L’empire du vampire T1
VI - Une affaire qui concerne l'Église
VI
Une affaire qui concerne l’Église
« e l’eau glacée s’est écrasée contre mon visage, et une D
blancheur intense a dissipé l’obscurité.
» Postillonnant, crachant, j’ai rejeté en arrière les cheveux trempés qui me bouchaient la vue. Je me trouvais dans une pièce sombre et très froide, en sous-sol, à en juger par le bruit. Des crochets en fer pendaient aux poutres du plafond. Les murs étaient en pierre rouge, et en dépit de l’épaisseur de la porte, j’entendais des voix féminines chanter des hymnes au-dessus.
» Ce n’était pas une cellule de prison, ai-je compris. J’étais certainement sous le prieuré de San Cleyland, dans ce qui avait autrefois dû servir de cellier à viande.
» Et j’étais la viande.
» On m’avait retiré tous mes habits, avant de me menotter et de me suspendre par les poignets à l’un de ces crochets. Seules mes pointes de pied touchaient les dalles. Ma tête me causait des élancements, et ma soif, plus oppressante que jamais, ne m’accordait aucun répit. L’inquisitrice qui avait dansé sur mon crâne se dressait devant moi, entièrement vêtue de cuir noir sous son tabard rouge sang. Elle portait toujours son tricorne, dont le voile dissimulait la majeure partie de ses traits, mais pas la moue cruelle de ses lèvres écarlates.
» Sa sœur n’était apparemment pas de la fête, mais un type imposant, une véritable armoire à glace, se tenait près d’un billot de boucher, le long du mur. À côté d’un paquet enveloppé dans de la toile, j’ai aperçu une impressionnante collection d’instruments de torture, parmi lesquels j’ai reconnu un chat à dix queues, une scie à os, un marteau et des poucettes. Un tisonnier attendait dans un braséro de charbons ardents, le fer chauffé au rouge.
» “Tout le nécessaire pour passer un agréable week-end”, ai-je sifflé.
» L’inquisitrice a incliné la tête. “Vous êtes certainement plus endurant que ça.
— Il ne faut pas croire tout ce que raconte ma femme…
— Votre putain, vous voulez dire ?”
» Mon visage s’est assombri, mon sourire bon enfant a disparu.
» “Oh, oui, a-t-elle poursuivi. Nous savons qui vous êtes. Ce que vous êtes.
— Dans ce cas, vous seriez plus polie en parlant de ma femme.
— Je suis sœur Talya d’Naél.” Elle a levé sa main droite, passant une de ses griffes de fer dans les poils de mon menton. “Ce sera un plaisir d’apprendre à mieux vous connaître.
— Où est D… Dior ?”
» Elle a ignoré ma question, ses yeux brillant derrière son voile. “Vous avez… tiré sur moi.
— Apparemment, je vous ai ratée.
— Ça m’a fait mal. Très, très mal.” Elle a enfoncé sa griffe, m’obligeant à lever la tête, et m’a regardé dans les yeux. “Merci, monsieur de León.
— Chevalier de León, s’il vous plaît. Raison pour laquelle, j’imagine, vous avez préféré me conduire au sous-sol d’un couvent, au lieu du donjon. Le capitaine de la garnison ne verrait sans doute pas d’un très bon œil que des garces dans votre genre torturent une épée de l’empire.
— Vous n’êtes plus l’épée de rien, a répliqué Talya d’un ton railleur. Vous êtes un apostat. Disgracié et excommunié. Ceci est une affaire qui concerne l’Église, à régler en interne.
— Comme à San Guillaume ?”
» Talya a eu un sourire sinistre. “Nous pensions que votre prêtre viendrait y solliciter l’assistance de ses frères. Un homme qui se noie se raccroche à un fétu de paille. Mais la paille brûle, demi-sang. Tout comme les hérétiques.”
» Ma gorge s’est serrée, j’avais l’estomac rempli de verre pilé. D’aussi près, je voyais la veine battre le long du cou de l’inquisitrice, je sentais son sang sous ce parfum de cuir et de souffrance qui la caractérisait. Son gantelet noir et tranchant comme un rasoir s’est aventuré sous ma clavicule, suivant les lignes du lion tatoué sur ma poitrine.
» “Splendide”, a-t-elle soufflé.
» Puis, avec un petit sourire, elle m’a planté une de ses griffes acérées dans un mamelon.
