L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 61 sur 103

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L’empire du vampire T1

VII - Les Impies

 VII 

Les Impies

 

« ous étions rentrés à San Michon sans ménager nos chevaux, N

envoyant Archer en avant-garde, porteur d’un message qui informait l’ordre d’Argent de notre découverte. Et bien que nos blessures se soient fermées en chemin, le prix de notre quasi-victoire demeurerait gravé sur notre peau à jamais. Les griffes du fils tué de Laure Voss avaient incisé mon torse et mon bras. Le ventre de Talon garderait la marque de l’Ombre rouge jusqu’à la fin de ses jours, et Aaron resterait défiguré par la cicatrice en forme de crochet qui lui balafrait le front et la joue.

» Mais Greyhand avait payé le plus lourd tribut.

» Du côté droit, il avait perdu son bras, son œil et son oreille. La première nuit après notre retour au monastère, il s’est agenouillé au premier rang à la messe, comme si de rien n’était. Mais il ne serait plus jamais le chasseur qu’il avait été. Et nous le savions tous.

» Après que les hymnes de fin de célébration ont résonné dans la cathédrale, l’abbé Khalid et le séraph Talon ont demandé à Aaron et moi de rester. J’ai tenté d’attirer l’attention de Greyhand, alors qu’il sortait, mais il m’a ignoré, comme sur le chemin du retour. Un grand nombre de non-dits couvaient encore entre nous. Bien que nous ayons découvert le stratagème du roi éternel, j’étais responsable de la façon dont les choses avaient tourné à Coste. Moi, et moi seul. Mon maître avait fait le serment de ne plus m’emmener en Chasse en tant qu’apprenti. Je craignais que ma désobéissance ne se solde par une exclusion pure et simple de l’ordre. Si étrange que ça puisse paraître, en dépit de toutes les difficultés que j’y avais rencontrées, je considérais San Michon comme mon foyer à présent. Et je redoutais par-dessus tout qu’on me force à l’abandonner.

» Khalid se tenait à l’autel, Talon à côté de lui. Comme d’habitude, l’abbé de San Michon avait fière allure, l’argent de son égide luisant sur sa peau foncée. La lumière chymique des globes de la voûte se reflétait dans ses yeux verts fardés de khôl. Un silence de mort régnait dans la cathédrale.

» “Le séraph Talon m’a informé des événements survenus à Coste, a-t-il dit. Faire front contre une fille du roi éternel n’est pas un mince exploit. Manifestement, la grâce du Tout-Puissant vous accompagne, initiés.”

» La boule dans mon ventre est devenue plus lourde quand le regard de Khalid est tombé sur moi.

» “À moins que le diable aime ses enfants.”

» Ma gorge s’est serrée, alors que l’abbé se tournait vers Aaron.

» “Initié de Coste, Greyhand m’a rendu compte de ton comportement admirable ces derniers mois. Tu as fait preuve de patience, de bravoure et de discipline. Tu as également porté le coup fatal à un petit-fils du roi éternel. Ton maître estime que tu es prêt à prononcer tes vœux et à intégrer l’ordre.”

» De Coste m’a regardé, visiblement déchiré. “Père abbé… c’est Gabriel qui m’a donné l’occasion d’achever le fils de Laure, lui qui a fait chanceler Laure assez longtemps pour nous permettre de trouver refuge dans un lieu saint. Sans lui, nous serions tous morts.

— Greyhand m’a parlé de la conduite de l’initié de León à Coste”, a répondu Khalid.

» J’ai baissé les yeux, mon estomac se nouant de plus belle. Bien sûr, Greyhand avait entretenu Khalid de mon mépris des ordres que j’avais reçus. Ma témérité avait valu à mon maître de perdre son bras droit, et elle avait failli nous coûter notre proie. Greyhand avait pris ma défense quand Talon avait suggéré de m’emmener au Pont vers le Paradis. En provoquant son courroux, j’avais peut-être gâché mon seul soutien. Pourtant…

» “Que va devenir maître Greyhand, père abbé ? ai-je demandé à voix basse.

— Je t’aurais cru plus soucieux de ton propre sort, Petit Lion.

— J’ai agi comme il me semblait juste, ai-je murmuré, sans relever la tête. En fait, je ne changerais rien. Mais… je sais que ce qui est arrivé à Greyhand est ma faute.

