L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 62 sur 103

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L’empire du vampire T1

VIII - Cœur de lion

 VIII 

Cœur de lion

 

« e me sentais toujours mal à l’aise quand je me suis glissé hors de J

la bibliothèque pour rejoindre les baraques. L’image sanglante de deux crânes se regardant restait gravée dans mon esprit. Un nom continuait de résonner dans ma tête, comme une chanson dont, d’une manière ou d’une autre, je connaissais déjà les paroles.

» Esani.

» Les Impies.

» Levant les yeux vers le ciel, j’ai scruté la nuit, cherchant le paradis qui devait se trouver quelque part au-delà. Une fois de plus, je me suis demandé si, comme le croyait Chloe, tout ça avait été prévu. Si la clé de la fin de la mort du jour nous attendait réellement dans ces ouvrages poussiéreux – un secret que seul le sang pouvait révéler. Mais j’ai soudain cessé de ruminer ces idées de lignées, de plans divins et de vérités cachées, lorsque j’ai aperçu une silhouette familière se mouvant dans l’obscurité tel un voleur. Je n’avais pas besoin de plus pour le reconnaître à présent ; après tout, nous avions chassé ensemble dans les ténèbres pendant des mois.

» Aaron de Coste.

» Je me suis accroupi dans l’ombre, sous le regard aveugle des anges de la fontaine du parvis de la cathédrale. De Coste a jeté un coup d’œil autour de lui, puis il s’est faufilé dans l’armurerie.

» J’aurais pu en rester là. Aaron était toujours un crétin prétentieux, mais il avait saigné pour moi à Coste. Il avait empêché Greyhand de me régler mon compte une bonne fois pour toutes, et il avait pris ma défense devant Khalid plus tôt dans la soirée. À présent, j’étais certain qu’il n’avait joué aucun rôle dans l’attaque de l’écurie, ou la mort d’Aoife.

» Mais je ne parvenais pas à oublier la rage dans ses yeux quand je lui avais dit que je l’avais vu sortir en douce de l’armurerie. Et comme je l’avais dit un jour à Astrid : j’ai toujours eu un faible pour les affaires des autres. La curiosité était un vilain défaut, mais ce ne serait pas le premier.

» La porte de l’armurerie était fermée. Qu’à cela ne tienne, j’ai grimpé sur le toit. Comme au-dessus des baraques, les tuiles étaient vieilles et bougeaient sans difficulté. J’ai traversé l’étage supérieur, jusqu’à l’escalier en colimaçon qui descendait dans le hall d’entrée, baigné dans l’obscurité. Regardant en direction des portes de la Fonderie écarlate, je me suis demandé combien de vampires s’y trouvaient en ce moment, enchaînés à cette foutue machine pour alimenter notre sacrement. Mais à ce moment-là, j’ai entendu un bruit lourd et sourd dans la forge derrière moi, suivi par un cri de douleur.

» Intrigué, j’ai empoigné une épée sur un des râteliers et me suis avancé entre les étagères en chêne garnies d’outils et de fûts d’ignoire. Les braises maintenaient la chaleur à l’intérieur. L’odeur de charbon et de sueur m’a rappelé la maison de mon beau-père à Lorson. Les quatre grands fours rougeoyaient encore, après le travail de la journée. J’ai entendu une nouvelle exclamation, un fracas, un sifflement étranglé – des bruits de lutte. Avançant discrètement dans cette direction, j’ai enfin trouvé Aaron et Baptiste Sa-Ismael, le beau forgeron de San Michon, l’un contre l’autre dans l’éclat des flammes mourantes.

» Mais ils ne se battaient pas, ai-je compris.

» Ils s’embrassaient.

» J’avais peine à en croire mes yeux. Fourrées à l’intérieur du pantalon de Baptiste, les mains d’Aaron malaxaient et caressaient le forgeron, qui gémissait de plaisir ; leurs bouches, collées entre elles, semblaient aussi avides que des loups affamés. Aaron a poussé Baptiste en arrière, tous deux percutant le mur de pierre. Plus rien n’existait pour eux, à part leur passion, leurs corps ; ils paraissaient manquer de mains pour satisfaire leur désir. Je n’avais jamais imaginé une scène comme celle-là ; mi-choqué, mi-fasciné, j’observais leur ballet dans la lueur de la forge.

» Baptiste a empoigné la longue chevelure blonde d’Aaron et lui a plaqué le dos contre un empilement de caisses. La respiration d’Aaron est devenue irrégulière, tandis que Baptiste le faisait pivoter et tripotait sa ceinture. Les mains de de Coste ont rejoint celles de Baptiste, pour l’aider à baisser son pantalon. Baptiste a retiré sa propre tunique, sa peau foncée luisant dans le rougeoiement des braises alors qu’il crachait dans sa paume. Aaron a penché la tête, ruisselant de sueur, et a craché à son tour dans sa main. Comprenant ce qui allait suivre, j’ai décidé que je n’avais pas à en voir plus.

