L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 5 sur 103

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L’empire du vampire T1

IV - Un agneau qu'on mène à l'abattoir

 IV 

Un agneau qu’on mène à l’abattoir

 

« e vent hurlait comme un loup affamé, la neige collait à ma peau L

rougie. J’ai regardé le père Louis et vu son front s’assombrir. “Monsieur, ce garçon pratique la sorcellerie et d’odieux rites sanguinaires. Il est mauvais. Il est damné !”

» Un bourdonnement de colère a parcouru l’assemblée. Mais l’homme qui se faisait appeler Greyhand a simplement glissé la main sous sa capote pour en extraire un rouleau en vélin orné du sceau impérial, une licorne et cinq épées croisées, sur une tache de cire durcie rouge pomme.

» “Par ce document, Alexandre III, empereur d’Elidaen et protecteur de la sainte Église de Dieu, me donne les pleins pouvoirs pour recruter la personne de mon choix, pour notre juste cause. Et je choisis ce garçon.

— Lui ? a fulminé l’échevin. Ce monstre ? Pour faire quoi ?”

» L’homme a sorti son épée du fourreau, et j’ai retenu mon souffle. Si mal en point que je fusse, j’avais grandi sous le toit d’un forgeron, et cette lame avait de quoi faire rêver. Des fils d’argent parcouraient l’acier, telles des volutes brillantes dans un bois plus sombre. Le pommeau était une étoile – à sept branches, pour les Sept Martyrs –, entourée par le cercle de la roue du Rédempteur. Son éclat se devinait dans la faible lumière des lanternes.

» “Nous sommes l’ordre d’Argent, a répondu Greyhand. L’ordre des saints d’argent de San Michon. Les monstres dont vous parlez sont exactement les recrues dont nous avons besoin, monsieur. Car l’ennemi que nous combattons est encore plus monstrueux, et notre défaite marquera aussi celle de la puissante Église de Dieu, de son royaume sur terre, et du monde des hommes.

— Qui est cet ennemi ?” a demandé le père Louis.

» Greyhand a regardé le prêtre, ses yeux rouge sang luisant à la lumière des lanternes. Le faucon sur son épaule a pris son vol, tandis que son maître se retournait vers le sac jeté en travers de sa monture. Desserrant les chaînes autour du sac, il l’a laissé tomber dans la boue. Un grognement s’en est échappé quand il a heurté le sol. Comme je le pensais, la forme à l’intérieur était celle d’un homme. Mais la chose qui s’est traînée hors de la toile n’avait rien d’humain.

» Vêtue de guenilles, elle était cadavérique, n’avait que la peau sur les os. Elle avait des yeux blancs comme la mort, des lèvres décharnées, retroussées sur ses dents, mais ces dernières étaient aussi longues et acérées que celles d’un loup. La créature s’est dressée dans la boue, et un son rappelant la graisse bouillante est monté de sa gorge. Autour de moi, tous les villageois ont poussé des cris d’épouvante.

» Soudain, j’ai retrouvé mes 13 ans, et ce jour où Amélie et Julieta étaient rentrées. J’étais terrifié, bien sûr. Mais le souvenir de ma sœur l’a emporté sur ma peur. J’ai senti cette haine ancienne, familière, brûler dans ma poitrine et me raidir la mâchoire. La haine peut s’avérer une source de force. Un certain courage ne se forge que dans la rage. Ainsi, au lieu de geindre ou de reculer en trébuchant, comme le faisaient les hommes autour de moi, j’ai écarté les jambes, pris une inspiration et levé mes poings.

— Impressionnant, murmura Jean-François.

— Je ne cherchais à impressionner personne, grogna Gabriel. Si j’avais su alors ce que je sais aujourd’hui, je me serais sauvé en courant. Je me serais pissé dessus, j’aurais supplié ma mère de me venir en aide. »

Le saint d’argent se passa une main dans les cheveux et soupira.

