L’empire du vampire T1
XVII - Une épée de l'empire
XVII
Une épée de l’empire
« ’abbé Khalid se tenait devant l’assemblée, la statue du L
Rédempteur au-dessus de lui, le faux Graal derrière lui. Les yeux baissés, tous l’écoutaient dire la parole de Dieu de sa voix tonitruante, mais je me suis tout de même surpris à laisser vagabonder mon regard vers nos invités prestigieux. Personne n’aurait songé à me le reprocher, bien sûr. La cathédrale de San Michon n’avait jamais accueilli un tel entourage.
» L’impératrice Isabella, première de son nom, épouse bien-aimée d’Alexandre III, protecteur de la sainte Église, épée de la foi et empereur de tout Elidaen, était assise au premier rang, avec une centaine de soldats et de demoiselles d’armes. Elle était resplendissante en jaune royal, le front orné de diamants, ses yeux brillant comme des saphirs. L’honneur qu’elle me faisait par sa présence à la messe n’échappait à personne.
» Mon cœur battait la chamade, j’avais les paumes moites. À la fin de la lecture des Testaments, quand le chœur s’est tu comme s’éteint la lumière au coucher du soleil, l’abbé a levé les yeux vers la voûte de la cathédrale, et le ciel au-delà.
» “Père tout-puissant, Viergemère et Martyrs, entendez ma prière. À l’issue des épreuves du Sang, de la Chasse et de l’Épée se tient parmi nous un fidèle serviteur, digne de devenir un saint d’argent. Écoutez-le à présent et assurez-vous de la sincérité de son engagement.”
» Je me suis levé, sentant sur moi tous les regards dans la cathédrale. Mais j’ai jeté un coup d’œil furtif vers la galerie du chœur, où j’ai croisé le seul qui comptait. La distance qui nous séparait semblait infranchissable, mais j’ai eu l’impression qu’Astrid avançait vers l’autel à côté de moi. J’avais la bouche sèche, et des papillons dansaient une folle sarabande dans mon ventre.
» “À genoux, initié de León, m’a ordonné Khalid. Et prononce ton vœu sacré.”
» J’avais sué sang et eau pour me faire une place ici. Je m’étais presque brisé sur cette roue. La perte de ma famille et de mes amis, les épreuves que j’avais affrontées : tout ça avait balayé le peu qui restait du garçon que j’avais été. Le péché de ma naissance, pour lequel Dieu finirait par me punir, la sombre vérité de ce que j’étais : j’acceptais de payer ce prix pour protéger les choses que j’aimais. Et bien que je n’en aie pas eu conscience sur le moment, je savais que tous les coups que j’avais encaissés, les erreurs que j’avais commises en cours de route m’avaient mené ici, à cet instant. J’avais regardé l’éternité dans les yeux et j’y avais vu les abîmes de noirceur du mal que nous combattions. Je prenais la mesure du dévouement nécessaire pour le renvoyer en enfer. Ainsi, alors que les voix du chœur résonnaient de nouveau dans la cathédrale, j’ai fait le signe de la roue devant le Rédempteur mort pour mon salut. Puis je suis tombé à genoux.
» “Devant Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de tout ce qui est et sera à jamais, je fais vœu de donner ma vie à l’ordre de San Michon.
”Je suis la lumière dans la nuit. Je suis l’espoir de ceux qui n’en ont plus. Je suis le feu qui fait rage, l’obstacle à la fin de monde. Je ne connaîtrai de famille que mes frères. Je n’aimerai de femme que la Viergemère. Je n’aurai de répit qu’au paradis, à la droite de mon Père céleste.
”Et devant Dieu et ses Sept Martyrs, j’en fais ici la promesse solennelle : en entendant mon nom, les ténèbres connaîtront le désespoir. Tant que leurs créatures brûleront, je serai la flamme. Tant qu’elles saigneront, je serai la lame. Tant qu’elles pécheront, je serai un saint.
”Et je suis d’argent.
» “Devant Dieu tout-puissant, la Viergemère, les Sept Martyrs et tous les anges de l’armée des cieux, je te nomme frère de la Chasse. Tu t’es mis à genoux en initié de la foi.” Khalid a reculé, les joues crispées dans son sourire balafré. “À présent, lève-toi…
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— Attendez.”
