L’empire du vampire T1
IX - Un mot
IX
Un mot
« “ abriel.” G
» Mes yeux se sont aussitôt ouverts, les pupilles se dilatant dans l’obscurité. Mon cœur s’est emballé, comme si un oiseau aux ailes brisées s’agitait en moi. L’espace d’un moment heureux, j’ai pensé que j’étais dans notre lit, chez nous. La respiration paisible de ma fille se faisant entendre depuis le couloir, les branches nues du sycomore grattant contre la fenêtre de notre chambre. Tout n’était que sérénité, tout allait bien. Je me suis accroché à cette idée, fermant les yeux pour me protéger de la vérité.
» Mais l’odeur de pourriture dans les murs, les vagues soupçons de sang frais, de moisissure fétide et de rats m’ont ramené au présent. Le souffle léger dans le couloir appartenait à Dior, qui gémissait dans son sommeil. Et le grattement soyeux contre la vitre…
» “Gabriel.”
» Je me suis assis dans mon lit et je l’ai vue, en suspension dans l’air nocturne, derrière la fenêtre. Ses cheveux étaient du plus noir des velours, le galbe de sa joue évoquait un cœur brisé. Sa peau nue avait la couleur des os blanchis d’une reine d’antan, oubliée dans son tumulus. Dans ses yeux, j’ai lu la réponse à toutes mes questions, tous mes désirs, toutes les peurs dont je connaissais le nom. Elle s’est appuyée contre le verre, ses mains, ses lèvres et ses seins, courbes douces et ombres pleines de promesses, son chuchotement aussi léger que le sommeil auquel elle venait de m’arracher.
» “Laisse-moi entrer.”
» Je me suis levé de mes fourrures, pieds nus sur le plancher dur, le torse nu dans l’air froid. L’alliance en argent à mon doigt m’a semblé de plomb. Elle a suivi mes mouvements, telle une louve en chasse. Elle a oscillé, s’éloignant dans l’obscurité mouchetée de neige, puis a resurgi, appuyant plus fort contre la fenêtre. Ses ongles noirs ont glissé sur ses hanches, sont allés s’enfoncer comme des griffes dans la douceur vallonnée de ses épaules, avant de redescendre profondément le long de ses bras. Rouges et humides, ils sont revenus gratter, gribouiller sur le verre. Son regard plongé dans le mien, elle s’est mordu la lèvre, faisant apparaître une perle sombre, riche de promesses.
» “Laisse-moi entrer, mon lion.”
» Un seul mot nous séparait à présent. C’est étrange. On a du mal à croire qu’une chose si minuscule détient un tel pouvoir, qu’en elle résident à la fois autant de périls que de promesses. Quelques mots peuvent faire un empire et détruire un royaume. Quelques mots sont capables de marquer le début de la fin de tout. Combien de cœurs ont trouvé le bonheur en se disant “Oui, je le veux” ? Combien d’autres ont été brisés en entendant un “C’est fini” aussi bref que dévastateur ? Il en faut bien peu pour changer ou détruire votre univers tout entier, pour redéfinir, à l’instar des puissants sortilèges d’antan, votre point de vue sur vous-même et le monde qui vous entoure. Quelques mots.
» “Pardonne-moi.
— Fais-le.
— Je ne peux pas.
— Tu dois.”
» Je pouvais déjà sentir ses lèvres, chaudes comme un automne d’autrefois, le goût des feuilles qui brûlent sur sa langue. J’imaginais ses mains glissant dans mon pantalon, ses jambes pâles serrées autour de ma taille, mes dents effleurant sa lèvre, alors que son sang chantait entre nous et comblait mon vide intérieur. Elle s’est pressée contre la fenêtre tandis que je m’approchais, elle n’était que faim et pur désir. Elle m’a souri, de toutes les couleurs du désespoir. Les doigts tremblants, j’ai déverrouillé la fenêtre et lentement soulevé le montant. Puis, d’une voix qui m’a semblé légèrement différente de la mienne, j’ai prononcé un mot.
» Un seul petit mot.
» “Entre.” »
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