« Appelez ça comme vous voulez. Instinct. Stupidité. On naît ainsi, on n’y peut rien, pas plus qu’on ne peut aller contre la volonté du vent ou changer la couleur des yeux de Dieu. Bien sûr, la créature qui titubait vers moi se moquait bien de mes poings. Mais la chaîne en argent qui la retenait à la selle de frère Greyhand l’a stoppée net, alors que ses mains s’agitaient devant mon visage. Le saint d’argent a mis pied à terre et, au bruit de ses bottes touchant la boue, ce monstre hâve et famélique s’est retourné. Et par les Sept Martyrs, je jure que je l’ai entendu gémir. Greyhand a levé le bras, son épée luisant dans l’obscurité. Puis il a frappé, Dieu du ciel, si vite que j’ai tout juste réussi à le voir.

» Le pommeau argenté a percuté la mâchoire de la créature, dans une pluie de sang sombre et de dents. Greyhand était terrifiant avec cette arme, et j’ai tressailli, alors qu’il cognait maintes et maintes fois, jusqu’à ce que le monstre s’affaisse sur le sol en gémissant. De sa botte, Greyhand lui a enfoncé la figure dans la boue, avant de reporter son attention sur le père Louis. J’ai senti chez lui la même haine qui bouillait dans mon cœur. “Qui est notre ennemi, mon père ?”

» Il a regardé les villageois apeurés, ses yeux rouges se posant finalement sur moi.

» “Les Morts.” »

Dans le froid de sa cellule, Gabriel de León marqua une pause, se passant la main sur son menton mal rasé. Il entendait ces mots si clairement que Greyhand aurait très bien pu partager sa prison. Il céda presque à la tentation de vérifier si cette vieille canaille ne se trouvait pas derrière lui.

« Si mélodramatique », commenta Jean-François du Sang Chastain avec un bâillement.

Gabriel haussa les épaules. « Greyhand avait le don pour ça. Mais quand ses yeux injectés de sang m’ont toisé, j’ai senti qu’il prenait ma mesure. D’une de ses mains gantées, il a délacé son col pour me permettre de le voir. Sa peau, d’une pâleur mortelle. Son visage cruel, taillé à la serpe.

» “Tu en as déjà vu”, a-t-il affirmé, indiquant le monstre d’un signe de la tête.

» Après ce qui m’a paru une éternité, j’ai trouvé les mots pour répondre. “Ma… Ma sœur.”

» Il a lancé un regard à ma mère, puis a de nouveau reporté son attention sur moi. “Ton nom est Gabriel de León.

— Oui, frère.”

» Il a souri, comme si mon nom l’amusait. “Tu es des nôtres à présent, Petit Lion.”

» Puis, je me suis tourné vers maman. À la résignation que je lisais sur son visage, j’ai enfin compris. Elle avait prévenu ces hommes. Ce Greyhand représentait l’aide que je lui avais demandée, celle qu’elle ne pouvait pas m’apporter elle-même. Les larmes aux yeux, sa souffrance était celle d’une lionne prête à tout pour protéger son petit, face à son unique recours.

» “Non ! a craché Celene. Vous ne prendrez pas mon frère !

— Celene, tais-toi maintenant, a chuchoté ma mère.

— Il ne partira pas avec eux ! a-t-elle crié. Mets-toi derrière moi, Gabe !”

» Je me suis interposé entre Greyhand et ma petite sœur, qui levait ses poings serrés d’un air mauvais face aux cavaliers derrière moi. Sans mon intervention, elle aurait arraché les yeux de mon futur maître. Mais en croisant son regard froid, j’ai compris où était mon devoir.

» “Ce sont des hommes de Dieu, petite sœur, ai-je expliqué à Celene. Ils accomplissent sa volonté.

— Tu ne peux pas partir ! Ce n’est pas juste !

— Peut-être pas. Mais qui suis-je pour contredire le Tout-Puissant ?”

