L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 15 sur 103

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L’empire du vampire T1

III - Maigre consolation

 III 

Maigre consolation

 

« ous avons passé la Keff à gué un peu plus tard. L’eau arrivait à N

l’épaule de ma jument, mais elle était robuste et pas fâchée, j’imagine, d’être débarrassée des inquisitrices et de leurs fouets. Comme je ne connaissais pas son nom, et que je ne pensais pas la garder longtemps, je l’ai simplement baptisée “Jez”, alors que nous poursuivions notre route dans le noir. »

Jean-François plissa les yeux. « Jez ?

— Le diminutif de “Jezebel”. Comme je n’avais passé qu’une nuit avec elle…

— Ah. De l’humour pour fille de joie.

— Ne vous retenez surtout pas, sang-froid.

— Je fais de mon mieux pour ne pas me tenir les côtes, de León.

— Mon bras guérissait lentement, poursuivit Gabriel, mais je savais que, sans une dose de sanctus, je ne me remettrais pas complètement. Malheureusement, privé de mon briquet, je n’avais aucun moyen pratique d’allumer une pipe, sans parler d’une lanterne. Nous avons donc continué de chevaucher à l’aveugle vers Dhahaeth, espérant contre toute attente trouver la ville toujours debout. La maigre lumière que le soleil daignait encore donner avait disparu depuis longtemps quand j’ai aperçu des feux au loin, mais mon cœur s’est tout de même gonflé à la vision de ces phares sur une mer de ténèbres.

» Jez, qui se sentait tout aussi anxieuse que moi dans le noir, a redoublé d’efforts dans leur direction. Du peu que j’en avais entendu, Dhahaeth était un village meunier d’une seule chapelle en bordure de la Keff. Mais le lieu dont j’approchais évoquait davantage une petite forteresse.

» N’ayant probablement pas eu les moyens de bâtir en pierre, les habitants avaient dressé une épaisse palissade en bois d’un peu moins de quatre mètres de haut, qui descendait jusqu’à la berge du fleuve. Un fossé profond, garni de pieux, longeait le mur d’enceinte, au sommet duquel brûlaient des feux, malgré la pluie. Alors que nous nous arrêtions devant l’entrée, j’ai vu des cadavres noircis par les flammes dans le fossé et des silhouettes derrière la palissade, sur une plateforme au-dessus de la porte.

» “Halte ! a crié une voix au fort accent sūdhaemi. Qui va là ?

— Un homme assoiffé qui n’a pas de temps à perdre avec ces foutaises, ai-je lancé à mon tour.

— Tu as une douzaine d’arbalètes pointées sur la poitrine, peigne-cul. À ta place, je serais plus poli.

— Peigne-cul, très drôle. Je le note pour la prochaine fois où je grimperai ta femme.”

» J’ai entendu l’une des autres silhouettes étouffer un gros rire, puis la voix a repris : “Bonne chance sur la route, étranger. Tu vas en avoir besoin.”

» Avec un léger soupir, j’ai tiré sur mon gant avec les dents, avant de lever la main gauche. L’étoile à sept branches tatouée dans ma paume a brillé faiblement à la lumière des flammes. Alors, j’ai entendu un chuchotement se propager, telle la fièvre rouge.

» “Un saint d’argent.

— Un saint d’argent !

— Ouvrez cette foutue porte !” a crié quelqu’un.

» Les lourds battants de bois se sont écartés avec un bruit sourd et j’ai fait avancer Jez, plissant les yeux à cause de la lumière des torches. Un détachement de gardes attendait dans une cour intérieure boueuse, nerveux comme des agneaux de printemps. Un coup d’œil m’a suffi à comprendre que j’avais affaire à une milice enrôlée de force. La plupart de ses membres avaient connu trop peu d’hivers, et les autres beaucoup trop. Ils étaient vêtus de vieilles tenues en cuir bouilli et portaient des arbalètes, des torches enflammées, des lances en bois de frêne – toutes pointées vers moi.

» J’ai mis pied à terre, flattant Jezebel au passage en signe de gratitude. Puis, je me suis tourné vers le bassin à droite de la porte. La pierre sculptée avait l’apparence de Sanael, l’ange du sang, les mains écartées et présentant un bol d’eau pure. Les miliciens se sont contractés, leurs armes prêtes. Alors, les regardant dans les yeux, j’ai trempé et remué les doigts. »

Jean-François prit un air interrogateur.

« De l’eau bénite, expliqua Gabriel.

— Amusant, répondit le vampire. Mais, dites-moi, pourquoi avoir insulté le garde à la porte ? Vous auriez pu vous contenter de montrer votre paume et entrer sans faire d’histoires.

— Je venais d’achever mon meilleur ami et j’avais failli perdre la vie aux mains d’une horde de cadavres abâtardis. Mon bras me faisait un mal de chien, pire que la bite d’un puceau après son premier tour dans les bois. J’étais fatigué et affamé, et j’aurais tué pour fumer une pipe. Je ne suis déjà pas le plus aimable des hommes dans mes bons jours, et celui-là n’en faisait certainement pas partie. »

Jean-François toisa Gabriel des pieds à la tête. « Et aujourd’hui pas davantage, je le crains ? »

Gabriel tapota un petit sac en cuir à sa ceinture. « Vous voyez cette bourse vide ? La valeur de son contenu vous donne une idée assez précise de celle que j’attache à ce que vous pensez de moi. »

Le vampire inclina la tête et attendit.

« Les miliciens se sont écartés, poursuivit Gabriel. La plupart n’avaient jamais croisé de saint d’argent, je suppose, mais les guerres faisaient rage depuis des années à l’époque, et tous avaient entendu parler de l’ordre d’Argent. Je devinais de l’émerveillement chez les plus jeunes, un respect tranquille chez les aînés. Je savais ce qu’ils voyaient en me regardant : un sang-mêlé, un bâtard. Un fou, envoyé par Dieu. La flamme d’argent brûlant entre ce qui subsistait de la civilisation, et les ténèbres qui menaçaient de l’engloutir tout entière.

» “Je n’ai pas de femme”, m’a déclaré l’un d’eux.

» J’ai dévisagé sans comprendre le jeune Sūdhaemi, un gringalet à dents de lapins : peau foncée, cheveux coupés ras, à peine assez âgé pour arborer quelques poils au menton.

» “Vous avez parlé de grimper ma femme plus tard, a-t-il précisé d’un ton de défi. J’en ai pas.

— Estime-toi heureux, mon garçon. Maintenant, rends-toi utile et dis-moi où trouver la taverne, d’accord ?” »

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