L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 64 sur 103

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L’empire du vampire T1

X - Un péché partagé

 X 

Un péché partagé

 

« ette nuit-là, dans l’atmosphère fébrile des baraques, j’ai encore C

eu droit à une douzaine de claques dans le dos, au moment d’aller nous coucher. Bien que nous partions à l’aube, Theo et Petit Phil avaient apporté en douce de la vodka fauchée au réfectoire. Nous avons partagé quelques lampées autour de nos lits. Finch a levé une bouteille dans ma direction ; même de Séverin a réussi à me sourire.

» “L’esprit vif et une langue qui l’est aussi, de León.” Le jeune aristocrate a hoché la tête. “Santé.

— Vous avez vu la tronche que tirait Talon ?” Fincher a gloussé. “J’ai cru qu’il allait chier du sang.”

» Petit a eu un grand sourire. “Pour ma part, je pense que l’impératrice n’a pas été insensible au charme de notre Chaton…”

» Aaron a levé sa vodka pour porter un toast, son visage balafré se crispant alors qu’il me gratifiait d’un de ses rares sourires. “Honneur au brave.”

» J’ai souri en retour. “Un jour dans la peau d’un lion en vaut dix mille dans celle d’un agneau.”

» Nous nous sommes couchés après quelques gorgées supplémentaires, l’alcool aidant mes frères à partir au pays des rêves. Nous nous levions tôt. J’aurais moi aussi dû me reposer, mais avant, j’avais encore une visite à rendre, une chose à dire. Si les craintes de Greyhand étaient avérées, je risquais de ne jamais revenir à San Michon.

» Le silence régnait de nouveau dans la bibliothèque quand je me suis faufilé à l’intérieur. On avait laissé les soldats de bois sur la grande carte. Mon cœur a palpité en voyant sur le sol le parchemin chiffonné par Greyhand.

» J’ai ramassé et défroissé le plan, songeant au prix payé pour l’obtenir. J’ai contemplé l’empire à mes pieds, tournant mon regard vers Avinbourg, vers Charinfel, me demandant où le roi éternel attaquerait vraiment. Greyhand avait peut-être raison. Laure Voss était une aînée, et il pouvait sembler qu’elle s’était jouée de nous à Coste. Mais tout de même… quelque chose continuait de me tracasser, sans que j’arrive à mettre le doigt dessus pour l’instant.

» J’ai senti l’eau de rose et la rêvre alors que je me glissais dans la section interdite, un petit sourire sur les lèvres. Je l’ai trouvée assise à l’endroit habituel, le menton dans les paumes, ses longs cheveux noirs en cascade autour de son visage. Elle n’avait pas ouvert de livres. Une forte odeur d’herbe à rêves flottait dans l’air. Ses yeux m’ont appris qu’elle avait fumé plus que de coutume.

» “Bonsoir, Majesté”, l’ai-je saluée en m’inclinant.

» Astrid a jeté un coup d’œil dans ma direction, avant de reporter son attention sur la flamme de sa bougie. “Il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser…”

» J’ai brandi le fond de vodka de Theo. “Je suis porteur de présents.”

» Astrid a de nouveau regardé vers moi, esquissant un sourire. “Alors, tu peux t’asseoir.”

» J’avais encore dans le sang l’alcool consommé au réfectoire, qui calmait les élancements causés par mon nouveau tatouage. J’ai tendu la bouteille à Astrid, observant la danse de la lumière sur sa gorge alors qu’elle buvait lentement, longuement. Les paupières lourdes et les yeux rougis, elle a englouti la moitié de ce qui restait, avant de me rendre la vodka.

» “Je suppose que tu te crois terriblement malin.

— Qu’est-ce qu’être malin a de si terrible ? ai-je demandé en avalant une gorgée.

— Tss. Les garçons…” Elle a repris la bouteille, secouant la tête. “Attirer l’attention d’Isabella de cette manière n’est pas prudent.

— Je n’avais pas conscience d’avoir attiré son attention.

— Elle connaissait ton nom. Prends garde, Gabriel de León. Notre impératrice a pour habitude de casser ses jouets.” Astrid a bu à longs traits en grimaçant. “Je veux dire, franchement, tu as vu son épée ? Cette salope prétentieuse ne saurait même pas trouver la pointe.

— Je n’ai pas remarqué. J’avais les yeux ailleurs.”

