L’empire du vampire T1
VII - Toujours pas brisée
VII
Toujours pas brisée
« ne chose à savoir en matière d’escrime, sang-froid : même U
mauvais, vous serez toujours meilleur qu’un adversaire sans épée.
» Clairement, Dior Lachance n’avait jamais manié une longue lame de sa vie. Elle la tenait n’importe comment. Sa position était lamentable. Comme je l’ai dit plus tôt, c’est seulement dans les livres d’histoire qu’un pauvre minable ramasse une épée et la brandit comme s’il était né avec. Néanmoins, forgée à une époque révolue par des mains légendaires, Cendreuse, même brisée, gardait le souvenir de sa grandeur d’antan. Aux regards que Dior lui lançait, j’ai compris qu’elle la guidait en lui soufflant directement ses indications dans son esprit. Elle a fait un pas en avant avec l’arme levée.
» Talya a crié une prière à Naél et fait claquer son fouet. Dior a tressailli, alors que les lanières cinglaient le vide, à quelques centimètres de sa gorge. J’ai braillé une mise en garde, manquant de me retrouver sur la trajectoire retour des griffes de métal. Mais Dior s’est approchée sans se laisser démonter, faisant de grands moulinets, jusqu’à ce que le fouet échappe à Talya et s’envole en tournoyant. L’inquisitrice a cédé du terrain, attrapant un marteau sur le billot, et a hurlé pour donner l’alerte.
» Dior a maladroitement abattu Cendre par en dessus, et son adversaire a esquivé sur le côté, avant de riposter par un coup de marteau porté à la tempe. Elle a chancelé en haletant, faisant décrire d’un revers de la main un arc à Cendreuse, qui a forcé Talya à reculer. Je dois reconnaître que l’inquisitrice savait se défendre. Et seule, même uniquement armée d’un marteau, elle aurait pu rivaliser avec Dior. Mais en évitant l’épée, elle s’était approchée de moi.
» En sang et à bout de souffle, je me suis hissé à mon crochet, mes jambes prenant en ciseau la gorge de ma tortionnaire. Elle a de nouveau hurlé pour rameuter ses hommes, m’a asséné des coups de marteau aux jambes et dans le ventre, luttant pour se libérer. Dior en a profité pour faire un brusque mouvement en avant avec Cendre et fendre Talya comme une bûche de la Nativité. La lame a tranché dans le tabard et dans la chair, tous deux du même rouge sang. La femme a vacillé, avant de glisser entre mes jambes et de s’écrouler au sol dans une mare de sang – le sien et le mien.
» L’odeur entêtante, la pure ivresse du meurtre m’a submergé. Ma vision s’est brouillée, j’ai serré les dents, sentant l’impatience de mes crocs dans mes gencives. Parcourant la pièce du regard, Dior est allée récupérer ma pipe sur le billot. Sans mesurer quoi que ce soit, elle a versé le contenu d’une fiole de sanctus dans le fourneau. J’ai gémi en voyant la quantité de poudre qui finissait sur le sol. Elle m’a enfoncé la pipe dans la bouche, a allumé mon briquet.
» “Vite. Respire.”
» Je n’avais pas besoin d’encouragement. Presque en larmes, j’ai senti la première goulée atteindre mes poumons. Mes yeux ont chaviré alors que le sanctus pénétrait en moi et m’emportait, aussi profond que le fleuve le plus sombre, happé par un ciel en flammes. J’ai maudit ce moment, que j’aimais plus que tout, ces jours de souffrance envolés en un battement de cœur, tandis que j’aspirais une deuxième fois.
» J’ai entendu Dior tourner la clé de Talya. Libéré de mes entraves, je me suis effondré à genoux, dans une flaque rouge. Tête baissée. Tentant juste de reprendre mon souffle.
» “M… merci, mademois…”
» J’ai tressailli alors que mon pantalon me percutait la tête, mes bottes glissant vers moi sur les dalles de pierre.
» “Habille-toi, a craché Dior. Pour sortir de ce couvent et sauver notre peau, mieux vaut éviter d’avoir le p’tit Gabriel qui pendouille…
— … Le p’tit Gabriel ?
— Habille-toi, merde !”