— Greyhand n’a pas encore décidé la voie qu’il suivra, a soupiré Khalid. Il est aussi résistant que l’acier argenté. Mais il aura besoin de temps pour se remettre de ce que l’Ombre rouge lui a infligé. Physiquement et mentalement.

— Maudite sangsue, a chuchoté Aaron.

— Nous ne pouvons pas la laisser s’en tirer à si bon compte, ai-je craché. Nous devrions la traquer et…

— Tu ne feras rien du tout, sale petit merdeux, m’a coupé Talon. Tu mérites le fouet, alors estime-toi heureux de garder tes tatouages et de ne pas être jeté dehors.”

» J’ai tressailli. “Vous voulez dire… On ne va pas me chasser de l’ordre ?

— Non”, a répondu Khalid. Je me suis tout de suite senti le cœur beaucoup plus léger. “Ta désobéissance justifie une sanction. Mais nul ne peut nier que tu as sauvé la vie de tes compagnons, Petit Lion. Par ailleurs, ton courage nous a donné un avantage tombé du ciel contre le roi éternel. Le temps n’est toutefois pas à la vendetta contre Laure Voss. Nous devons concentrer toutes nos forces sur un seul objectif : stopper son père. Et grâce à tes efforts, nous savons maintenant avec certitude où la Légion infinie frappera.”

» La pensée de bénéficier d’un sursis m’a rempli d’allégresse. Je serais donc aux côtés de mes frères dans la bataille à venir.

» “Avinbourg”, ai-je chuchoté.

» Khalid a hoché la tête. “La carte que vous avez récupérée nous apprend que Voss a l’intention de s’emparer de cette place forte. À partir de là, il marchera vers le sud pour prendre les villes sises le long du Don du Ciel : Coste, Tolbrook et Skyefall. Ainsi, il coupera l’approvisionnement en argent de l’empire tout entier. Même en étant au fait de sa stratégie, le temps presse. Ce sera bientôt le cœur de l’hiver. La rivière Cherchant est presque déjà complètement gelée. L’empereur Alexandre a vidé toutes les garnisons des environs du Don du Ciel pour renforcer Avinbourg. De son côté, l’impératrice elle-même doit prendre le commandement d’une puissante armée en provenance de dún Fas, dún Cuinn, Redwatch et Beaufort.

» Aaron a cligné des yeux. “Isabella vient à San Michon ?”

» Khalid a hoché la tête. “Elle battra le rappel de ses troupes ici dans une semaine. Alors, j’espère que votre Chasse ne vous a pas trop épuisés, initiés. Bientôt, on vous réclamera à nouveau pour défendre la sainte Église.”

» J’ai senti monter en moi un mélange de peur et d’exaltation. L’idée de repousser un siège contre des milliers de Morts pour le destin du Nordlund avait presque de quoi donner le tournis. Mais c’était tout ce pour quoi j’avais travaillé. Par ailleurs, nous venions de faire l’expérience de la noirceur du mal que nous affrontions.

» “Initié de Coste, tu prononceras tes vœux prièdi prochain, a dit Talon. Nous passerons en revue ensemble les détails du déroulement de l’ordination, dès que possible.”

» Khalid s’est tourné vers moi. Mon cœur battait la chamade. J’avais conscience d’avoir été très près de tout perdre. Mais dans ses yeux, j’ai vu qu’au bord du précipice, c’était sa parole qui m’avait épargné la chute.

» “Repose-toi cette nuit, Petit Lion. Tu en auras besoin.”

» Je me suis incliné, hébété de gratitude. “Par le sang, père abbé.”

» J’allais partir, quand j’ai offert ma main à de Coste. Après une hésitation d’une fraction de seconde, il l’a serrée. Malgré nos différends, je savais qu’Aaron avait mérité son ordination. Depuis que nous nous étions mutuellement sauvé la peau à Coste, je commençais à me sentir plus proche de lui. Nous n’étions pas des amis. Mais le feu des combats forge un lien étrange et puissant, une fraternité qui ne peut s’écrire que dans le sang. Même entre hommes qui d’ordinaire se méprisent.