» Haletant de douleur, je me suis débattu au bout du crochet. La griffe s’est enfoncée dans le muscle et a raclé l’os, du sang se mettant à couler sur mon ventre. Ma tortionnaire s’est penchée, pour me chuchoter à l’oreille : “J’ai une dette de souffrance envers vous, hérétique. Je vous dois la féli…”
» Elle a hoqueté alors que mon front percutait son nez. J’ai eu la satisfaction de sentir un craquement, avant d’entendre un cri perçant et un gargouillis. Mon coup de tête l’a fait reculer en chancelant. Son gros bras allait avancer pour me démembrer, quand Talya a levé la main pour le retenir. Le visage tordu par la fureur, elle a appuyé avec sa paume sur le sang qui jaillissait sur ses lèvres.
» “Vous… Vous m’avez cassé le nez…
— Approche, garce. Un petit bisou et ça ira mieux.
— Sale païen.”
» Je me suis débattu, rendu fou par l’odeur de son sang qui avait envahi la cellule, mes poumons, ma tête. Mes crocs ont brillé, tandis que je me cabrais contre mes entraves. “Où est Dior ?”
» Talya a esquissé un sourire écarlate. “Ma sœur Valya recueille sa confession.
— Vous la torturez ? C’est une enfant, une innocente !
— Innocente ?” Elle a craché du sang, l’odeur me faisant presque perdre la tête. “Dior Lachance est une hérétique. Une sorcière. Elle est aussi une meurtrière.
— Qu’est-ce que vous me chantez ? Elle n’a tué personne.”
» L’inquisitrice a souri d’un air méprisant. “Dior Lachance a assassiné un homme de Dieu, demi-sang. Un évêque qui dirigeait un orphelinat, pas moins. Un meurtre rituel, au cours duquel elle a mutilé son cadavre et repeint les murs de sa maison avec son sang. Sans les aveux de ses complices, peut-être perpétrerait-elle encore ses rites pervers dans les rues de Lashaame.
— Conneries.”
» Elle m’a montré une liasse de parchemins, couverte d’une écriture noire.
» “Vous dénoncerez Lachance, a dit Talya. Vous affirmerez qu’elle est une sorcière, la praticienne de rites impies et sanglants, envoyée pour semer la discorde parmi les fidèles du Tout-Puissant. Vous désignerez ceux qui l’ont aidée à échapper à la justice à Lashaame, à savoir : la sœur Chloe Sauvage de l’ordre de San Michon et le père Rafa Sa-Araki de l’ordre de San Guillaume, tous les deux tombés sous son emprise. Vous confesserez votre propre implication dans le sabbat de Lachance, et vous prierez Dieu de vous accorder l’absolution pour votre hérésie.”
» Les yeux plissés, j’ai montré les crocs. “Allez vous faire foutre.
— J’espérais tant que vous répondiez cela.”
» Talya a souri et a adressé un signe de la tête au gros bras, qui attendait près des instruments de torture.
» “Philippe ?”
» Il a déballé le paquet de toile. Le cœur serré, j’ai reconnu le butin du vol de Dior chez Mme Souris. À côté de ma fonderie et des différents ingrédients, j’ai aperçu des fioles en verre, remplies d’une poudre rouge chocolat. L’homme a saisi l’une d’elles entre le pouce et l’index, puis, avec un sourire, il a dévissé le bouchon.
» “Nous avons pris la liberté de tout mettre en bouteille pour vous”, a expliqué Talya d’une voix enjôleuse.
» Son acolyte a agité la fiole ouverte devant moi, et l’odeur du sanctus… Dieu, elle m’a fait l’effet d’un coup de lance en pleine poitrine. J’ai laissé échapper un gémissement, haletant, alors que la soif rugissait en moi. Mes crocs devenus longs et pointus, mon cœur battait la chamade. Près, si près…
» Talya a empoigné le chat à dix queues. Ma mâchoire s’est contractée quand je me suis aperçu qu’une griffe en métal garnissait l’extrémité de chaque lanière. Le cuir du fouet a crissé alors qu’elle l’enroulait dans son poing et marchait lentement vers moi, ses talons claquant sur la pierre. Ma peau a de nouveau fourmillé au contact de ce gantelet acéré qui suivait le tracé de mes tatouages sur mon dos nu. Une éternité plus tôt, des mains aimantes avaient gravé ces ailes d’ange à travers mes épaules, la Viergemère et le Rédempteur nouveau-né au-dessous.
» Clac !
» La morsure du fer et du cuir m’a coupé le souffle.
» “Êtes-vous prêt à vous confesser ?
— Un peu plus haut ma s… sœur, ce serait possible ?”
» Clac !