» Me dépêchant d’enfiler mes vêtements et mes bottes, je n’ai pu retenir une grimace au contact de ma tunique sur mon dos ensanglanté. Du coin de l’œil, j’ai regardé Dior, qui rassemblait la fonderie, les fioles de sanctus et ficelait la toile de ses mains tremblantes. Pour se couvrir, elle avait apparemment volé une chemise de nuit de religieuse, mais elle était trempée de son sang, et ses yeux brillaient de douleur. Nos tortionnaires n’avaient pas été plus tendres avec elle qu’avec moi.
» “Comment leur as-tu faussé compagnie ? ai-je murmuré.
— C’est le bon côté de marcher dans des godasses aussi merdiques.” Elle a tapoté ses bottes de mendiant et l’étui en cuir qu’elle y cachait. “La plupart des gens n’ont aucune envie d’aller farfouiller à l’intérieur.
— Petite maligne”, ai-je chuchoté.
» Les cloches du prieuré ont sonné. Ni pour appeler à la messe ni pour l’aube, mais pour donner l’alerte. Leur carillon frénétique s’est répercuté dans le cellier autour de nous. Dior a levé la tête en jurant.
» “Ils ont découvert que je me suis échappée.
— Ces cloches vont réveiller toute la garnison de la ville.”
» Dior m’a lancé Cendreuse, a saisi le paquet en toile, et nous sommes sortis de la cellule en courant. Laissant des empreintes rouges derrière nous, nous avons enfilé les couloirs à toutes jambes. En chemin, nous avons croisé le corps d’un soldat de l’Inquisition, abattu d’un coup d’épée dans le dos. J’ai lancé un regard à Dior, mais elle s’est détournée. Cendreuse à la main, je me suis engagé dans un escalier.
» Ne la juge pas, Gabriel. Elle… elle a fait ce qu’il fallait… qu’il fallait.
» “Je sais.”
» Elle a la flamme, cette petite. La fureur. Elle me fait p… penser à toi, en ton jeune temps.
» “… Je sais.”
» Au sommet des marches, j’ai aperçu le ballet des torches au rez-de-chaussée du prieuré ; les troupes de l’Inquisition fouillaient déjà la cour. Comme je le craignais, des soldats de plus en plus nombreux répondaient à l’appel des cloches. De lourds bruits de bottes approchaient, plus bas dans les rues de Redwatch.
» “Tenter une sortie à la force des armes ne me semble pas une idée brillante”, ai-je murmuré.
» Dior a hoché la tête dans l’obscurité. “Par ici.”
» Je l’ai suivie en boitant dans un autre escalier. Mon dos en charpie saignait toujours. Arrivés au premier étage, nous nous sommes accroupis pour longer le balcon donnant sur la cour à l’abri des regards. Au bout, Dior a franchi une petite porte et nous sommes redescendus, cette fois dans les cuisines du prieuré. Avec ces maudites cloches qui continuaient de sonner, je savais qu’il ne nous restait plus beaucoup de temps avant qu’on nous retrouve.
» Dans l’entrée, Dior a ramassé un sac de toile rempli de miches de pain de patates et de produits secs. J’ai pris conscience qu’elle était déjà venue effectuer une razzia dans les réserves. Même blessée, battue et ensanglantée, elle avait gardé la présence d’esprit nécessaire. Mais j’ai également compris qu’elle avait eu l’intention de m’abandonner à mon triste sort. Elle était presque arrivée aux portes, avant de revenir me chercher.
» Je me suis vraiment demandé pourquoi.
» Quelque part au loin, j’ai entendu un cri résonner dans l’obscurité. Bouillant de rage. “M’est avis que l’inquisitrice Valya vient de découvrir sa sœur, ai-je murmuré.
— Ces deux salopes, a craché Dior. Je regrette de n’en avoir eu qu’une…”
» Nous sommes sortis en nous faufilant à l’arrière des cuisines, longeant les murs du prieuré. J’ai vu la lumière des torches sur la pierre, entendu une inquisitrice crier qu’on devait absolument nous retrouver ! La première vague de soldats arrivait, de jeunes recrues en tabard jaune tournesol, avec leur belle épée toute neuve. S’ils nous coinçaient maintenant, après que nous avions tué des troupes de l’Inquisition, ils ne seraient pas d’humeur à discuter.
» Alors que nous passions devant une corde à linge, Dior a arraché des vêtements au hasard qu’elle m’a jetés à la tête. Bure grossière et dentelle. Noir et blanc. Bien que je me sente à l’étroit dans l’habit, le voile avait au moins l’avantage de couvrir ma barbe hirsute. Accoutrés comme des sœurs du prieuré de San Cleyland, nous nous sommes donc glissés le long des murs, jusqu’à un escalier et aux remparts.
