L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 56 sur 103

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L’empire du vampire T1

II - Des hôtes indésirables

 II 

Des hôtes indésirables

 

« ous sommes arrivés à Coste le lendemain, à la tombée du jour. N

Même Skyefall ne supportait pas la comparaison avec cette belle étendue de bâtiments en pierre sombre aux toits pâles sur les berges de chutes d’eau majestueuses. L’hiver n’avait pas encore gelé les cascades, mais ce n’était plus qu’une question de temps. Bientôt, de colossales sculptures pendraient dans le vide, tels des diamants étincelants. Un fleuve qu’enjambaient trois ponts traversait la vaste cité. Perché sur une crête, un donjon princier surplombait le tout. Le vent y battait des drapeaux aux armoiries de la famille de Coste – écartelé de vert orné de deux marteaux de guerre croisés. Alors que nous franchissions les portes imposantes, nous avons entendu des chants résonner dans toute la ville, malgré le froid. »

Sans un mot, Jean-François tapota sa plume, haussant un sourcil.

Gabriel soupira. « La fête du martyr Maximille est la plus grande soûlerie de tout le calendrier elidaeni. Moins solennelle que la Nativité ou le jour de la Roue – qui marquent la naissance et la mort du Rédempteur –, c’est l’une des fêtes religieuses les plus importantes de l’année. Maximille d’Augustin était un chef de guerre qui, selon les versions, recevait ses ordres directement du Tout-Puissant, ou était juste complètement cinglé. Quoi qu’il en soit, il a levé une armée et s’est emparé de l’Elidaen, du Nordlund et de l’Ossway au nom de la Foi unique.

» Il est mort au combat, d’une flèche dans l’œil, le genre de mésaventure contre laquelle Dieu aurait tout de même pu mettre en garde son Élu. Mais ses fils ont repris le flambeau. Ils ont conquis le Sūdhaem et le Talhost, pour enfin réunir ces royaumes rivaux au sein d’un seul empire, sous la bannière de la roue. Ils ont forgé le Quintuple Trône, bâti la dynastie d’Augustin et fait de leur cher vieux papa le septième martyr. Depuis, le bon peuple a pris l’habitude de se bourrer la gueule à l’anniversaire de sa mort.

» Une fois à l’intérieur des murs, Aaron a baissé son tricorne, son col lacé haut, pour que personne ne voie son visage. Certains nous ont regardés d’un air soupçonneux, faisant le signe de la roue sur notre passage. Chez d’autres, la fascination exercée par la bête en nous se lisait dans leurs yeux. Mais la plupart des gens avaient beaucoup trop bu pour nous prêter la moindre attention. Je n’avais jamais vu de ville aussi grande. Trente mille habitants, dont la majorité se trouvait dans les rues ce soir-là. Si notre vampire se cachait au sein de cette multitude, la débusquer exigerait le flair des plus fins limiers.

» Mais je n’aurais pas hésité un instant à miser sur nos chances.

» J’ai songé à l’étrange tournure qu’avait prise ma vie. Neuf mois plus tôt, j’étais un somnambule, un fils de forgeron, qui ne se doutait absolument pas de ce que l’avenir lui réservait. Et maintenant, j’y étais, enveloppé de noir et tatoué d’argent. Jamais je ne m’étais senti aussi vivant. Un jeune lion en chasse, le nez au vent. Alerte, à l’affût de notre proie.

» Nous avons pris des rues qui serpentaient à flanc de coteau, laissant derrière nous les tavernes qui refusaient du monde et les bordels bruyants et joyeux. Aaron a indiqué d’un signe de la tête le donjon au-dessus. “Mon beau-père invite chaque année l’aristocratie locale à un banquet pour l’occasion. Toute la fine fleur de Coste y sera.

— Tu as l’intention d’attendre dehors, alors ? ai-je grogné.

— Celle-là, tu as dû y réfléchir toute la nuit, hein, Bouseux ?”

» Je lui ai fait une main d’honneur, et lui s’est donné une tape dans le cou, comme pour chasser un moustique. C’était puéril, surtout dans ces circonstances. Mais je ne parvenais pas à oublier que, plus tard ce soir-là, je me retrouverais peut-être seul avec Aaron pour protéger mes arrières. Et après l’attaque qu’il avait orchestrée contre moi dans l’écurie, j’avais toutes les raisons de croire qu’il n’hésiterait pas à me planter un couteau dans le dos.