» Je suis sorti de la cathédrale dans la nuit glaciale. J’ai entendu la bonne humeur qui régnait au réfectoire : le rire de Baptiste, la flûte du frère Alonso. Néanmoins, je restais perturbé par une pensée que je ruminais depuis notre départ de Coste. Je savais que je ne pouvais rien croire de ce que Laure Voss nous avait dit. Mais la façon dont Talon était entré dans une rage folle quand Voss avait mentionné sœur Aoife… En dépit de mon sursis, je flairais un mystère, sans parvenir à aller au fond.

» Mais je connaissais quelqu’un qui pourrait éclairer ma lanterne…

» L’attente était insoutenable. Aux baraques ce soir-là, les initiés ont exigé qu’Aaron et moi leur livrions le récit de la bataille contre la fille du roi éternel. Il a fallu des heures avant que tout le monde soit couché. Quand j’ai enfin pu sortir en catimini, j’ai traversé le monastère et me suis introduit dans l’obscurité de la grande bibliothèque.

» Je me suis faufilé entre les étagères dans le silence. Devant la vaste carte de l’empire sur le parquet, mes yeux ont cherché la chaîne du Don du Ciel, avec un nom d’ange différent écrit sur chaque mont. J’ai imaginé la légion du roi éternel, marchant sur Avinbourg en ce moment même. Je me suis senti frémir à l’idée de la bataille qui se préparait.

» Mais pas autant qu’en pensant à elle.

» Je ne l’avais pas vue depuis des mois, et ces dernières minutes avant d’entrer dans la section interdite m’ont semblé interminables. Et si elle n’était pas là ? Et si elle avait trouvé le moyen d’échapper à cette cage, comme elle se l’était juré ? Et si…

» Mais elle était là. Assise à la grande table en chêne, entourée de ses livres. Libérés de leur coiffe, ses cheveux tombaient en longues mèches noir d’encre, encadrant ses joues pâles. D’une de ses mains, elle suivait le texte qu’elle lisait, tandis que l’autre tenait contre son nez un mouchoir rougi. La sœur novice Chloe était installée à côté d’elle, absorbée dans un ouvrage poussiéreux. L’odeur de sang et de rêvre flottait dans l’air. Curieusement, Chloe gardait un fusil à rouet à portée de main.

» “Bellaube, mesdemoiselles”, ai-je chuchoté.

» Chloe a sursauté. Astrid a levé les yeux de son livre, son regard sombre rencontrant le mien. Puis elle m’a souri. Dieu, ce sourire… »

Gabriel se laissa aller en arrière dans son fauteuil, fixant le plafond de sa cellule de ses yeux brillants.

« Elle avait un millier de sourires à son répertoire, soupira-t-il. Un sourire aussi cruel qu’un vent d’hiver, glaçant jusqu’aux os. Un sourire doux comme le duvet d’une colombe, à peine une ombre sur la joue, pour vous faire comprendre qu’elle vous écoutait. Un sourire capable de vous faire peur ou de vous faire pleurer. Un sourire qui vous donnait la sensation d’être le seul homme au monde. Et le sourire qu’elle m’a offert cette nuit-là, pour la première fois. Je ne l’ai jamais oublié, même pas après tout le sang et le feu, même pas au bout de toutes les nuits après celle-là. C’était un sourire qui chuchotait, et auquel j’ai répondu de la même manière.

— Que chuchotait-il ? demanda Jean-François.

— Qu’elle était heureuse. Que me voir la rendait heureuse.

» “Dieudemain, Gabriel, a-t-elle répondu.

— Je suis content de vous voir, sœurs novices. J’espère que vous allez bien.

— Je n’ai pas à me plaindre.” Astrid s’est essuyé le nez. “Saignement mineur à part.”

» Chloe a souri, les yeux brillants. “Je me réjouis de te savoir de retour parmi nous en bonne santé, initié.

— J’ai eu plus de chance que mes frères. À quoi sert le fusil ?

— Oh.” Astrid a grimacé. “Ne fais pas attention, c’est à Chloe.

— … Tu as volé un fusil à l’armurerie ? Pourquoi, grand Dieu ?

— Je ne l’ai pas volé, a-t-elle protesté en faisant le signe de la roue. Voler est un péché, Gabriel.