» Le silence est tombé sur la cathédrale, tous les yeux se tournant vers Isabella. L’impératrice s’est levée et, faisant le signe de la roue, est montée à l’autel devant moi.
» “Le sang versé est du sang dû, a-t-elle dit. Celui qui a prouvé sa bravoure mérite une récompense. Il ne fait aucun doute à nos yeux que la main du ciel est sur toi, Gabriel de León. Notre empire tout entier a une dette envers toi, dont il entend s’acquitter dans la mesure de ses moyens.”
» Isabella a dégainé son épée avec un grand geste du bras.
» “Devant Dieu, la Viergemère et les Martyrs, nous te nommons défenseur de notre empire et gardien de la foi. Tu seras juste envers nos sujets, impitoyable avec nos ennemis, et respectueux de toutes les lois du ciel. Tu es notre épée. Notre bouclier. Notre espoir. Lève-toi, Gabriel de León, saint d’argent de San Michon, et chevalier d’Elidaen.”
» Une immense clameur est montée de l’assistance, et j’ai senti mon cœur bondir dans ma poitrine. Regardant autour de moi, j’ai vu les visages de ceux qui se mettaient debout : Theo et Fincher, de Séverin et les Philippe. Le sourire de Khalid. Le signe de tête réticent de Talon. J’ai même cru deviner une légère courbure sur les lèvres fines et pincées de Greyhand, qu’il aurait sans doute attribuée à une illusion d’optique. L’impératrice rayonnait, tel le soleil d’autrefois, sous les applaudissements de tout son entourage. À ce moment-là, j’ai de nouveau jeté un coup d’œil furtif vers le chœur, derrière Chloe Sauvage et sœur Esmeé, où se trouvait celle qui importait le plus. La seule qui comptait, en fait.
» Astrid Rennier. En train de me sourire.
» Bien sûr, étant le centre d’attention, je ne pouvais rien dire. Mais j’espérais qu’elle savait. Lançant un regard en direction de l’impératrice, je me suis juré de m’acquitter de ma dette envers Astrid.
» Quoi qu’il en coûte.
» Nous avons festoyé au réfectoire, un banquet digne d’une reine, mais auquel Isabella elle-même n’assistait pas. Les initiés qui m’avaient traité de sang-gueux, qui avaient pissé dans mes bottes et chié dans mon lit, ont tous levé leur chope à ma santé, et j’ai oublié mes rancœurs. Ces gars-là étaient mes frères, pas mes ennemis. J’avais 16 ans et j’étais un héros. Une putain d’épée de l’empire. Il n’est de gloire plus douce que la gloire méritée. Pourtant, quelque chose continuait à me peser, des non-dits, qui ne devaient pas le rester.
» Je me suis levé, et la salle a fait silence.
» “À la prieure Charlotte, ai-je dit. Au frère portier Logan. À Michelle et Micah et Tally ; à Robert et Demi et Nicolette, et tous ceux qui ont marché au combat et ne sont pas revenus. À Aaron de Coste et Baptiste Sa-Ismael.” J’ai levé mon verre et regardé parmi l’assemblée. “Aux morts courageux. Et aux frères perdus.”
» Une ombre est tombée sur la salle à ce moment-là. Mais Greyhand s’est mis debout et a crié “Santé !”, et bientôt, tous l’ont imité. Alors, nous avons bu, parce que nous étions en vie, que nous respirions, et que même par les nuits les plus sombres, une victoire se fête. La nourriture était bonne, les sourires sincères, et la paix que j’éprouvais totale. Mais au bout d’environ une heure, tout le monde a soudain retenu son souffle. Je me suis retourné. Derrière moi se trouvaient quatre hommes en livrée impériale, menés par un gros Sūdhaemi au visage marqué par les combats.
» “Sa Majesté requiert votre présence, chevalier.”
» Entendre ce titre m’a vraiment fait prendre conscience de ce que j’étais à présent, et de ce que j’avais accompli. J’ai suivi cette escorte jusqu’à la grande bibliothèque, où des demoiselles d’armes avaient été mises en faction. En entrant, j’ai trouvé toute la salle pleine de soldats, avec des figurines en bois éparpillées sur la vaste carte à leurs pieds. L’abbé Khalid et le séraph Talon attendaient déjà, le maître de forges Argyle et mon vieux maître Greyhand aussi. Mais c’est la femme au fond de la pièce qui a attiré mon attention.
