L’empire du vampire T1
XII - Tout effacer. Tout recommencer
XII
Tout effacer. Tout recommencer
« lle m’a percuté par-derrière, avec la force glaciale de la tempête E
qui faisait rage au-dessus de nous, et m’a plaqué contre l’écorce d’un chêne qui s’effritait. À une cinquantaine de mètres du feu, le silex noir de ses yeux accrochait encore la lumière des flammes. Elle a écrasé ses lèvres sur les miennes, tandis que des rasoirs pointaient dans sa bouche. Avec un grondement de louve, elle a pressé sa nudité contre moi.
» “Mon lion”, a-t-elle chuchoté.
» Elle m’a mordu la lèvre, ses doigts s’attaquant déjà aux boutons de ma capote, à ma tunique, se glissant sous mes vêtements, sur mes muscles et mes tatouages. La brûlure de l’encre argentée sur ses mains froides lui a arraché un petit sifflement tandis que ses ongles griffaient ma peau.
» “Tu vas te faire mal, ai-je soufflé.
— Un peu de douleur n’a jamais tué personne.”
» Mes cheveux ont dégringolé sur ses joues alors qu’elle m’embrassait de nouveau, comme le soleil d’autrefois sur les fleurs autour de notre maison. Elle a effleuré de ses lèvres ardentes les tatouages de ma gorge, de ma poitrine, tandis que ses doigts descendaient vers ma ceinture et défaisaient la boucle. Puis, très lentement, elle s’est mise à genoux.
» “Arrête, ai-je supplié. S’il te plaît.”
» Elle a levé la tête vers moi, ses yeux aux pupilles dilatées par la faim formant deux lacs noirs. “Tu m’as manqué.
— À moi aussi, tu m’as manqué, ai-je chuchoté, le cœur brisé. Plus que tout au monde.”
» Elle m’a embrassé la verge à travers mes vêtements, jusqu’à mon gland douloureux. Alors qu’elle tirait sur mon pantalon, le désir en moi a été si réel que j’ai senti mes genoux fléchir.
» “Juste un peu, a-t-elle imploré.
— Je ne peux pas.
— Juste une gorgée, mon amour.
— Je ne peux pas.”
» Elle a sifflé, sombre et frissonnante, se dressant tel un serpent. J’ai dû fermer les yeux pour ne pas voir sa colère, je ne m’en sentais pas la force.
» Je n’avais jamais voulu ça.
» Quand j’ai ouvert les yeux, elle se tenait à l’écart dans le noir, les bras croisés. Le vent agitait de longues mèches de ses cheveux autour d’elle. Dieu du ciel, elle était belle. J’en serais presque tombé à genoux pour supplier, pour prier. Tout me revenait. Tout s’effondrait.
» “Je t’aime, lui ai-je dit.
— Si c’était vrai, tu ne me dirais pas non.
— Astrid… comprends-moi… j’ai besoin de mes forces.”
» Elle a eu un bref regard en direction du feu. “Pour elle.
— Elle n’a personne d’autre.
— Elle n’est pas ta fille. Elle n’appartient pas à ta famille.
— Je sais cela !
— En es-tu sûr ?” Elle m’a jeté un coup d’œil, une longue mèche noire accrochée au bord de ses lèvres. “Tu n’es plus toi-même, mon amour. Tu t’es déjà beaucoup trop impliqué dans cette histoire, et tu n’as toujours pas avancé. Tu oublies pourquoi tu nous as quittées, Gabriel.
— Non, ai-je répondu d’une voix de fer. Je me souviens.”
» Elle s’est tournée pour me faire face, et j’ai vu des larmes de sang dans ses cils. “Là où tu vas, je ne pourrai pas te suivre. Je ne veux pas que tu y ailles.
— Dior sera en sécurité à San Michon. Et la prochaine fois que Danton se manifestera, je serai prêt, je…
— Cette fille n’est pas la raison de ta présence. Ce n’est pas pour elle que tu as quitté Patience. Que tu m’as quittée.”
» J’ai serré les poings. “Je sais pourquoi je suis là. Tu n’as pas besoin de me le rappeler. Je le vois chaque fois que je ferme les yeux !
— Ne sois pas en colère, s’il te plaît”, a-t-elle chuchoté.
» J’ai baissé la tête, retenant mes larmes.