» Elle a ri. “Ben voyons…

— Je suis sérieux. Je n’ai que faire des belles robes et des lèvres fardées. Donne-moi l’argent et le sang. Donne-moi un esprit aussi rapide que le vol du faucon et aussi pénétrant que la lame à mon côté.

— Qui l’eût cru ? Quelques gouttes de pisse d’âne et le voilà poète…

— Rien de tout ça ne rimait, j’en ai peur.

— Un mauvais poète, dans ce cas.” Son sourire s’est éteint et elle a repris une gorgée. “Mes excuses. Je me comporte de nouveau comme une garce. En même temps, j’applique les conseils de ma mère : ‘Dans la vie, fais toujours selon ton cœur.’

— Tu n’es pas une garce, Astrid Rennier.

— D’accord. Maintenant, je me sens insultée.

— Tu prends la pose de manière assez convaincante. Mais si tu es si garce, pourquoi es-tu là, soir après soir, à chercher comment sauver un empire qui t’a abandonnée ?

— Il n’y a pas beaucoup d’occupations. À part me torturer les méninges en imaginant un plan pour m’échapper de ce trou.

— Ça ne prend plus avec moi. Si tu avais le cœur si noir, tu ne ferais pas de cadeau d’anniversaire aux gens ; tu n’organiserais pas de leçons d’escrime pour ton amie ; tu ne perdrais pas ton temps à convaincre l’abbé de laisser tes sœurs apprendre à se protéger. C’est de l’or pur qui bat dans ta poitrine.

— Oh, sainte Viergemère, ça y est, tu es sous le charme, n’est-ce pas ?”

» Son regard a rencontré le mien, mais je ne me suis pas détourné. Je sentais un précipice, et même si je voyais que nous prenions tous deux plaisir à ce jeu, je me méfiais du vertige. J’aurais dû être au lit. J’aurais besoin de toutes mes forces pour la chevauchée qui m’attendait, et peut-être la bataille au bout. Mais l’alcool embrasait ses joues, et la pensée de la quitter de nouveau si tôt pesait comme une pierre dans ma poitrine.

» Astrid m’a offert la bouteille. “Encore une gorgée ? Ou le reste est-il pour ta reine ?”

» J’ai haussé les épaules. “Une de plus ne me tuera pas.

— On verra bien, Petit Lion.

— Je n’ai pas l’intention de mourir cette nuit, Majesté.

— Et demain ?”

» Je l’ai alors regardée. Dans le brouillard de ces grands yeux sombres. Elle était contrariée, voilà qui ne faisait pas le moindre doute. Mais je croyais qu’elle avait cherché l’hébétude dans la rêvre à cause d’Isabella – la vision de l’impératrice qui l’avait forcée à l’exil dans cette prison, la pensée de la vie qui aurait pu être la sienne. Astrid Rennier était une bâtarde royale qui, sans un caprice du destin, aurait pu devenir une princesse.

» Mais son expression n’était pas celle de quelqu’un qui s’apitoie sur son sort. Ce n’était pas son genre. Non, en plongeant mon regard dans ses yeux rougis, j’ai vu de la peur. Pas pour elle. Pour moi.

» “J’ai réfléchi, a-t-elle déclaré.

— Je me demandais aussi d’où venait ce grincement.”

» Elle a ri. “Petit con.

— Bâtarde.

— Très juste ! Mais je préfère quand tu m’appelles Majesté.”

» Je me suis laissé aller en arrière sur ma chaise et j’ai ri. “À quoi as-tu réfléchi ?”

» Son ton est devenu sérieux, son petit sourire disparaissant de ses lèvres. “C’est à propos de ton histoire, de ce que tu as fait à ce mondain. Et de ce que Chloe et moi avons trouvé dans ce livre.”

» Mon sourire s’est éteint lui aussi. Mes pensées m’ont ramené à Skyefall et au sang de ce tout jeune Mort, entrant en ébullition à mon contact. Avec le roi éternel aux portes de l’empire et le regain d’activité de la semaine écoulée, j’avais à peine eu le temps d’y songer. Mais à part ce nom mystérieux – Esani –, je n’avais toujours pas d’idée précise de ce que j’étais. Ni de quoi j’étais capable.

» “Je me disais…, a poursuivi Astrid. Si le sang de cette cinquième lignée s’accompagne d’un don, tu dois l’exercer, comme n’importe quel autre. Je sais que tu n’as personne à San Michon pour t’apprendre, que tu ignores même comment le réveiller. Mais si tu as besoin d’aide pour le maîtriser… je suis là.