» “N… non… un p… poil sur la gauche.”
» Clac !
» “Là… c’est bon.”
» CLAC !
» CLAC !
» CLAC !
» Sur un demi-sang, le fer est loin d’avoir un effet aussi délétère que l’argent, mais à ce stade, j’étais affaibli, au bord de la rupture. Au lieu de se refermer normalement, mes blessures saignaient comme celles d’un porc à l’abattoir. Je me suis débattu au bout de mon crochet jusqu’à ce que mon sang s’écoule de ma chair déchirée, le long de mes bras, à l’arrière de mes jambes, et forme une flaque sous moi. Et le parfum de ce sanctus qui persistait dans l’air me remplissait les poumons.
» Je n’avais éprouvé une soif aussi forte qu’une fois dans ma vie. Je souffrais un martyre qui dépasse l’imagination de tout humain normal, qu’aucun esclave de la bouteille, aucun fumeur de rêvre ne peut même commencer à comprendre. »
Jean-François fit la moue. « Moi, je comprends, dit-il doucement.
— Je n’étais pas dupe de ces foutaises. Je connaissais Dior suffisamment bien pour savoir qu’elle n’aurait jamais commis un meurtre de sang-froid. Si quelqu’un l’avait livrée à l’Inquisition, c’était une trahison, pas une confession. Je me suis rappelé ce qu’elle m’avait dit dans la grotte sur le fait que tout le monde finissait par la laisser tomber.
» Moi compris, ai-je réalisé. Trop absorbé par ma propre part de ténèbres, j’avais été sur le point de lui tourner le dos, comme tous ces autres avant moi. J’ai alors pris conscience que j’avais oublié la plus importante des leçons. Une leçon sortie d’un creuset de glace et de feu, qui aurait dû se graver dans mes os, en lettres de sang et d’argent.
— Quelle leçon ? » demanda Jean-François.
Le dernier saint d’argent but une gorgée à la bouteille. Il prit son temps avant de répondre :
« Je me suis retrouvé dans l’obscurité. Imprégné de l’odeur du sang. J’ai senti la main de ma fille dans la mienne. La douceur de ses doigts sur ma peau calleuse, les échos de son rire dans ma tête. J’ai vu le visage d’Astrid flottant dans le noir devant moi. Ses cils battaient contre ses joues, comme si elle se réveillait d’un rêve. Ses lèvres rouges ont formé deux petits mots.
» Fais-le.
» Je ne peux pas.
» Tu dois.
» Entre.
» ENTRE.
» “Qui est là ?”
» J’ai vivement cligné des yeux. Je baignais dans mon sang, enveloppé par l’odeur du manque. La douleur avait cessé en même temps que le claquement cadencé du fouet sur mon dos en lambeaux. Relevant la tête, j’ai vu à travers le rideau de mes cheveux trempés de sueur la mine renfrognée du gros bras. Je sentais Talya derrière moi, et j’aurais juré percevoir, sous la puanteur où se mêlaient sang, cuir et transpiration, une pointe de désir. Cette garce sadique mouillait, pire qu’une averse de printemps.
» Mais elle venait de s’arrêter.
» “Qui est là ?” a-t-elle répété, posément.
» Venue de l’autre côté de la porte, la réponse m’a fait prendre conscience que quelqu’un frappait. Une voix étouffée, timide, appartenant probablement à une novice du prieuré.
» “Excusez-moi, inquisitrice. C’est votre sainte sœur qui m’envoie, avec un message urgent pour vous.”
» La paire de tortionnaires a échangé un regard, avant que Philippe se dirige à grands pas vers l’entrée du cellier à viande. Talya a essoré le chat à dix queues dans sa main, une épaisse soupe sanglante dégoulinant sur le sol à ses pieds. Le gros bras a ouvert la porte, l’œil mauvais. “J’espère qu’on ne nous dér…”
» Il a haleté tandis que plus d’un mètre de métal s’enfonçait dans son ventre. Le coup n’avait rien d’imaginatif, mais l’épée a tout de même fendu sa cotte de mailles comme un rasoir coupe de la soie. La lame a glissé hors de la blessure, alors qu’il tombait à la renverse et que du sang et des boyaux s’échappaient de la plaie entre ses doigts. À travers les brumes de la soif, j’ai senti mon cœur bondir en reconnaissant la silhouette sur le seuil, ses yeux bleus brûlant de rage.
» Dior a brandi Cendreuse entre ses mains et pointé la lame vers l’inquisitrice.
» “Ta sœur a un message pour toi : la sorcière s’est évadée.” »
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