“Dis-moi que tu m’aimes, a-t-elle murmuré, le seul son dans l’obscurité.
— Bien sûr que je t’aime.
— Promets-moi de ne jamais me quitter.
— Comment le pourrais-je ?” Je me suis accroupi, la tête entre les mains. “Je n’ai jamais désiré que toi. Avant toi et Patience, ma vie n’était pas complète… Vous étiez les pièces manquantes dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Vous…
— Gabe ?”
» Ouvrant les yeux, j’ai vu Dior, debout dans l’obscurité, qui me regardait. Elle devait avoir froid, dans sa redingote saupoudrée de neige. L’air effrayé, elle tenait Cendreuse dégainée entre ses mains, le sombre acier stellaire luisant à la lumière des flammes, loin derrière elle.
» “Je t’ai entendu crier. Tu parlais à quelqu’un ?”
» Un seul regard m’a suffi pour vérifier qu’Astrid était partie ; un spectre évanoui dans les ténèbres.
» “À moi-même, ai-je répondu, me relevant et rebouclant ma ceinture. Personne d’autre.
— Tu saignes”, a-t-elle observé, pointant sa lèvre du doigt.
» J’ai léché l’égratignure, le sang, mes crocs toujours longs et aiguisés dans mes gencives. “Ce n’est rien. Tu ne devrais pas t’éloigner du feu. Tu vas attraper la mort.”
» Lui prenant la main, je l’ai entraînée à côté de moi.
» “Tout va bien ? a-t-elle demandé.
— Ça va. C’est juste… ne t’écarte plus de la lumière, d’accord ? C’est dangereux.
— Gabriel, je m’inquiète pour toi.
— Tu ne devrais pas.” Je lui ai arraché Cendreuse, l’air mauvais. “Et rends-moi cette maudite épée. Tu ne saurais pas quoi en faire de toute façon.”
» À quoi joues-tu, Gabriel ?
» “La ferme, Cendre.”
» Tout s’effiloche, tout se défait. De longues années, nous avons affronté les t… ténèbres ensemble, et je te le dis en vérité… en vérité… je suis navrée de mon rôle dans tout ça. Mais au bout de cette route, c’est la fol…
» J’ai remis la lame au fourreau pour la faire taire. Dior m’a fixé du regard, alors que nous regagnions le cercle des flammes. Frissonnant, je me suis accroupi au chaud, léchant la morsure sur ma lèvre. En face de moi, Dior a glissé les mains à l’intérieur de ses manches à la coupe impeccable.
» “Tu sais… tu pourrais m’apprendre, a-t-elle murmuré. Si tu es si inquiet…”
» Levant la tête, j’ai croisé son regard. “T’apprendre quoi ?”
» Elle a indiqué Cendreuse d’un geste de la main, risquant un petit sourire. “À me servir d’une épée.
— Je ne pense pas.”
» Son sourire a faibli. “Pourquoi ? Je sais me débrouiller avec un couteau.
— Parce qu’avec une lame comme celle-là, de vagues notions sont plus dangereuses qu’aucune notion. Ou pas de lame.
— Gabriel, écoute-moi…
— Non. Ça ne fait que t’encourager.
— Trop de gens sont déjà morts à cause de moi, a-t-elle répliqué sèchement. Je ne veux pas que mes amis se battent à ma place.
— Et pourtant, je suis là.”
» Elle est restée sans voix, mais pas longtemps. “Tu sais, j’ai survécu pendant des années sans l’aide de personne. J’ai grandi dans la merde, et je m’en suis arrachée toute seule. D’après mes calculs, je t’ai déjà sauvé les miches trois fois, mais à tes yeux ça ne compte pas apparemment. Tu as changé d’attitude, depuis que tu as découvert que je suis une fille. Eh bien, tu n’es pas mon père, et je ne suis pas ta fille.
— Ça, c’est sûr ! Tu ne lui arrives pas à la cheville.”
» Elle a alors reculé d’un pas, comme si je l’avais giflée. “Merde, t’es vraiment un fils de pute. J’essaie d’être gentille, je m’inquiète pour toi, et toi, tu me craches à la gueule comme si…
— La ferme.
— Tu n’as pas à me dire de la fermer ! Pour qui tu te prends, nom de…
— Non, tais-toi ! ai-je sifflé, levant une main. Écoute !”
