L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 94 sur 103

Pages du PDF

L’empire du vampire T1

XX - Une promesse dans le noir

 XX 

Une promesse dans le noir

 

« e me suis réveillé dans l’obscurité. Du sang dans la bouche. Du J

sang dans l’air. Je me suis demandé si j’étais en enfer. Ni flammes, ni damnés, ni lac de soufre. Juste les ténèbres et le silence sans fin. Mais dès que j’ai bougé, la souffrance m’a fait prendre conscience que, malgré mes os fracturés et ma chair meurtrie, la vie, maudite et odieuse, continuait d’animer ce corps misérable.

» J’ai senti un poids sur ma cage thoracique. Mes doigts ont reconnu le cuir usé, l’acier froid de la lame, tranchante comme un rasoir, à la pointe désormais écourtée d’une quinzaine de centimètres. Mon épée reposait sur ma poitrine, à l’image d’un roi dans un tumulus de l’ancien temps. Mes yeux se sont mis à distinguer des détails dans le noir. Des bouteilles brisées et des étagères écroulées. Je me trouvais à la cave, dans les ruines de notre maison. À quelques dizaines de centimètres au-dessus de ma tête, les poutres du plafond empêchaient une avalanche de pierre fracassée de s’abattre. Le bâtiment tout entier, phare compris, semblait s’être effondré sur moi, deux tonnes de maçonnerie retenues par quelques éclats de bois et la maudite main de Dieu.

» “Dieu…”

» Gabriel…

» Cendreuse chuchotait dans ma tête, d’une voix brisée, comme sa lame à présent.

» Gabriel, je suis t… t… tellement désolée de t… t’avoir failli, failli.

» Puis je l’ai vue. Étendue sur la pierre à côté de moi.

» Mon aimée. Ma vie. Mon Astrid.

» Mon cœur, volant en éclats dans ma poitrine.

» Elle m’a paru plus belle que jamais. Mais ce n’était plus la beauté aux mille sourires, celle de la mère de mon enfant, de la lumière de ma vie. Non. Sombre était sa beauté à présent. Ces lèvres qui avaient un jour soufflé la vie entre les miennes ? Rouges comme le meurtre. Ce visage en forme de cœur brisé, à la peau laiteuse et douce ? Marbré, dur. Sa poitrine ne se soulevait ni ne retombait. Je n’ai pas vu de pouls sur sa gorge, toujours marquée par la pression des crocs et les traces du festin du vampire. Alors, j’ai eu un mouvement de recul. Je me suis redressé, presque terrassé par cette ultime horreur, cette épouvantable découverte. Elle n’était pas morte. Elle était Morte.

» À ce moment-là, j’ai connu la couleur de l’affliction. Sa couleur était le rouge.

» Je ne soufflerai pas mot des sombres pensées qui m’ont traversé l’esprit. Pas même pour votre pâle impératrice, vampire. Vous imaginerez sans peine les vains espoirs, les rêves égoïstes, impies qui m’ont torturé, aussi loin du ciel que portent les ailes des démons. Tous finalement balayés par un simple constat.

» Ce n’était pas elle.

» Ce n’était plus mon Astrid.

» Je l’ai visualisée comme je l’avais connue. Cette première nuit dans la bibliothèque à San Michon. La beauté, le sourire de cette fille autant à l’aise avec ses livres que je l’étais avec une lame.

» J’ai déposé un baiser sur ses lèvres couleur rubis, froides comme la nuit.

» J’ai vu ses cils trembler sur ses joues.

» Et j’ai empoigné mon épée.

» Deux petits mots.

» “Pardonne-moi.”

» Fais-le.

» “Je ne peux pas.”

» Tu dois.

» “Oh, Dieu.”

» Et je l’ai fait.

» J’ai levé les yeux vers le ciel qui n’avait pas répondu quand j’avais supplié. Le Dieu qui avait permis d’en arriver là. Frissonnant, j’ai senti monter en moi des sanglots, qui ont coulé tel un poison entre mes dents ensanglantées. J’ai pleuré comme un père et un mari qui a tout perdu, un fils trahi, jusqu’à ce que ma gorge se serre, que ma voix se casse et que je souhaite la mort.

» Mais à travers le grondement dans mes oreilles, j’ai distingué une voix à l’intérieur de ma tête, je me suis accroché aux mots qu’elle prononçait. Des mots comme vengeance. Violence. Des mots comme promesse et but, en lieu et place de la démence qui me tendait les bras. Je ne fermerais les yeux ni ne connaîtrais le repos de cette tombe qu’après avoir châtié ceux qui avaient volé leurs vies. Je ne dormirais qu’après avoir entendu la fin de ce chant.

» Il voulait une guerre, je serais cette guerre.

» Il voulait renouer avec la peur, je serais cette peur.

» Mon amour m’a fait un dernier cadeau. Un ultime sacrement, accepté avec les larmes aux yeux et la révulsion dans l’âme. Je n’avais aucun autre moyen de sortir de notre maison en ruine et de prendre le chemin de la vengeance, qu’elle me suggérait en murmurant. Mais mon cœur en lambeaux n’a pas survécu au goût de son sang sur ma langue, pour la dernière fois. À ce moment-là, j’ai fait une promesse à mes anges, Astrid et Patience. Chuchotant dans l’obscurité, froide comme la tombe et noire comme l’enfer, j’ai fait le vœu que plus jamais le sang d’une autre ne toucherait mes lèvres. Plus jamais je ne laisserais boire le monstre que j’étais.

» Plus jamais.

» Grâce à la force qu’elle m’avait donnée, la langue rougie et les mains tremblantes, je me suis arraché à ce tombeau dans lequel Fabién Voss nous avait enterrés. Avec la fumée des bûchers que j’avais allumés s’élevant vers le ciel derrière moi, j’ai extrait des oubliettes de mon passé celui que j’avais été ; il y a un temps pour la peine, la mémoire et la tendresse.

» Mais aussi un temps pour tuer.

» Un temps pour le sang.

» Un temps pour la rage.

» Un temps pour fermer les yeux et devenir ce que l’enfer attend de vous.

» Et c’est ce que j’ai fait. »

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com