— L’abbé Khalid nous apprend à nous en servir, a expliqué Astrid d’un air indigné. Depuis qu’Aoife a été tuée par cette haut-sang, les sœurs s’entraînent le findi. C’est tout bonnement révoltant.”

» Chloe l’a fixée du regard. “C’était ton idée, Azzie.

— Je me suis contentée de suggérer, à portée de voix du père abbé, que certaines des filles dormiraient mieux si elles savaient se défendre. Je ne pensais pas qu’ils rendraient ça obligatoire.”

» Chloe s’est tournée vers moi en levant les yeux au ciel. “Elle ergote maintenant. En fait, c’est une excellente tireuse. Mais paraître y prendre plaisir ? Que Dieu l’en préserve !

— Traîtresse, comme oses-tu ? Je serai malheureuse si j’en décide ainsi. C’est à toi que ces leçons semblent plaire. Et un peu trop, pourrait-on dire. Tu es censée être promise au Tout-Puissant, mais tu trimbales cet engin comme si tu couchais avec lui.

— Oh, tais-toi.” Chloe a rougi terriblement et a répété son signe de la roue. “Je n’aime pas ce genre de langage.”

» Réprimant un petit sourire narquois, Astrid m’a lancé un regard entendu. Elle a pris la main de Chloe, l’a embrassée et l’a pressée contre sa joue. “Pardonne-moi, ma chérie. Je te taquine, c’est tout.

— Eh bien, pour ma part, je pense que c’est une excellente idée, ai-je dit, indiquant le fusil d’un signe de la tête. Sans même parler de la mort d’Aoife, la nuit s’assombrit hors de ces murs et augure d’un avenir de plus en plus sinistre.”

» Chloe a écarté de la main une boucle sur sa joue. Elle a baissé la voix. “Des rumeurs ont circulé sur ta Chasse à Coste, des choses épouvantables.

— Je n’en ferai pas de beaux rêves, c’est certain.”

» Astrid m’a examiné attentivement, la tête penchée. “Mais… ça va ?”

» J’ai regardé notre petit sanctuaire autour de moi, avant de replonger mes yeux dans les siens. “Mieux, maintenant.”

» Elle a de nouveau souri, et j’ai pris une chaise. Le parfum vif et métallique du sang d’Astrid dans l’air me donnait la chair de poule. J’ai senti ma soif, telle une fissure se propageant lentement à travers la glace sous mes pieds. Même avec tout le sanctus fumé sur la route, ces fissures semblaient gagner en profondeur, comme si l’alimenter chaque soir contribuait à la réveiller. Et bien qu’elle soit tenue en bride, rôdant derrière les barreaux de sa cage, au lieu de se jeter contre eux, le rappel constant de cette bête en moi me mettait mal à l’aise.

» Sans jamais l’avoir rencontré, je restais le fils de mon père…

» “Bien, a déclaré Astrid. Chloe et moi avons des nouvelles qui devraient t’égayer encore plus. Deux choses, en fait. Commençons par ce qui, je l’espère, est le moins alarmant.”

» Elle m’a tendu une liasse de parchemins cachetée à la cire. J’ai tout de suite reconnu l’écriture. “Maman…

— Elle t’a répondu presque immédiatement, a précisé Astrid avec un sourire. Je t’avais bien dit que tu lui manquais.”

» Les deux novices m’ont observé d’un air curieux alors que j’ouvrais le courrier et lisais, aussi vite que j’en étais capable.

» Mon très cher fils,

» Ta lettre m’a remplie de joie. Les conditions de notre

séparation ont pesé comme une pierre à mon cou, et tu me

manques, autant que le soleil aux fleurs. Celene, à qui tu

manques également beaucoup, se fait un point d’honneur à

se comporter terriblement mal pour combler le vide laissé par

ton absence. Elle m’informe aussi que tu as pris un retard

considérable dans ta correspondance avec elle.

» Je suis heureuse que tu aies trouvé un foyer, mon chéri.

Je m’en veux tellement de ne pas t’avoir parlé de ton

hérédité. D’abord, j’ai prié Dieu, dans l’espoir que ton père

ne t’ait pas transmis sa malédiction. Et quand j’ai compris

que ton destin serait de porter le fardeau de mon péché, j’ai

eu peur de ce que tu penserais de moi. J’aurais dû te préparer.