» “Te voilà, chevalier.” L’impératrice Isabella a souri. “Nos félicitations pour ton ascension. Nous et notre royaume tout entier avons une dette envers toi.”
» J’ai mis un genou à terre, inclinant la tête pour l’empêcher de tourner. Je me suis alors demandé ce que ma mère et Celene auraient pensé de moi, en me voyant ainsi, adoubé par l’impératrice. Leur perte avait creusé un trou dans ma poitrine, mais je savais que, depuis les rives du paradis, elles devaient me sourire, Amélie à côté d’elles. Elles auraient été fières de moi.
» “Vous m’honorez, Majesté.
— C’est vrai. Mais tu l’as mérité.” Isabella a joué avec une bague en argent à son doigt. “De León. Lion en nordique ancien. Le père abbé nous a informée que c’était le nom de ta mère ?”
» J’ai baissé les yeux vers la chevalière que ma mère m’avait donnée – les deux lions flanquant deux épées croisées. “Je n’ai pas connu le monstre qui était mon père, Majesté. Et ma mère…” J’ai soupiré. “Elle n’a jamais eu l’occasion de me parler de lui. Mais elle m’a affirmé que le sang des lions coulait dans mes veines. Et elle m’a dit de ne jamais l’oublier, quoi qu’il advienne.
— Elle semble une femme remarquable.
— … Elle l’était, Majesté.
— Toutes nos condoléances, chevalier. Mais relève-toi. Nous aimerions entendre de ta bouche le récit de la bataille des Tours jumelles. Comment as-tu mis au jour le plan du roi éternel, quand tout le monde y a été aveugle ?”
» Incertain, j’ai regardé Khalid, mais il a simplement hoché la tête. J’ai donc fait un compte rendu de tout ce qui s’était passé, à partir du moment où j’avais découvert le message caché de Laure. Je n’ai bien sûr pas mentionné le rôle joué par Chloe et Astrid. Mais sinon, j’ai tout raconté : le texte révélé par le sang, notre chevauchée désespérée depuis San Michon, l’Ombre rouge, et la promesse du roi éternel, sonnant le glas dans mon crâne.
» L’impératrice a tout écouté dans un silence pesant. De nouveau sa jeunesse m’a frappé. À guère plus de 25 ans, Isabella occupait des responsabilités à l’échelle d’un empire. Ses commandants et ses aides de camp m’observaient, portant la plus extrême attention à chacune de mes paroles. Je me suis senti comme un tout petit poisson dans un océan vaste et sombre. Après que j’ai terminé, Isabella s’est tournée vers le Sūdhaemi à côté d’elle.
» “Comment de Fronsac a-t-il pu négliger cette possibilité, Nassar ? À quoi notre général occupe-t-il ses journées à Avinbourg ? Et comment expliquez-vous que le capitaine Belmont et ses éclaireurs n’aient pas su nous tenir informés de la direction prise par une armée de dix mille cadavres, avant qu’il ne soit trop tard ?
— Je crains de ne pas connaître la réponse, Majesté, a reconnu l’homme.
— Vraiment ? Nos commandants semblent ignorer beaucoup de choses, dans un domaine qui relève pourtant de leurs responsabilités. Et sans la perspicacité d’un garçon de 16 ans, le Nordlund serait envahi à l’heure qu’il est. Quelle part de notre empire est déjà sous la coupe de ces monstres ? Quelle proportion de notre armée ? Combien de membres de la cour ?”
» J’ai lancé un regard à l’abbé Khalid, mais ses yeux m’ont dit de tenir ma langue. Je commençais à avoir une petite idée de ce qui se passait ici. Étudiant plus attentivement les figurines en bois sur la carte à nos pieds, j’ai reconnu des loups sur la côte du Sūdhaem, des ours en Ossway. Quelques roses dans l’arrière-pays. Une boule s’est formée dans mon estomac au moment où j’ai compris le sens de ce que je voyais.
» “Les autres lignées se sont mises en mouvement.