» La mâchoire serrée, elle s’est renfrognée d’un air furieux, mais a tout de même réussi à se maîtriser. Inclinant la tête, Dior a tendu l’oreille. La tempête continuait de faire rage, fouettant les branches des arbres, mais au-dessus de la clameur, il y avait autre chose, de plus faible, quelque part vers l’ouest.
» Le regard de Dior a rencontré le mien, tandis que sa respiration accélérait un peu. “… Le tonnerre ?
— Ce sont des bruits de pas.”
» Elle a froncé les sourcils. “Des gros, alors.”
» À l’aide d’un tison prélevé sur le feu, j’ai allumé la mèche de la lanterne de chasseur à ma ceinture. Dior est restée près de la flambée, les yeux plissés, alors qu’elle s’efforçait d’entendre quelque chose.
» “Je pense…” Elle a secoué la tête. “Je pense qu’ils approchent.
— Exact.” J’ai jeté une couverture sur le dos de Fortuna, que j’ai tapotée de la main. “Ne traînons pas là.”
» Notre querelle oubliée, Dior a elle aussi saisi une branche enflammée sur le feu, avant de sauter d’un bond sur Fortuna. La jument a piétiné sur place, les oreilles rabattues en arrière, alors que j’empoignais ses rênes, la guidant à pied dans le sous-bois. Le vent hurlait, la neige s’amoncelait, tombant à travers les enchevêtrements au-dessus de nous, tandis que je me repérais grâce à mes yeux de demi-sang.
» “Où allons-nous ?” a demandé Dior.
» J’ai pointé du doigt vers l’ouest, en direction de ce qui avançait à pas lourds vers nous. “Le plus loin possible de ça.”
» Le bruit se rapprochait, distinct à présent de la tempête qui se déchaînait. J’entendais chuchoter entre les arbres morts, un frisson montant dans mon ventre. Risquant un coup d’œil par-dessus mon épaule, j’ai vu des formes ; une multitude, au loin dans l’enchevêtrement végétal. D’abord, j’ai craint d’avoir affaire aux Morts, à une légion levée par Danton, qui nous aurait surpris sous couvert de la nuit. Sans savoir si je devais me sentir soulagé ou effrayé, j’ai fini par m’apercevoir que nos poursuivants n’avaient rien d’humain. Des ombres dans les ombres, leurs chuchotements gagnant en volume. Des formes imposantes aux yeux comme des lampes-tempête dans les ténèbres, la peau grêlée de pustules. Trop de jambes, trop de bouches. Trop près. De plus en plus près.
» “Cramponne-toi !”
» Nous courions à présent, et Fortuna, les yeux exorbités, tirait sur les rênes dans ma main. La peur lui faisant oublier toute prudence, la jument voulait galoper, mais foncer à l’aveuglette dans cette forêt à la lumière de ma seule lanterne relevait de la pure folie. Pendant ce temps, ces formes, ces choses, aux membres d’araignée et au regard de hibou, continuaient d’affluer, telle une vague de griffes et de dents, dagues et poignards trop nombreux pour les compter. Et bien que j’ignore complètement quelles horreurs avaient pu enfanter ces monstres, j’ai su qu’ils étaient affamés.
» “Gabriel ! a hurlé Dior.
— Putain de… Fais-moi de la place !”
» Dior s’est poussée vers l’avant, alors que je montais tant bien que mal derrière elle sur la jument. J’ai mis mes bras autour de sa taille, tandis que Fortuna se lançait au galop. Les branches sur notre passage m’ont griffé le visage jusqu’au sang. Tête baissée, Dior s’est pliée en deux, chevauchant comme si l’enfer était à nos trousses. Elle a risqué un regard en arrière, les yeux agrandis par la terreur.
» “Putain, qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ne regarde pas !
— Merde, Gabriel, ils…
— NE REGARDE PAS !”
» Une faune difforme, au-delà de toute raison. Les cauchemars d’arbres hurlants, vomis par les vestiges pourrissants d’un berceau autrefois vert. Des tumeurs en guise de peau, des champignons vénéneux à la place des yeux, des visages à l’intérieur de bouches à la mâchoire pendante, alourdie par les spores et la folie. J’avais parcouru les chemins les plus sombres de ce monde. J’avais regardé l’enfer dans les yeux, et l’avais vu me rendre mon regard. Mais, putain de Rédempteur, je n’avais jamais rien croisé de pareil.