» “Cessez vos enfantillages, a grondé Greyhand. Nous sommes en Chasse.”

» D’un geste de la main, j’ai montré ma capote et mon épée. “Si notre plan consiste à attendre parmi les moutons que le loup se manifeste, nous habiller en bergers me semble peu judicieux.”

» Talon a hoché la tête. “Il n’a pas tort. Nos tenues de cuir font tache.

— Je suis certain que le maître de maison pourra nous fournir des vêtements appropriés.” Aaron s’est frotté le menton et a soupiré. “Bien. Nous ferions mieux d’aller lui parler, je suppose.”

» Les fers de nos chevaux ont résonné sur les pavés alors que nous progressions vers le sommet. Il faisait déjà sombre quand nous sommes arrivés au donjon. La herse était levée en signe de bienvenue, le pont-levis descendu. Des torches brûlaient sur les murs, éclairant les brumes froides dans la cour. J’ai vu des gens d’armes, tous équipés de belles cuirasses en acier et portant le tabard de la maison. Le drapeau de la famille de Coste flottait fièrement sur les remparts, tout brillait comme un sou neuf.

» Un officier est venu à notre rencontre, vêtu d’une lourde cotte de mailles. De Coste n’a même pas eu besoin de baisser son col pour que je distingue une lueur de reconnaissance dans les yeux de l’homme. “Maître Aaron…

— Bonjour, capitaine Daniau. Comment va votre fils ?

— Très bien, messire, merci.” Il a regardé parmi nous, et j’ai compris, à son mélange de peur et de léger mépris, qu’il savait exactement ce que nous étions. “Qu’est-ce qui vous ramène à Coste, après de si nombreux mois, maître Aaron ? Et… en telle compagnie ?

— J’ai besoin de parler à ma mère.

— Elle se prépare pour le banquet, messire, je crains que…

— Il me semble qu’un certain laisser-aller dans les règles du savoir-vivre s’est installé au château de Coste en mon absence, capitaine.” Le jeune aristocrate blond s’était redressé sur sa selle, ce mélange familier d’arrogance et d’assurance suintant par tous ses pores. “À moins qu’il ne soit devenu coutumier pour le personnel de contredire la famille ?

— Pardonnez-moi, messire, mais votre père a donné des instructions pour…”

» Sa voix l’a trahi alors qu’Aaron se penchait plus près, une lueur prédatrice dans le regard. “Faites savoir à ma mère que je souhaite la voir, capitaine. ”

» Les traits de l’officier se sont relâchés, ses yeux se sont voilés. “Immédiatement, messire.

— Menez également nos chevaux à l’écurie. Si vous avez des soldats disponibles, postez plus de sentinelles. Un péril mortel menace la maison de votre maître cette nuit, Daniau. Et il ne porte pas d’argent sur la poitrine.”

» Voir Aaron se glisser dans son rôle de jeune seigneur aussi aisément que s’il enfilait un vieux manteau m’a rappelé tout ce que je détestais chez lui. Il crachait ses ordres à ces hommes, comme s’il leur était supérieur. Je ne doutais pas un instant qu’il en ait la conviction, comme avec moi. Ce type était un serpent. Chasse ou pas, je voulais bien être pendu si j’allais lui laisser une chance de me mordre à nouveau.

» Dix minutes plus tard, nous attendions dans le vaste hall d’entrée du palais, parmi les tapisseries raffinées et les statues en marbre. Un large escalier menait à l’étage, et sur notre gauche, j’ai aperçu une salle de bal magnifiquement décorée. Des serviteurs dressaient des nappes de lin pâle sur de longues tables, et plus loin, un quatuor de bardes répétait au-dessus d’une piste de danse en bois de vène, incrusté de nacre.

» Si la richesse de Skyefall m’avait mis mal à l’aise, je trouvais cette opulence carrément répugnante. Je ne pouvais pas imaginer ce que ç’avait été de grandir dans un endroit pareil. Pas étonnant que de Coste se comporte comme si la Viergemère lui vidait les bourses chaque jour avant le petit-déjeuner.

» “Mon fils ?”