— Silence, de León ! Personne ne t’a donné la parole ! a dit Talon d’un ton cassant.
— Tout va bien, séraph, est intervenue l’impératrice. Sans la présence d’esprit de notre jeune demi-sang, Fabién marcherait sur notre capitale.” Elle a incliné la tête vers moi. “C’est vrai, chevalier. Dyvok, Ilon et Chastain, tous se sont mis en mouvement. Les seigneurs du sang de ces lignées maudites craignent de devoir se contenter des restes, s’ils laissent le champ libre à Fabién. À présent, nos ennemis ne nous attaquent donc plus sur un, mais sur quatre fronts. Et nous ne savons plus à qui nous fier.” Elle avait les yeux fixés sur le sol. “Mais ce n’est pas pour rien que nous avons fait de toi notre épée, Gabriel de León. Nous ferons bientôt appel à toi pour défendre notre empire.”
» Je suis resté silencieux. Je n’avais aucune idée des factions en présence à la cour, des rivalités politiques. J’ai regardé l’impératrice, et au-delà de la belle robe et des lèvres maquillées, j’ai vu une main de fer dans un gant de velours. Cette femme avait écarté Astrid et sa mère de son chemin comme du bois mort, et une partie de moi la détestait pour ça. Mais ce n’était pas Alexandre III, empereur d’Elidaen et protecteur de la sainte Église qui avait accouru pour défendre Avinbourg.
» “Merci de ton témoignage, Petit Lion, a dit Khalid. Laisse-nous à présent.
— Petit Lion ? a demandé Isabella, haussant un sourcil.
— Un surnom, Majesté, a expliqué Talon. Reçu à son arrivée à San Michon.”
» Isabella m’a toisé des pieds à la tête, ses lèvres esquissant un sourire soigné. “Plus si petit, nous semble-t-il.” Elle lui a adressé un signe de la tête, avant de reporter son attention sur moi. “Nous sommes satisfaite. Tu peux te retirer, avec notre sincère gratitude, chevalier. Que le Tout-Puissant te bénisse et te garde.
— S’il plaît à Votre Majesté… puis-je solliciter une faveur ?
— L’impertinence de ce misérable ! s’est étranglé Talon. Tais-toi, de León, avant que…”
» La main apaisante d’Isabella a coupé la diatribe du séraph. Au lieu de l’offenser, ma demande a semblé… l’amuser. “Petit Lion, assurément. Ne crois-tu pas que la plupart se contenteraient de ce que nous t’avons déjà accordé ?
— Ce n’est pas pour moi, Majesté.
— Ah. La charité. Un trait de caractère respectable chez un vrai chevalier de notre empire. Parle, dans ce cas, chevalier. Que nous puissions récompenser ton altruisme.”
» J’ai ouvert la bouche, mais en regardant Khalid, Talon et Greyhand, j’ai compris que rien n’en sortirait en leur présence. Ma demande me mettrait en péril, mais je n’avais pas peur que pour moi. L’impératrice Isabella m’a observé de ses yeux perçants.
» “Laissez-nous”, a-t-elle ordonné, s’adressant aux autres personnes dans la salle.
» J’ai vu les frères échanger des regards incertains. Pourtant, ils ont obéi : saints et soldats, demoiselles d’armes et courtisans, tous sont sortis dans l’air nocturne. Mais, alors qu’ils s’éloignaient, j’ai senti une discrète pression sur mon esprit. Ouatée, presque imperceptible. Du vif-argent.
» Tout de même. Je l’ai sentie.
» “Tu n’es décidément pas un homme ordinaire, Gabriel de León, m’a dit Isabella. Je regrette que certains des généraux de notre cher mari ne partagent pas ton audace.
— Quelqu’un m’a dit un jour que la témérité était une qualité plus admirable que l’imprudence, Majesté, ai-je dit, les yeux baissés. Bien qu’il m’arrive de ne pas faire la différence.
— De sages paroles.
— C’est pour celle qui les a prononcées que je sollicite une faveur, Majesté.
— Ah. Une femme. Attention à ne pas sombrer dans le cliché, chevalier. Qui est cette demoiselle ? Certainement pas l’élue de ton cœur, puisque ton engagement t’interdit dorénavant de prendre femme.