— Tu veux dire… tenter de l’utiliser sur toi ?

— Si tu espères t’en servir avec une certaine efficacité, tu dois t’entraîner.

— Je ne veux pas te faire de mal, Astrid.”

» Ses yeux ont brillé alors qu’ils croisaient les miens. “Un peu de douleur n’a jamais tué personne.”

» À ces mots, et malgré moi, je n’ai pu retenir un léger frisson d’excitation. J’ai soutenu son regard et, aussi net que mon propre reflet dans ses pupilles sombres, j’ai vu autre chose.

» Du désir.

» La situation devenait risquée. Je ne connaissais que trop bien le danger d’une telle conversation, sous l’influence de l’alcool ou de la rêvre. Astrid était promise à Dieu, et je devais bientôt prononcer mes vœux pour servir parmi ses soldats. Si excitant que soit ce petit jeu de séduction entre nous, il n’avait aucun avenir. Nous n’avions rien à gagner et tout, tout à perdre.

» Mais, par le Rédempteur, elle était si belle. Des cils charbonneux, entourant des lacs d’un noir intense. Mon regard a suivi la courbe de sa joue, est descendu sur son cou et les secrets au-delà.

» J’aurais dû refuser.

» Elle n’aurait jamais dû me le proposer.

» Mais en fait, c’était ce qui en faisait tout le charme.

» Elle a écarté la bouteille et les livres, puis a grimpé sur la table devant moi. J’ai senti la vodka sur ses lèvres et la rêvre dans l’air alors qu’elle m’offrait sa main. Un frisson lui a parcouru le bout des doigts à mon contact. J’ai songé à Skyefall, au soudain déferlement de chaleur dans mon bras, au moment où je faisais bouillir le sang de ce mondain.

» Mais si près d’elle, toute pensée concernant mon éventuel talent et sa découverte m’est complètement sortie de la tête. Comme je l’ai dit, Dieu lui-même est impuissant face au désir d’une fille et d’un garçon. Regardant Astrid dans les yeux, j’ai su ce qu’elle désirait. Et, mon Dieu, je voulais la même chose.

» “C’est une bêtise”, ai-je chuchoté.

» Elle a entrelacé ses doigts avec les miens, son pouce effleurant ma peau avec la légèreté d’une plume.

» “Appelons ça de la témérité.”

» J’ai oublié qui de nous deux a pris l’initiative, qui a suivi. Je sais seulement que notre premier baiser a davantage ressemblé à une collision, à la rencontre de la poudre et de la flamme. Elle s’est laissée tomber sur mes genoux et sa bouche s’est écrasée sur la mienne, alors que ses doigts sillonnaient mes cheveux. Je l’ai serrée contre moi, avec autant de vigueur que je l’osais, conscient de la force que me donnait mon sang maudit. Son goût, son odeur, son contact, sa vie et sa chaleur, son désir entre mes bras ont ranimé en moi cette soif que j’avais connue dans le lit d’Ilsa. Je l’ai sentie monter comme une flamme, gronder en moi, réveillant mes crocs dans mes gencives, attisant le feu dans mes veines. Un désir de plus en plus ardent, immodéré. Un appétit féroce d’elle, seulement et complètement d’elle.

» C’était de la folie. C’était mal. Ça allait à l’encontre des règles du monastère, des injonctions de nos supérieurs et même de la volonté divine.

» “Astrid, ai-je chuchoté. Nous ne pouvons pas faire ça.

— Je sais”, a-t-elle murmuré, m’embrassant encore.

» Elle a baissé la main entre nous et j’ai retenu mon souffle, sentant le mouvement de va-et-vient de ses doigts sur mon pantalon. Son baiser s’est intensifié, me communiquant son désir, et bien que nous ayons tous les deux conscience de commettre un péché, d’une certaine manière ça n’a paru que décupler notre ardeur. Sa bouche était ouverte, ses baisers avides, et je l’ai entendue siffler alors que mes crocs éraflaient sa lèvre et que les premières gouttes d’un sang incroyablement brillant et chaud tombaient sur ma langue.

» J’ai haleté, tentant de la repousser, terrifié à l’idée de lui faire du mal. Mais sa main s’est introduite dans mon pantalon et s’est refermée sur moi, m’empêchant de bouger. Elle était aux commandes, et j’aurais obéi à la plus légère injonction de ses doigts. Un chuchotement de sa part aurait suffi à me tuer. Elle m’a regardé dans les yeux et j’ai eu la révélation d’une vérité, lovée à l’extrémité de son sourire rougi.

