L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 53 sur 103

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L’empire du vampire T1

XVI - Le détail

 XVI 

 

Le détail

 

« uand j’étais enfant, mes sœurs – Amélie et Celene – et moi Q

avions ce jeu. Éléments, ça s’appelait. Vous fermez la main, comptez un, deux, trois ; puis vous donnez une forme à votre main. Un poing pour le bois. Les doigts redressés pour le feu. La paume à plat pour l’eau. L’eau l’emporte sur le feu. Le feu l’emporte sur le bois. Le bois l’emporte sur l’eau. Après une chute de près de cinquante mètres dans ce dernier élément, je suis désormais en mesure d’affirmer que l’eau est plus forte qu’à peu près tout.

» J’ai eu l’impression de percuter une surface de pierre. J’avais déjà encaissé les coups de poing d’aînés du Sang Dyvok, des bombes m’avaient explosé en pleine poitrine ; je m’étais même retrouvé à l’intérieur d’une distillerie chymique, quand le fou dangereux qui tenait la boutique avait tout fait sauter. Laissez-moi vous dire que ce n’était rien à côté. Un homme ordinaire serait mort. Fin de l’histoire. Fin de la chanson. Mais en dépit du sang perdu et des fractures, je restais un demi-sang. Et comme me l’assurait mon vieux maître Greyhand, lorsqu’il me taillait en pièces chaque soir dans nos duels d’avant-dîner, nous sommes coriaces. L’impact assourdissant m’a secoué le cerveau à l’intérieur de mon crâne. Malgré l’obscurité, j’ai vu une blancheur aveuglante. J’ai perdu connaissance, j’en suis certain. Mais pas plus d’une seconde. Le froid a eu tôt fait de me faire brutalement regagner mon corps.

» Partout, de l’eau glacée, en haut et en bas. Mais alors que, ballotté par le courant, j’ouvrais les yeux, j’ai vu un corps qui dérivait mollement, tel un poisson sans arêtes, des cheveux cendrés flottant autour de son visage. Malgré la douleur, j’ai fait un mouvement en avant et glissé mon bras valide à sa taille. Puis, battant follement des jambes, j’ai crevé la surface, avec un halètement pénible.

» “Lachance ? ai-je crié. Lachance ?”

» Les yeux clos, la tête pendant sur son cou, il n’a pas répondu. Mais, miraculeusement, je ne sais pas comment, il respirait. J’ai regardé autour de moi, désespéré.

» “CHLOE !” ai-je hurlé, pour couvrir le rugissement du fleuve.

» Pas un son. Pas un signe. Rien. Si je plongeais pour la retrouver, le garçon se noierait. Et si nous restions dans l’eau, le froid le tuerait. Ainsi, après avoir crié le nom de mon amie une dernière fois, les yeux brûlants, j’ai serré Dior et nagé vers la rive nord de la Volta, mon bras cassé flottant sur le côté. Loin des falaises qui nous surplombaient, de l’abattoir de San Guillaume, des pauvres diables victimes de la sauvagerie de Danton. Je les avais mis en garde, Chloe en premier, mais certaines images refusaient de s’effacer de mon esprit : Saoirse, déchirée d’une oreille à l’autre ; les yeux grands ouverts de Bellamy, aveugles à jamais ; Rafa, le malheureux. Mort avec la bouche de Danton sur sa gorge et le nom du Dieu qui lui avait fait faux bond sur les lèvres.

» J’ai nagé, laissant l’eau rougie dans mon sillage, tous mes muscles hurlaient. Mon seul soulagement était un poids familier contre ma hanche ; Cendreuse claquant contre ma jambe, je me suis dirigé vers la berge. Je les avais tous perdus, mais il me restait au moins mon épée. Et, alors qu’une quinte de toux secouait son corps trempé et qu’un faible gémissement s’échappait de ses lèvres bleuies, j’ai su que j’avais toujours…

» “Lachance.”

» Il a de nouveau gémi, presque sans connaissance.

» “Tiens-toi à moi.”

» Les paupières lourdes, il s’est accroché mollement au bras que j’avais passé autour de sa poitrine. Je sentais que l’eau le terrifiait. Il savait que, si je le lâchais, il coulerait comme une pierre. Mais même par ce froid, il ne tremblait pas.

» Quoi qu’il ait pu être par ailleurs, Dior Lachance n’était pas un lâche.

» Nous avons atteint le haut-fond et, dès que j’ai trouvé mon équilibre, je l’ai hissé sur mon épaule. La chute l’avait sonné, et ses cheveux pendaient raides et ternes sur son visage. J’avais arraché tous ses vêtements au-dessus de la ceinture pour le tirer des griffes de Danton, je savais donc qu’il risquait de mourir de froid, si je n’agissais pas immédiatement. Titubant sur la berge boisée, je l’ai calé contre un vieil arbre pourri et, avec une grimace à cause de mon poignet fracturé, j’ai fait glisser ma capote de mes épaules.

» Et alors, je l’ai vu.

» Le détail qui allait tout changer.

» Dior ne portait plus ni redingote ni chemise. Mais il n’était pas entièrement nu. En plus du pansement de Chloe autour du cou, un autre bandage lui enveloppait plusieurs fois la poitrine. D’abord, j’ai pensé à une blessure plus ancienne, pas encore complètement guérie. Mais ensuite, j’ai compris. Je les ai vus. Contraints de manière inconfortable, mais reconnaissables. »

Jean-François leva les yeux de sa page et claqua des doigts.

« Des seins.

— Oui. » Gabriel hocha la tête.

Le sourire du vampire atteignit ses yeux sombres. Il applaudit, comme ravi de ce retournement. « Dior est un prénom masculin et féminin, chevalier.

— Vous m’en direz tant. »

L’historien rit aux éclats, se tapant sur une cuisse et frappant du pied sur le sol. « Vous n’avez jamais eu le moindre soupçon ? Pourtant votre chère Chloe vous a dit que cette étoile filante avait marqué la naissance du Graal ! Voilà pourquoi Dior refusait d’enlever sa chemise pour la sécher. Voilà aussi pourquoi Saoirse s’adressait à lui en employant des termes d’affection féminins, comme ma beauté. Dior n’était pas un garçon de 14 ans, mais une jeune fille qui en avait 16 ! Oh, de León, vous êtes impayable. Vous avez dû vous sentir ridicule ? »

Le saint d’argent tendit le bras vers le vin. « Inutile de remuer le couteau dans la plaie, connard. »

Jean-François gloussa, puis retourna à sa page.

« J’ai reculé en trébuchant, ma capote à la main. Toisant Dior, j’ai laissé mes yeux s’attarder sur ses épaules, sa taille, sa mâchoire. J’avais pensé avoir affaire à un garçon, androgyne peut-être, mignon, oui, mais à sa façon de cracher, de jurer, de fumer, de parader… Grand Rédempteur, la petite garce m’avait bien eu. Puis ses yeux bleus se sont rouverts dans un battement de cils, s’écarquillant alors que Dior prenait conscience de l’absence de sa redingote et de sa chemise. Des mains pâles se sont brusquement levées vers sa poitrine pour la couvrir, une piètre tentative de pudeur que nous savions tous les deux vouée à l’échec.

» La fille a croisé mon regard avec une expression où se mêlaient horreur, humiliation et peur.

» “Putain de…, a-t-elle dit.

— Merde”, avons-nous conclu d’une même voix. »

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