— … Astrid Rennier.”
» Le sourire d’Isabella a vacillé. À peine une seconde, mais assez pour que je le voie. Et aussi, le soupçon de quelque chose de plus sombre derrière ces beaux yeux bleus.
» Du déplaisir.
» “Astrid est encore une novice, qui n’a pas prononcé ses vœux. Je supplie Votre Majesté d’avoir pitié d’elle et de mettre un terme à son exil. Elle s’est battue avec bravoure aux Tours jumelles, là où peu de gens auraient osé la suivre. Et Astrid n’est pas responsable de son hérédité. Elle n’a pas sa place dans ce monastère.”
» L’impératrice m’a regardé attentivement.
» “J’aurais dû m’en douter. Telle mère, telle fille. Le serpent plante ses crochets, où qu’il pose sa tête. Même, apparemment, dans la maison de Dieu.” Isabella a examiné ses ongles, les lèvres pincées. “Tu es amoureux d’elle, n’est-ce pas ? Sache que tu n’es pas la première mouche à tomber dans ce pot de miel, Petit Lion. Ta chère Astrid a eu de nombreux favoris à la cour, qu’elle a tous menés par le bout du nez. Maintenant, c’est ton tour.
— Je vous demande bien humblement pardon, Majesté, ai-je répondu, la gorge serrée. Mais la sœur novice n’est pas au courant de ma démarche.”
» J’étais terrifié, mais pas à l’idée de susciter le courroux d’une impératrice. Si elle accédait à ma requête, je ne reverrais plus Astrid. J’ai pensé à nos rendez-vous dans cette même bibliothèque, craignant de la trouver bien vide sans elle. Pourtant, je ne pouvais oublier ni la dette que j’avais envers elle, ni son malheur à terminer son existence entre ces murs devenus sa prison. Elle me manquerait comme si on m’avait arraché une partie de moi-même. Mais, pour reprendre ses propres termes, les bleus au cœur finissent par guérir. Et si c’était le prix de son bonheur, j’acceptais volontiers de le payer.
» Doux Rédempteur, je l’aime…
» “Qu’as-tu à nous offrir en échange, chevalier ?
— Ma loyauté. Ma loyauté jusqu’à la mort.
— Nous sommes ton impératrice, Gabriel de León. Elle nous est déjà acquise.” Isabella a marqué une pause ; elle a baissé les yeux vers les loups, les ours et les roses en bois dispersés à travers l’empire à ses pieds, les corbeaux rôdant encore à l’ouest du Don du Ciel. “Pourtant, nous ne pouvons pas nier que Dieu lui-même semble t’avoir distingué. Ce n’est pas par hasard que tu as découvert le stratagème du roi éternel, ou que tu as survécu à l’attaque, là où tant d’autres sont tombés.” Ses yeux ont croisé les miens, aussi brillants que les pierres précieuses sur son front. “Nous pensons que le Tout-Puissant a des projets pour toi.”
» À ce moment-là, j’ai songé à la petite Chloe. À ce qu’elle avait dit, la nuit de l’étoile filante.
» Isabella a incliné la tête. “Fort bien.”
» À ces mots, mon cœur s’est mis à battre à en avoir mal. Je me suis demandé si un refus aurait été moins douloureux. J’ai salué bien bas, mes cheveux effleurant le sol.
» “Je vous suis redevable, Majesté. Votre générosité est sans bornes.
— Oh, sois certain du contraire, chevalier.” L’impératrice a embrassé du regard la carte de l’empire, avant de poursuivre d’une voix de fer : “Notre générosité a ses limites, comme tu finiras par t’en apercevoir. Alors, ne prends pas trop tes aises à San Michon. Nous ferons appel à toi, Gabriel de León. Et bientôt.”
» Isabella m’a offert sa main aux doigts ornés d’argent et de pierres précieuses. À ce moment-là, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la première nuit où j’avais parlé à Astrid sous ce même toit. À cette main qu’elle m’avait tendue pour la baiser, et que je m’apprêtais à lâcher pour toujours.
» J’ai posé mes lèvres sur les doigts d’Isabella. “Majesté.
— Laisse-nous, maintenant”, m’a-t-elle ordonné.
» Et comme un bon petit soldat, j’ai obéi. »
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