À présent, je ne peux qu’implorer ton pardon.

» J’étais très jeune, quand j’ai rencontré ton père, Gabriel.

Et l’amour rend parfois aveugle. Mais sache que je l’ai

réellement aimé. À sa manière, peut-être m’a-t-il aimée aussi.

Je suis prête à t’en dire plus, mais seulement les yeux dans

les yeux.

» Je t’en prie, demande à ton abbé de t’accorder un congé

pour la Nativité. Je répondrai à toutes tes questions. Ensuite,

j’espère que tu accepteras de me serrer dans tes bras et de me

pardonner. Je suis ta mère, et je t’aime plus que tu peux

l’imaginer, n’en doute jamais.

» Le sang des lions coule dans tes veines, mon fils. Je te

demande de faire preuve de courage encore un mois ou deux.

Alors, tu sauras tout ce que tu as besoin de savoir, peut-être

plus.

» Ta maman qui t’aime.

» J’ai terminé ma lecture, la mine renfrognée, mes crocs tirant sur mes gencives, alors que je sentais la colère monter en moi. Je pouvais comprendre qu’une lettre ne soit pas l’endroit pour révéler une vérité aussi lourde. Mais tout de même, l’absence de réponse me laissait un goût amer en bouche. L’irritation née de cette frustration devenait une sensation hélas bien connue.

» “Ce n’est pas ce que tu attendais ?” a murmuré Astrid.

» J’ai respiré profondément pour me calmer. “Toujours plus de questions, ai-je soupiré.

— Eh bien, dans ce cas, nous avons au moins une réponse pour toi.” Chloe s’est levée en direction des étagères poussiéreuses. “Bien que la fortune ne nous ait pas souri dans nos recherches sur la mort du jour, Azzie et moi avons eu plus de succès te concernant.”

» J’ai regardé vers elle, des frissons dans le ventre. “Vous avez trouvé une mention de cette cinquième lignée ? Pourquoi ne pas l’avoir dit ?

— Elle vient de le faire, Gabriel, a dit Astrid, d’une voix étouffée par son mouchoir. Qui aurait cru que tout ce sang se révélerait providentiel…

— C’est là.” Chloe a rapporté un livre ancien, bordé de cuivre terni et relié dans un cuir pâle et craquelé. Sur le dos, le temps avait presque effacé le titre en lettres d’or et en relief.

» “Je ne lis pas cette langue, ai-je admis.

— Peu de gens la connaissent. C’est un dialecte issu du talhostique ancien, antérieur aux Guerres de la Foi. J’ai mis des jours à traduire quelques fragments. C’est un bestiaire, écrit par un érudit, un vampire nommé Lûzil. Ou Lûsille. Nous n’avons pas de certitude sur ce point.”

» Chloe a ouvert l’ouvrage presque religieusement. Les pages jaunies par l’âge ont craqué alors qu’elle les tournait. J’ai vu des planches anatomiques de monstres effrayants, complètement imaginaires pour certains, variantes pour d’autres des métamorphes, représentants du peuple caché et créatures déchues dont je ne connaissais que trop bien la réalité. À mi-chemin entre folklore et réel, le contenu de ce volume paraissait totalement fou.

» “Étrange vélin, ai-je observé en touchant la page.

— Nous pensons qu’il s’agit de peau humaine, a murmuré Astrid.

— Sainte Viergemère…

— Là. Voilà ce que je cherchais.” Chloe a tourné le livre vers moi. J’ai vu les écus héraldiques des quatre lignées vampires, dans un style archaïque : le corbeau blanc couronné d’or du Sang Voss ; les roses et les serpents du Sang Ilon ; les deux loups et les lunes jumelles du Sang Chastain ; l’ours et le bouclier brisé du Sang Dyvok. Mais le texte était illisible.

» “Qu’est-ce que ça dit ? Est-ce que l’auteur mentionne une cinquième lignée ?”

» Astrid a tourné à la dernière page, vierge et desséchée par l’âge. “Apparemment non.”

» J’ai serré les dents de frustration. “Alors, pourquoi me montrer ça, Astrid ?

— Parce que, Gabriel, les apparences sont parfois trompeuses.” Elle a éloigné son mouchoir de son nez et, se penchant au-dessus du livre, elle a reniflé fortement. Du sang s’est mis à couler goutte à goutte sur la page vierge.

