jour à San Michon. À travers le sang et la guerre, le feu et la fureur. Dix-sept années. Il était tout ce qui me restait. Et maintenant… ça ?
» “Dieu hait mes putains de tripes”, ai-je chuchoté.
» Et quelle raison aurait… aurait-il… de t’en vouloir… d’après t… toi ?
» La voix est venue comme elle le faisait toujours. Un doux murmure argentin dans ma tête. J’ai fait de mon mieux pour l’ignorer, observant mon frère qui tentait de se tenir sur sa jambe cassée. Son boulet s’est plié de travers, et il est retombé, ses grands yeux bruns roulant dans son crâne. Sa souffrance était la mienne.
» Tu sais ce qui doit être f… fait, Gabriel, a repris la voix argentine.
» J’ai regardé l’épée nue et éclaboussée de boue à mes pieds. Sa poignée à deux mains était entourée de cuir noir. Sa garde d’argent avait l’apparence d’une belle femme aux bras écartés. La lame était courbe et élégante, une forme archaïque, originaire du Talhost, mais possédait toujours une grâce meurtrière. Forgée au cœur sombre d’une étoile tombée du ciel à une époque qui appartenait à la légende. Mais elle était cassée. Depuis une éternité, semblait-il à présent.
» Il manquait une quinzaine de centimètres à la pointe.
» “La ferme”, lui ai-je dit.
» Ils vont le sssentir. Le mettre en p… pièces, oui, rouge poisseux, rouge poisseux… il va crier, crier… criiiier. C’est simple miséricorde.
» “Pourquoi me dis-tu toujours ce que je sais déjà ?”
» Pourquoi as-tu toujours b… besoin que je le fasse ?
» Rencontrant le regard de mon cheval, j’ai oublié la douleur de mon bras cassé. De tous ceux que j’avais appelés mes amis au fil des ans, seul Justice restait. Et malgré sa souffrance et sa peur, en cette heure la plus sombre de toutes celles qu’il avait connues, il a tourné les yeux vers moi. Son Gabriel. Celui qui avait croisé sa route encore jeune, dans l’écurie de San Michon, qui l’en avait sorti, lors de son exil, quand pas un de ses soi-disant frères n’était venu lui dire au revoir. Il me faisait confiance. En dépit de ce qu’il endurait, il savait que, d’une façon ou d’une autre, j’arrangerais les choses.
» Et je lui ai planté mon épée dans le cœur.
» J’aurais pu lui offrir une fin plus rapide. Il me restait un coup dans mon pistolet à rouet. Mais la nuit tomberait dans à peine deux heures, et quatre bonnes heures de marche me séparaient encore de la ville de Dhahaeth. Apparemment, les crevards grouillaient comme des mouches sur de la merde dans les environs, et un homme sans sa monture n’était qu’un dîner en sursis.
» Un salaud fait de plus vieux os qu’un imbécile.
» Mais je suis tout de même resté avec Justice, le temps qu’il meure. Sa tête s’est affaissée lourdement sur mes genoux, alors qu’il se vidait de son sang dans la boue. Le ciel commençait à s’assombrir ; dans la pluie glaciale, je sentais la chaleur des larmes sur mes joues. Mon épée brisée était plantée dans la terre, luisante du sang de mon ami. J’ai levé les yeux vers le ciel, vers le Dieu qui, je le savais, m’observait.
» “Va te faire foutre”, lui ai-je dit.
» G… Gabriel, a chuchoté la lame dans ma tête.
» “Et toi aussi, va te faire foutre”, ai-je sifflé.
» Gabriel, a-t-elle répété, plus pressante.
» “Quoi ?” J’ai lancé un regard furieux à l’épée. “Un moment pour le pleurer, c’est trop te demander, foutue garce ?”
» La lame a répondu, me glaçant le sang.
» Gabriel, i… ils arrivent. »
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