» J’ai reculé, avec mon épée. Mais imbécile que j’étais, je n’ai pas regardé où je mettais les pieds et j’ai trébuché sur un seau de ferraille. Jurant à voix basse, je l’ai rattrapé, mais trop tard. Le mal était fait. J’ai alors entendu des pas, un souffle court, avant de me retrouver plaqué contre le mur avec une telle violence que j’ai vu des étoiles.

» “Sale petit fouineur, a sifflé Aaron, pressant son avant-bras contre ma gorge.

— L… lâche-moi, merde !

— Qu’est-ce que tu as vu, de León ? a-t-il demandé en appuyant plus fort. Hein, qu’est-ce que tu as vu ?

— R… rien”, ai-je dit d’une voix entrecoupée.

» C’était un mensonge ridicule, et nous le savions tous les deux. Le pantalon de de Coste était toujours défait, ses lèvres encore rouges de la bouche de Baptiste. Il était aussi furieux que dans le palais de son père. Effrayé que son monde tout entier s’écroule sous ses yeux.

» Depuis, j’ai appris ce qu’on ressent dans ce genre de situation. Je ne peux pas lui en vouloir de s’en être pris à moi. Mais à l’époque, il m’a mis en rage. Et surtout, j’étais terrifié. J’étais devenu aussi costaud que lui, j’étais peut-être même plus fort. Mais avec Baptiste, ils étaient à deux contre un. J’ai vu un désir de meurtre dans les yeux d’Aaron alors qu’il m’écrasait la gorge sous son avant-bras. Il cherchait visiblement autour de nous parmi les marteaux et les enclumes un moyen susceptible d’en finir vite et bien avec un vilain curieux. Enfin, il a semblé arrêter son choix sur l’épée que j’avais laissée tomber au moment où il m’avait rattrapé. La lame brillait à la lumière de la forge. Son regard, durci par une lueur prédatrice, a rencontré le mien.

» “Ferme les yeux.”

» À ce moment-là, une voix douce a parlé, derrière nous. “Aaron. Lâche-le.

— Mais il sait, a répliqué de Coste d’un ton énervé, se retournant vers Baptiste. Il nous a vus, putain.”

» Passant la main sur les nœuds serrés des tresses sur sa tête, le jeune pouce noir a soupiré. Il a regardé l’armurerie autour de lui, avant de reporter son attention sur le garçon qui me clouait au mur. “Ça ne pouvait pas durer éternellement. Toi et moi le savions.

— Tout peut encore s’arranger. Il suffit de…

— Quoi ? Le réduire au silence ? C’est ça ton idée ? Notre sécurité au prix d’un péché ?

— Ce n’est pas un péché, a protesté Aaron, le visage crispé. Toi et moi, ce que nous faisons, ce n’est pas un foutu péché.

— Mais ce que tu envisages l’est. Lâche-le, mon chéri.” Baptiste a secoué la tête. “Laisse-le partir.”

» De Coste s’est retourné vers moi, avec toujours une rage folle dans les yeux. Mais aussi, les premières larmes. Pendant un moment, il a maintenu la pression, serrant plus fort. Puis il a enfin reculé. Haletant, j’ai glissé le long du mur. Effrayé. Horrifié. En colère. Ces deux hommes, membres d’un ordre voué au service de Dieu, qui…

» “J’ai fermé la porte, a chuchoté de Coste. J’en suis sûr.”

» Baptiste s’est approché derrière Aaron et a embrassé son épaule nue. Les yeux clos, de Coste a juré à voix basse. Puis, Baptiste m’a tendu la main.

» “Tout va bien, Petit Lion ?”

» J’ai levé la tête vers le forgeron à la peau acajou, marquée de cicatrices de brûlure. Je n’ai vu aucune colère dans son regard. De la tristesse, peut-être. De la peur. J’ai considéré la main qu’il m’offrait. Large et calleuse, comme celles de l’homme que j’avais longtemps cru mon père. Une main de forgeron. La main extraordinairement douée, qui avait forgé la lame qui m’avait sauvé la vie à Coste.

» Je l’ai acceptée.

» Dans un silence pesant, j’ai massé ma gorge douloureuse. Aaron semblait contrarié et furieux, mais surtout, effrayé. Baptiste a croisé mon regard. “Ce serait… fâcheux, a-t-il dit, si l’abbé Khalid ou Argyle, le maître de forges, apprenait ce que tu as vu.”

» Fâcheux ? Autant qualifier un ouragan de petite brise. On prenait la Foi unique très au sérieux à l’intérieur de ces murs. Les Saintes Écritures étaient claires, la parole de Dieu lui-même, ce Dieu à qui nous avions tous consacré nos vies.

» “Les Testaments disent que c’est un péché, ai-je soufflé.

— Les Testaments disent également que Dieu est seul juge. Pas les hommes.

— Tu es un frère de l’ordre d’Argent, Baptiste, ai-je répondu, sentant monter mon indignation. Tu as prononcé le vœu de San Michon. Obéissance. Fidélité. Chasteté.

— J’ai juré de n’aimer d’autre femme que la Viergemère. Je respecte cet engagement.” Baptiste a pris la main d’Aaron et l’a serrée dans une attitude de défi. “Je n’aime aucune femme.