» Jetant un coup d’œil par-dessus le parapet, j’ai vu les pavés, une douzaine de mètres en contrebas. Tendant Cendreuse et nos sacs à Dior, j’ai tapoté mes épaules à vif.
» “Grimpe.”
» Son regard a rencontré le mien, et elle a hésité une poignée de secondes, avant de finalement monter sur mon dos. Avec ses bras autour de mon cou et le sacrement dans mes veines, j’ai entrepris de descendre le mur en introduisant mes doigts dans la maçonnerie. Je sentais battre le cœur de Dior contre mon dos. L’odeur de notre sang, rouge et frais, flottait dans l’air.
» “Je suis désolé, ai-je murmuré. Pour ce qu’elles t’ont fait.”
» Elle n’a rien répondu, s’est juste bien accrochée jusqu’à ce que nous atteignions le sol.
» La neige s’est mise à tomber, alors que nous nous éloignions furtivement à travers les rues de Redwatch. Au-dessus de nous, la place forte se réveillait, ses maudites cloches continuant à résonner un peu partout entre les murs de briques rouges. D’autres soldats nous ont dépassés, courant en direction du prieuré. Mais couverts des pieds à la tête par nos habits volés, nous n’avons pas attiré l’attention. Nous nous sommes acheminés vers le quartier des quais, que nous avons bientôt atteint.
» “Nous pouvons faucher un bateau, a chuchoté Dior. Rejoindre la côte nord.
— Attends, ai-je répondu en regardant autour de nous. Je reviens tout de suite.”
» La laissant dans l’obscurité, je me suis approché d’une boutique chic, dont j’ai tourné la poignée de la porte, jusqu’à sentir le verrou céder. À l’intérieur, j’ai rapidement pris ce qu’il me fallait : fourrures, manteaux et couvertures, que j’ai coincés en ballot sous mon bras. Puis, après avoir jeté quelques royaux sur le comptoir, je suis ressorti.
» Dior avait déjà pris place dans un petit canot à rames, qu’elle poussait vers la Volta. J’ai attiré quelques regards étonnés alors que je me précipitais dans sa direction, mon habit de religieuse battant l’air derrière moi. Arrivé au bout du quai, j’ai sauté dans l’embarcation avec un bruit sourd.
» La Cité écarlate a peu à peu disparu dans la neige et la brume derrière nous. Les cloches du prieuré sonnaient toujours, le parfum du sang flottait dans l’air. Mais apparemment, nous avions semé nos poursuivants. J’ai pris les rames, observant Dior alors que je nous orientais vers la rive nord. Recroquevillée dans son habit, elle a arraché son voile, qu’elle a jeté dans le fleuve.
» Alors que nous approchions du haut-fond, un craquement contre la proue nous a indiqué que nous fendions la couche de glace sale. J’ai grimpé hors de notre canot, dans l’eau froide, pour le tirer sur la berge. Mais Dior est restée assise, à regarder la neige tomber.
» “Dior ? Ça va ?”
» Elle s’est tournée vers moi, en silence, sans ciller. Elle avait une lèvre fendue et enflée, des ecchymoses autour des yeux, le visage éclaboussé de rouge. J’ignorais ce qu’on lui avait fait subir, mais j’avais moi-même eu un avant-goût des méthodes de l’Inquisition. Pendant un moment, je me suis demandé s’ils avaient brisé quelque chose en elle, une cassure dont les séquelles ne se faisaient sentir que maintenant.
» “Saute.” Je lui ai tendu la main. “Je suis là.”
» Mais elle a pincé ses lèvres fendues, s’est frotté ses yeux noircis. Cette âpreté née du ruisseau, cette intelligence de la rue. Elles étaient toujours là. Alors, la vérité m’est apparue. Bien qu’elle n’ait aucune idée de la manière de se battre avec une épée, elle en avait empoigné une pour me défendre. Bien qu’elle n’ait eu aucune raison de revenir me chercher, elle avait fait demi-tour pour moi. Et bien que ses tortionnaires ne l’aient pas ménagée, elle n’était toujours pas brisée.
» “Je n’ai besoin de personne.”
» Puis, elle s’est levée et a sauté d’un bond sur la berge gelée. »
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