» “Qu’est-ce que tu…”

» Chloe a levé la main, les yeux brillants d’excitation. “Attends, et regarde.”

» Je me suis tu, tentant d’ignorer le parfum du sang d’Astrid, de ne pas imaginer le goût qu’il aurait, sa viscosité suave sur ma langue. Les gouttes de ce doux poison luisaient tels de sombres rubis sur la page poussiéreuse. Puis j’ai éprouvé une sensation de roulis dans mon ventre, et j’ai écarquillé les yeux.

» Le sang bougeait.

» Lentement, d’abord. En tremblant. Mais oui, comme par quelque obscure chymie, il a semblé s’animer d’une volonté propre et s’enfoncer dans le vélin, comme absorbé par une éponge. La tache s’est élargie, formant peu à peu des mots illisibles autour d’un symbole, à l’instar des armoiries des autres lignées.

» Deux crânes se regardant, sur un bouclier orné.

» “Par le Rédempteur, ai-je chuchoté. Qu’est-ce que ça dit ?

— Enfin, et en vérité, la plus abjecte de toutes les cours du Sang, a lu Chloe. Une lignée interrompue de sorciers et de cannibales, damnée même parmi les damnés. Crache son nom de ta langue, comme tu le ferais avec le sang d’un porc, et prends garde à ton propre sang, de peur qu’ils ne l’arrachent à tes veines.”

» Astrid a pointé du doigt un nom écrit sous les crânes.

» “Esani, a-t-elle dit. Les Impies.

— Esani…”, ai-je chuchoté.

» Elle a indiqué la page d’un signe de la tête. “C’est une méthode couramment employée par les courtisanes pour transmettre des messages. Elles utilisent du jus de citron ou du lait. Le texte est invisible, mais les lettres noircissent et deviennent lisibles dès qu’on approche le parchemin d’une flamme. Au Palais d’Or, on appelait ça de l’encre sympathique.

— J’ignorais que les vampires se servaient de ce procédé.

— Je pense que personne n’est au courant. Je parcourais ces pages, quand mon nez s’est soudain mis à pisser le sang. J’ai vu le texte apparaître au moment où je tentais de nettoyer cette merde. Une heure plus tard, il s’était de nouveau effacé.

— L’ange Fortuna nous sourit…

— Non, ce n’est pas l’ange de la fortune, a dit Chloe, les yeux brillants. Tu ne comprends donc pas ? C’est exactement ce que j’ai dit la nuit où cette étoile est tombée du ciel ! Dieu nous a réunis. La voilà, notre réponse.” Elle a frappé du doigt le texte qui disparaissait. “Quelque part dans cette bibliothèque, parmi ces livres, la solution à la mort du jour nous attend !”

» Astrid a haussé les épaules. “Si elle est cachée de cette manière, ça expliquerait pourquoi personne ne l’a encore trouvée.

— Ça ne résout pas grand-chose. Tu ne peux pas saigner sur chaque livre…

— Pas sûr…” Astrid s’est mordillé la lèvre. “Mais peut-être que Chloe a raison…

— J’ai raison, a insisté Chloe. Tu étais censé nous confier cette tâche, Gabriel. Astrid était censée découvrir le texte caché et, par la même occasion, la façon de faire renaître le soleil. Je le sais.”

» La ferveur dans les yeux de Chloe était contagieuse. J’aurais juré sentir la présence de Dieu parmi nous. Et voyant s’effacer les lettres de sang sur cette page, j’étais prêt à croire moi aussi à l’accomplissement de quelque plan divin.

» “Nous devrions en parler au père abbé, ai-je proposé.

— Es-tu devenu complètement fou ?” Astrid a englobé la salle dans un grand geste du bras.“Section interdite, tu n’as pas oublié ?

— Il y a beaucoup trop de livres sur ces étagères pour que tu les examines toute seule. Si la réponse à la mort du jour se cache effectivement dans ces pages, tu vas avoir besoin d’aide pour la trouver.

— Et si la prieure découvre que nous avons découché, elle nous fouettera jusqu’au sang. Tout le monde ne cicatrise pas aussi vite que toi, Gabe.