— Moi non plus”, a doucement ajouté de Coste.

» J’ai regardé Aaron dans les yeux. Ce sale petit aristocrate prétentieux, qui n’avait pas manqué une occasion de me cracher dessus. Ce frère à côté de qui je m’étais battu et j’avais saigné. “Alors, pourquoi rester ?”

» Baptiste a froncé les sourcils. “Comme tu l’as dit toi-même, nous avons juré fidélité à l’ordre d’Argent.

— Mais pourquoi courir le risque ? Être découverts peut vous coûter la vie.”

» Baptiste a croisé les bras et m’a lancé des regards noirs. “Parce que nous appartenons à l’ordre d’Argent. Les ténèbres se lèvent. Une menace qui concerne tous les hommes. Et nous sommes des hommes, Gabriel de León, décidés à la combattre.”

» Aaron a serré la main de Baptiste. “Ensemble.”

» Je me suis rappelé l’histoire que m’avait racontée Aaron au palais de son père. Son amour de jeunesse que le baron de Coste avait battu à mort. Et j’ai réalisé que Sacha était autant un prénom masculin que féminin.

» Je comprenais à présent pourquoi Aaron restait, en dépit de ses doutes sur l’utilité réelle de San Michon ; ce qui le poussait à travailler si dur pour mériter une place qui, au fond, ne semblait pas l’intéresser. Et d’une certaine façon, je prenais conscience du courage qu’il avait dû montrer pour demeurer entre ces murs. Dieu seul sait comment réagiraient Khalid et les autres s’ils découvraient la vérité. Le vœu de chasteté des saints d’argent servait à empêcher la création d’abominations comme nous, de nouveaux demi-sang. Mais tout de même, les Testaments étaient clairs.

» Aaron et Baptiste auraient pu s’enfuir. Partir vivre à Asheve ou Augustin, où un tel mode de vie n’était pas si mal accepté. Mais ils avaient choisi de rester, malgré les risques pour eux, parce qu’ils croyaient en la nécessité de combattre les ténèbres.

» Toute mon éducation m’avait conduit à considérer que la parole de Dieu avait force de loi. Mais n’étais-je pas moi aussi un pécheur ? Pas plus tard que cette nuit, j’avais enfreint les règles de San Michon. En m’apportant son aide, Astrid avait fait de même. Mais grâce à cela, nous avions progressé dans la découverte de ma véritable nature. Qui plus est, à en croire Chloe, le Tout-Puissant lui-même avait présidé à notre rencontre.

» Alors, je me suis demandé : un péché pouvait-il déboucher sur quelque chose de bien ?

» Et dans ce cas, était-ce encore un péché ?

» Que m’importait la vie que ces deux-là avaient choisie ? Les Morts se moquaient de qui nous aimions, de nos croyances ou de nos allégeances. Si je devais tout risquer contre eux, je voulais avoir à mes côtés des frères prêts à en faire autant. Aaron de Coste et moi n’étions pas amis. À ce moment-là, je continuais à douter que nous le soyons jamais. Mais nous étions frères. Et comme le dit le vieux proverbe, on peut choisir ses amis, mais pas sa famille.

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» “Je ne dirai rien au père abbé, ai-je déclaré. Ni à Argyle ni à Greyhand. Pas un mot.”

» Aaron et Baptiste ont échangé un regard. Étonnés. Incertains.

» “Juré ? a demandé le forgeron.

— Juré, frère, ai-je répondu, lui tendant la main. Sur ma propre vie.”

» Baptiste a attendu le temps d’un battement de cœur, puis il a pris ma main, m’a attiré vers lui et m’a étreint avec vigueur. Il y avait des larmes dans les yeux du jeune forgeron, et bien qu’il sourie, ceux d’Aaron brillaient aussi. Il m’a donné une claque dans le dos avant de pousser un soupir, comme soulagé de toute la misère du monde.

» “Merci, a dit de Coste en hochant la tête. Merci, Petit Lion.”

» Je lui ai rendu son sourire. Comme je l’ai dit, je ne savais pas si lui et moi serions jamais amis. Mais peut-être qu’à présent, nous pourrions cesser d’être deux gamins se cherchant perpétuellement des noises, pendant que les ténèbres s’abattaient sur le reste de l’empire.

» “Tu as bon cœur, Gabriel de León, m’a dit Baptiste. Un cœur de lion.”

» Je me suis contenté de hausser les épaules. “Mes frères sont la colline où je meurs.”

» J’ai pris congé, laissant derrière moi leurs silhouettes se détachant dans la lumière de la forge. Puis, aussi rapidement que possible, j’ai regagné les baraques sous couvert de l’obscurité. J’avais l’esprit rempli de tout ce que j’avais fait ou vu cette nuit-là. Mais une pensée se faisait plus insistante que les autres. Plus que le mystère de mon hérédité, des amitiés et des alliances changeantes, une question brillait plus fort que cette étoile filante échappée à la noire étreinte des cieux.

» Qu’est-ce que le péché, en fin de compte ? »

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