» Sans Fortuna, ils nous auraient rattrapés. Mais la jument a couru de toutes ses forces, se faufilant entre les géants en putréfaction, dont les branches semblaient se tendre vers nous, comme pour nous freiner. Et bien que cette jument n’ait jamais été le cheval le plus rapide que j’aie monté, elle était l’un des plus solides. Bientôt, ses flancs ont été moites de sueur, sa poitrine se soulevant tel un soufflet. Ma lanterne n’éclairait pas à plus de quatre mètres devant nous, mais Fortuna n’a pas trébuché. Nous avons déjoué les pièges du sous-bois, évitant les ravines, sautant par-dessus les arbres abattus, tandis que la neige tombait dru autour de nous. Dior et moi nous sommes cramponnés comme si nos vies en dépendaient. Je l’ai entendue qui priait ; trouvant sa main, je l’ai serrée fort, alors qu’elle pressait la mienne en retour.
» “N’aie crainte, lui ai-je dit. Je suis là.”
» La neige nous aveuglait, mais nous avons continué à galoper dans un fracas de sabots, fuyant devant cette légion difforme. Nos larmes gelaient sur nos joues. J’ai perçu un changement dans le vent, qui ne sifflait plus à travers les branches ; il hurlait. Autour de nous, les arbres se sont éclaircis, et l’espace d’une seconde, j’ai pensé que nous étions tirés d’affaire. Quand j’ai compris la situation, mon cœur s’est serré. Fortuna a continué de foncer, fidèle à son nom, fidèle à elle-même jusqu’au bout, jusqu’au moment où sa chance a fini par l’abandonner.
» J’ai hurlé, tirant sur les rênes… mais trop tard, trop tard, alors que le bord de la falaise apparaissait devant nous. Et avec un hennissement terrifié, la jument paniquée a galopé dans la brèche et nous a tous précipités dans le vide.
» Dior a poussé un cri strident. “CRAMPONNE-TOI !” lui ai-je lancé. La tenant fermement par la taille, je nous ai retournés, au moment où nous étions désarçonnés. Cette pauvre Fortuna a de nouveau hurlé. Je me suis ramassé autour de Dior, la serrant avec force. J’ai eu le souffle coupé alors que nous entrions en contact avec une surface irrégulière et fragile, qui a cédé, nous faisant décrire une vrille. Quelque chose a percuté mon crâne, se fendant en éclats, et je me suis aperçu que nous avions heurté la membrure nue d’un genre de pin. Dans la descente, les branches m’ont lacéré, elles m’ont griffé, mais j’ai refusé de lâcher Dior. Je l’ai entendue hoqueter, ai senti ma jambe se prendre entre deux branches tordues et casser net. J’ai hurlé de souffrance alors que tout tournait autour de moi et qu’enfin, nous nous écrasions sur un amoncellement épais de neige fraîche.
» Le monde était en feu. La douleur est passée par toutes les couleurs sous le ciel. J’ai vu l’os dépasser de ma cuisse, à travers le cuir – un éclat irrégulier de fémur, rouge luisant. J’avais du sang dans les yeux, dans la bouche. Partout autour de nous, le froid et l’obscurité. La peur m’a percé le cœur alors que je serrais Dior dans mes bras, criant désespérément son nom.
» “Dior ? Dior !”
» Elle gisait, immobile, des cheveux répandus sur le visage, mais au lieu de leur blanc habituel, ils étaient rouges. Elle avait une coupure au front, mais elle respirait. J’ai fermé les yeux, la tenant contre moi, tremblant de soulagement. La neige formait des congères autour de nous, le vent chantait une mélopée funèbre. L’odeur de la mort a attiré mon attention. Alors, je l’ai vue, à une vingtaine de mètres de nous, notre pauvre Fortuna, effondrée sur le sol.
» Je ne parvenais pas à distinguer le sommet de la falaise. Je n’avais aucune idée de la hauteur de notre chute. J’ignorais également si nos poursuivants avaient abandonné la traque. Il n’y avait que des broussailles clairsemées et des pins morts dans les parages, ni arbres ravagés par le Fléau ni yeux luisants. J’ai compris que nous étions sortis de la forêt. Mais même si les horreurs qui nous pourchassaient ne nous avaient pas suivis, la mort menaçait toujours à quelques battements de cœur de distance.