» Il n’est de péché plus dangereux qu’un péché choisi.

» Plus merveilleux qu’un péché partagé.

» “Comment prie un homme, Gabriel ?”

» Hors d’haleine et sans voix, j’ai léché son sang sur mes lèvres et secoué la tête.

» Astrid m’a pris les mains, les a plaquées contre elle et m’a guidé sur sa poitrine et ses côtes, jusqu’aux courbes troublantes de ses hanches. Elle a léché sa lèvre qui saignait, a fermé les yeux dans un battement de cils, roulant des hanches alors qu’elle oscillait contre moi. Se penchant plus près, elle a pressé sa bouche rougie contre la mienne, sa saveur me rendant presque fou.

» “Comment prie un homme ?

— Je ne sais pas. Je ne…

— Il prie à genoux, Gabriel.”

» Elle s’est écartée, pour remonter sur la table, a glissé ses mains sur mes épaules, et m’a attiré plus près, plus bas. Le goût de son sang m’a embrasé la langue, et ses yeux ont plongé dans les miens, alors qu’elle prononçait les mots qui ont totalement et irrémédiablement provoqué ma chute.

» “Prie-moi.”

» Le garçon de 16 ans encore en moi ne demandait qu’à s’acquitter de sa tâche et à satisfaire. Mais il ne faisait pas le poids contre une faim, plus présente, plus sombre que jamais. J’ai fait remonter mes mains sur ses jambes, relevant lentement son habit autour de ses hanches. Sa respiration est devenue plus rapide tandis que je me mettais à genoux. Son parfum m’a sonné, alors que mon désir d’elle prenait entièrement possession de moi. Elle a frissonné, au premier contact de ma langue, léger comme une plume, son pouls tambourinant sous sa peau. Elle a glissé ses doigts dans mes cheveux et m’a attiré plus profondément en elle. “S’il te plaît, a-t-elle soufflé. S’il te plaît.”

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» Je l’ai embrassée, je l’ai adorée, avec une douceur languide, chacun de ses soupirs, de ses gémissements, interprété comme une invitation à lui en arracher un autre, plus fort et plus long. Elle était à moi, tout à moi, rien qu’à moi. Dieu n’avait plus aucun droit sur elle. Des pétales de miel sous ma langue, rien ni personne entre nous. La tête baissée, elle me regardait dans les yeux, frémissant plus violemment entre chaque souffle. Ses hanches ont oscillé et ses orteils se sont recroquevillés, alors qu’elle écartait plus largement les jambes, une main toujours dans mes cheveux. De l’autre, elle se caressait la poitrine à travers son habit de novice. Grisé, je dérivais dans un océan si soyeux et velouté que j’avais peine à respirer. Je n’avais jamais connu de péché si doux de toute ma vie. N’avais jamais rien désiré aussi puissamment qu’elle.

» “Touche-moi”, a-t-elle demandé.

J’ai obéi.

» “En moi”, a-t-elle imploré. J’ai presque perdu la raison.

» Elle a vagi mon nom, la tête renversée, frémissant si fort que j’ai à peine pu me retenir. Dieu, elle était si chaude. Je tenais chacun de ses doux secrets au bout de mes doigts, tandis qu’elle gémissait au rythme de mes baisers. Elle s’est laissée tomber en arrière sur la table, éparpillant les livres restés fermés. Son dos s’est cambré alors qu’elle tremblait, les jambes levées vers le ciel, les yeux chavirant. Elle a entrouvert ses lèvres, criant de nouveau mon nom, si fort et si longuement que j’ai eu la certitude que nous avions…

» Puis les cloches se sont mises à sonner.

» Nos regards se sont rencontrés au-dessus de son ventre plat qui se soulevait. La confusion nous a fait sortir du brouillard de la soif et du désir. Mon cœur battait la chamade, mes lèvres et mon menton étaient baignés d’un doux nectar, de sang chaud et de sueur salée, alors que les cloches retentissaient sur tout le monastère, résonnant à travers la bibliothèque déserte.

» “Qu’est-ce que c’est ?” a-t-elle chuchoté.

» Malgré l’heure tardive, l’aube était encore loin ; aucune messe n’était prévue. J’ai aidé Astrid à se lever, ignorant la soif qui m’a taraudé de plus belle en voyant sa bouche toujours en sang.

» “Ce n’est pas normal”, ai-je répondu, envahi par un mauvais pressentiment.

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