— Alors, c’est moi qui en parlerai à Khalid. Je n’aurai même pas à mentionner vos noms.

— Vraiment ? a demandé Chloe. Tu sais lire le talhostique ancien, maintenant ?”

» Pinçant les lèvres, j’ai regardé les lettres qui perdaient de leur éclat sur la page.

» “Le frère archiviste Adamo nous interdira l’entrée de la bibliothèque, s’il apprend que nous avons lu ces livres sans son autorisation, a dit Astrid. Si nous avions quelque chose de concluant à montrer, je ne dis pas. Mais pour l’instant, je n’ai aucune envie qu’on m’arrache la peau du dos, merci.

— Et de toute façon, l’abbé Khalid a l’esprit occupé par la défense d’Avinbourg”, a ajouté Chloe.

» J’ai hoché la tête à contrecœur. Elles avaient raison, bien sûr. Pour l’heure, un seul objectif monopolisait tous les efforts du monastère, à savoir arrêter le roi éternel. “L’impératrice elle-même est en route pour San Michon.

— Nous sommes au courant, a marmonné Astrid. Depuis l’annonce de cette nouvelle, Charlotte nous a fait astiquer l’argenterie au réfectoire, au cas où cette salope daignerait s’asseoir à notre table.

— Blasphème, Astrid, l’a réprimandée Chloe. L’impératrice est choisie par droit divin.

— L’impératrice est choisie par la bite de cet abruti d’empereur. Et je prie Dieu qu’elle et sa queue se fassent bouffer et chier par des chiens enragés.” Astrid m’a jeté un coup d’œil. “Au fait, je te conseille de te raser avant qu’elle arrive. Cette chose sur ta lèvre n’est vraiment pas une bonne idée.

— C’est une moustache, ai-je répliqué, caressant mes poils hirsutes.

— C’est une hérésie.”

» J’ai rencontré le regard d’Astrid, la gratifiant d’un sourire compréhensif, malgré sa pique un peu rosse. La femme qui l’avait exilée dans cette prison venait en visite, et à la tête d’une armée impériale. Une dose d’amertume m’a semblé excusable et un changement de sujet judicieux. D’ailleurs, j’avais une dernière question, avant de nous mettre au travail.

» “Je voulais vous demander… sœur Aoife… vous la connaissiez bien ?”

» Chloe a incliné la tête en faisant le signe de la roue. “Elle a été très bonne pour moi quand je suis entrée au prieuré. Une femme pieuse, paix à son âme.

— La nuit où j’ai été attaqué dans l’écurie… peut-être une heure avant sa mort, j’ai vu Aoife pleurer dans la cathédrale. Demander à la Viergemère si elle lui avait accordé une grâce ou si elle était maudite. Et quelques jours plus tôt, je l’ai trouvée en conversation avec Kaveh dans l’écurie. Lui en tout cas a paru nerveux que je les surprenne ensemble. Je ne sais pas trop quoi en penser. Tu as une idée, sœur novice ?

— Aucune, a répondu Chloe.

— Kaveh me fournit ma rêvre.” Astrid m’a regardé en fronçant les sourcils. “Peut-être qu’Aoife avait elle aussi pris de mauvaises habitudes. Mais pourquoi t’intéresser à elle maintenant ?”

» Je me suis mordillé la lèvre, les yeux plissés. “La vampire que nous avons affrontée à Coste, elle a mentionné Aoife, et ça a mis le séraph Talon dans une rage folle. Je me demande si…

— Sauf erreur de ma part, l’ordre a une règle qui déconseille fortement d’écouter ce que te disent les vampires, a rappelé Astrid d’un air renfrogné. Peut-être ferais-tu mieux de rester concentré sur l’armée de cadavres assoiffés de sang qui approche ?

— Beaucoup trop de mystères à mon goût…”

» Mais je savais qu’elle avait raison. Si les combats que j’avais livrés à Skyefall et Coste m’avaient appris une chose, c’était la nécessité d’être patient. De prendre le temps de réfléchir. Foncer tête baissée était le meilleur moyen de mettre la vie de ceux qui m’entouraient et la mienne en danger.

» Les morts ne tuent pas les Morts.

» “D’accord, j’ai attendu jusqu’à maintenant, je ne suis pas pressé. Avinbourg passe en premier.” »

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