» J’avais la jambe cassée, l’os dépassant carrément de la chair. Je pouvais réduire la fracture, mais elle mettrait du temps à guérir, un luxe que nous n’avions pas. Il faisait nuit noire, mon sang gelait dans la neige autour de nous, et nous n’avions rien pour alimenter un feu, aucun moyen de trouver un abri.
» J’ai maladroitement allumé ma pipe, réfléchissant à toute vitesse, tandis que j’avalais une goulée. Puis, retirant mes gants, j’ai serré les dents, hoquetant alors que je remettais l’os en place dans ma cuisse. La douleur était fulgurante, et mes mains ont tremblé quand j’ai poussé mon fémur fracturé à l’intérieur du muscle déchiré. J’ai entendu un son, sous le vent, irrégulier et guttural, et j’ai fini par prendre conscience que c’était moi, mon hurlement, au moment où l’os frottait contre l’os.
» Le saignement avait ralenti. Arrachant ma ceinture, j’ai pressé Cendreuse dans son fourreau contre ma jambe, avant de l’attacher autour de ma cuisse, serrant aussi fort que possible. Les mains écarlates et tremblantes, j’ai de nouveau tiré sur ma pipe, sentant la douleur refluer. J’ai continué de tendre l’oreille, à l’affût d’éventuels poursuivants, sachant pertinemment que, si ces choses nous rattrapaient, elles nous mettraient en pièces.
» Pas le temps de se faire de la bile, me suis-je dit. Ni d’avoir peur.
» Quand tu ne peux pas faire grand-chose, fais ce que tu peux.
» Avec une grimace de douleur, j’ai empoigné Dior par sa redingote, et je nous ai traînés plus près du cadavre de Fortuna. J’ai examiné Dior, pour m’assurer qu’elle n’avait rien de cassé, qu’elle ne saignait pas, mais mon corps semblait lui avoir épargné le pire de notre chute. Prenant la dague que je lui avais donnée, je me suis donc tourné vers la jument morte. Elle nous avait portés plus longtemps que nous aurions pu l’espérer. Elle avait été une amie fidèle dans les ténèbres, et je m’en voulais d’exiger plus de sa part. Mais elle pouvait nous rendre un dernier service.
» “Je suis désolé, ma grande, ai-je chuchoté. Je regrette que ta chance n’ait pas tenu davantage.”
» J’ai enfoncé le couteau dans son ventre, rencontrant un flot gras de sang et de merde. Puis j’ai fait remonter la lame vers ses côtes, sciant à travers l’os. De la vapeur s’est échappée de la plaie alors que je plongeais les mains dans cette épouvantable chaleur. Ravalant ma bile, j’ai attrapé et soulevé de longs rouleaux d’intestins luisants, puis plus hauts, dans sa poitrine, les grands sacs gonflés de ses poumons, son cœur intrépide. Je me suis arrêté quand tout ce qui se trouvait à l’intérieur de la jument ne formait plus qu’un gros tas de viscères fumant dans la neige.
» Les lèvres de Dior étaient bleues quand je l’ai extirpée de ses fourrures et de sa redingote, lui ai retiré ses bottes et son pantalon. Dans un craquement, j’ai écarté les côtes de Fortuna, m’aidant d’une épaule et du coude pour aménager une ouverture. Malgré les protestations véhémentes de ma jambe blessée, j’ai traîné Dior hors du froid qui la tuerait et dans le seul abri que nous avions. Trempé de sueur et essoufflé, je me suis enfin écroulé contre le flanc de cette pauvre Fortuna, me couvrant de ses entrailles pour la chaleur.
» “Merci, ma grande”, ai-je murmuré à la jument en lui caressant la joue, par-dessus le vent hurlant.
» Un salaud fait de plus vieux os qu’un imbécile.
» Je suis resté là, dans le sang qui refroidissait lentement. Rien d’autre à faire qu’attendre, guérir et espérer.
» Espérer, pas prier. Jamais.
» Tendant le bras à l’intérieur de Fortuna, j’ai trouvé la main de Dior, que j’ai serrée, fort.
» Et ensemble, nous avons attendu l’aube. »
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