» Aaron a levé les yeux, et j’ai vu toute tension disparaître de son corps. Une femme pleine de dignité se tenait sur le palier. Elle portait une belle robe vert émeraude et une perruque poudrée spectaculaire sur la tête. Elle avait peut-être 40 ans, la peau pâle, et les mêmes yeux bleu vif qu’Aaron.

» “Maman, a-t-il chuchoté.

— Aaron !” a-t-elle crié, courant se jeter dans ses bras au bas des marches. Les cils brillants de larmes, elle l’a étreint, puis l’a fait tourner sur lui-même, comme s’ils dansaient. “Quand êtes-vous arrivés ?

— À l’instant. Vous vous rappelez maître Greyhand ? Et mes autres compagnons : le séraph Talon de Montfort et Gabriel de León.”

» La baronne nous a tous gratifiés d’une révérence impeccable. “Tous les camarades de mon très cher enfant sont les bienvenus dans ces murs. Mais loués soient San Maximille et la Viergemère, je ne pensais pas vous revoir si tôt, mon fils. Qu’ai-je fait pour mériter une telle grâce ?

— Je me pose la même question”, a dit une voix grave, râpeuse.

» Je me suis tourné vers l’escalier. Un homme resté sur le palier observait ces retrouvailles avec les yeux plissés. Le baron de Coste portait une redingote verte parfaitement coupée, une culotte et une chemise en soie. Il irradiait une froide autorité, et l’opulence semblait suinter de chacun de ses doigts manucurés et dorés. Mais aucune quantité de maquillage ne pouvait masquer les capillaires éclatés sur ses joues ou la rondeur fraise de son nez.

» Grandir au contact d’un ivrogne fait de vous un expert pour les repérer. Un coup d’œil m’a suffi pour cataloguer le baron comme poivrot. Pas du genre à devenir bouffi ou à rouler sous la table. Non, le beau-père d’Aaron était de ceux que ce mal ronge de l’intérieur. Le baron de Coste était un élégant squelette, qui lançait à Aaron des regards mauvais, sans dissimuler son mépris.

» “Deviez-vous absolument choisir cette nuit entre toutes pour votre passage parmi nous, bâtard ?” Reportant son attention sur le reste d’entre nous, il a ricané. “Et, au nom du Tout-Puissant, qu’est-ce qui vous a pris d’amener cette vermine de demi-sang chez moi ?

— Baron de Coste.” Greyhand s’est incliné. “Enchanté de vous revoir, messire. Je m’excuse pour…

— Je n’ai que faire de vos excuses, tout comme je me passe volontiers de votre compagnie, demi-sang, a répliqué le baron. Les portes de ce château vous étaient ouvertes lors de votre précédente visite, seulement parce que vous veniez me débarrasser de ce bâtard. Dois-je comprendre que vous me le ramenez ?

— Nous sommes là sur l’ordre de notre abbé, baron.” Talon s’est incliné. “Nous avons des raisons de croire que vous pourriez avoir un hôte indésirable à votre banquet ce soir.

— Plusieurs, semble-t-il.

— Un vampire, a précisé Aaron. Nous sommes sur sa piste depuis des mois.”

» La mère de de Coste s’est contractée en entendant cela. Mais le baron lui-même n’a pas paru convaincu. “Eh bien, ce n’est certainement pas celui qui a souillé votre mère, bâtard. Votre violeur de père a été renvoyé à un enfer bien mérité il y a des années. Le même qui vous attend, je suppose.

— C’est une femme, a ajouté Aaron, sans se laisser intimider. Une aînée, enracinée dans des siècles de meurtre, qui rôde dans la région du Don du Ciel depuis des lunes. Vos invités sont peut-être en danger.” Il a regardé sa mère. “Vous êtes peut-être en danger.”

» De Coste s’est de nouveau tourné vers le baron. La mâchoire serrée dans une attitude de défi, il s’est redressé, adoptant la posture orgueilleuse d’un jeune aristocrate. À ce moment-là, bien qu’elle me rappelle tout ce que je détestais chez lui, j’ai enfin pu la voir pour ce qu’elle était : une façade destinée à cacher une peur profonde, aussi perceptible que sa respiration. En dépit de tout ce qu’il était, Aaron craignait son beau-père. Sa frayeur n’avait d’égale que la haine qu’il lui vouait.

» Le baron nous a toisés avec les yeux plissés, une moue méprisante sur les lèvres.

» “Dans ce cas, je suppose que vous feriez mieux d’entrer.” »

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