» Je ne mentirai pas : j’étais terrifié. Je n’avais aucune envie de quitter ni ma famille ni mon petit monde. Mais les villageois rassemblés me regardaient toujours avec la même peur, la même fureur dans les yeux. Mes dents s’étaient émoussées, mais la griserie rouge du sang d’Ilsa subsistait dans ma bouche. L’espace d’un instant, la situation a semblé pouvoir basculer d’un côté comme de l’autre. On sent ces choses-là, au plus profond de son âme. Ces hommes m’offraient le salut, une vie que je n’avais jamais imaginée. Toutefois, je n’ignorais pas que ce choix avait un coût. Un coût terrible. Et ma mère le savait aussi.

» Mais avais-je vraiment une autre solution ? Après ce que j’avais fait, je ne pouvais pas rester. Peut-être ces hommes auraient-ils les réponses aux questions que je me posais sur celui que j’étais en train de devenir. Et puis, comme je l’avais dit à ma sœur, qui étais-je pour mettre en doute la volonté du ciel ? Pour défier mon créateur ? Ainsi, respirant profondément, j’ai accepté la main tendue de Greyhand. »

Gabriel leva les yeux vers le ciel et soupira.

« Et voilà. Comme un agneau qu’on mène à l’abattoir.

— Ils vous ont emmené sur-le-champ ? demanda Jean-François.

— Ils m’ont accordé un moment avec ma famille. Mon père n’avait pas grand-chose à dire. Mais l’ayant vu, l’épée à la main, quand ma vie n’avait plus tenu qu’à un fil, j’ai compris qu’il avait fait son possible pour la sauver. Je craignais ce qui risquait d’arriver à Celene, sans moi pour veiller sur elle, mais je n’y pouvais rien. J’ai tout de même mis mon père en garde. Je l’ai prévenu, putain.

» “Prends bien soin de ta fille. C’est la seule enfant qui te reste.”

» Ma mère a pleuré, alors que je l’embrassais pour lui dire adieu ; moi aussi, j’étais en larmes, serrant Celene dans mes bras. Ma mère m’a également conseillé de me méfier de la bête. De la bête et de ses appétits. Mon monde s’écroulait, mais que pouvais-je y faire ? J’étais emporté par un fleuve. Pourtant, même à cette époque, j’avais déjà l’âge de comprendre la différence entre ceux qui nagent avec le courant et ceux qui se noient en luttant contre lui. Ça s’appelle la sagesse.

» “Ne pars pas, Gabe, m’a imploré Celene. Ne m’abandonne pas.

— Je reviendrai, ai-je promis, lui déposant un baiser sur le front. Veille sur maman pour moi, mon petit démon.”

» Le jeune compagnon de Greyhand a forcé Celene à me lâcher, sans offrir la moindre parole de réconfort, alors qu’il me poussait sur le dos de son poney. Puis il a enroulé le monstre geignard dans son sac de toile avec les chaînes en argent, avant de le jeter en travers de la monture de Greyhand. Ce dernier a parcouru la foule de ses yeux pâles et rouge sang.

» “Nous avons capturé cette créature il y a trois jours, à l’ouest de ce village. Il en viendra d’autres, toujours plus nombreuses. Des jours sombres s’annoncent, et des nuits qui le seront encore davantage. Allumez des bougies à vos fenêtres. N’invitez pas d’inconnus à entrer dans vos maisons. Ne laissez jamais le feu s’éteindre dans vos cheminées ni l’amour de Dieu dans vos cœurs. Nous vaincrons. Car nous sommes d’argent.

— Nous sommes d’argent”, a répété le plus jeune.

» Ma petite Celene pleurait, et j’ai tendu ma main en un au revoir. J’ai dit à ma mère que je l’aimais, mais elle avait les yeux fixés vers le ciel, ses larmes gelaient sur ses joues. Alors que nous quittions Lorson, un sentiment de perte comme je ne me souvenais pas en avoir connu m’a étreint. J’ai regardé ma famille à travers les flocons de neige, jusqu’à ce que la distance et l’obscurité les engloutissent.

— Et vous n’aviez que 15 ans, soupira Jean-François, caressant les plumes à sa gorge.

— Oui. » Gabriel hocha la tête.

« Et c’est nous que vous qualifiez de monstres. »

Les yeux de Gabriel trouvèrent ceux du vampire, et sa voix se fit dure comme l’acier.

« Oui. »

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