L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 44 sur 103

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L’empire du vampire T1

VII - La bataille de Winfael

 VII 

La bataille de Winfael

 

« e plus perturbant, c’est le silence. L

» Les vampires n’ont pas besoin de respirer. Ils ne parlent pas sans pensée consciente. Et si la pourriture a réduit leur cerveau en bouillie avant le changement, ils ne sont pas fichus de penser grand-chose, à part “faim” et “manger”. Il existe des degrés, bien sûr. Un sang-froid resté un ou deux jours à se boursoufler dans un fossé aura peut-être gardé assez de mémoire pour savoir s’exprimer. Mais un monstre abandonné dans un charnier pendant une semaine ou plus ne sera plus que pur instinct. Donc, si certains crevards sont capables de baragouiner quelques mots ou de hurler, la plupart sont trop atteints pour se rappeler même comment respirer.

» Ainsi, quand ils arrivent, ils s’approchent dans un silence total.

» Comme ça s’est passé à Winfael. Une horde aux yeux injectés de sang a chargé à travers la neige, en direction de nos fragiles défenses, sans émettre le moindre son. Mais cet instinct subsiste, ce besoin animal présent au cœur de chacun de nous : s’accoupler, tuer, se nourrir – un cycle perpétuellement répété. Les décérébrés se sont simplement écrasés contre la brèche la plus proche et se sont mis à arracher le bois des barricades ; les moins pourris, les plus malins , se sont séparés et ont contourné la palissade. Ils cherchaient des points faibles, d’autres accès aux succulents sacs de sang qu’ils sentaient juste derrière les murs.

» “Ils sont trop nombreux ! a crié Dior.

— Continue à balancer l’eau bénite !” ai-je rugi.

Il a violemment jeté une bouteille sur la foule agglutinée plus bas. Après un bruit de verre brisé, j’ai entendu comme un grésillement de lard bien gras dans un poêlon. Nous étions au-dessus de la porte, où la densité de crevards était la plus forte. Dior lançait de l’eau, et mon épée décourageait les charognes tentées par l’escalade. Depuis le mur est, Saoirse tirait des flèches enflammées sur les assaillants ; à côté d’elle, Chloe imitait Dior et jetait des bouteilles. Bellamy et Rafa tenaient le mur ouest, le barde ayant sorti son arbalète, tandis que le prêtre balançait de l’eau bénite et des prières.

» Les flèches faisaient de gros dégâts, les crevards brûlant comme du petit bois par une chaude journée d’été. Problème : nous n’en avions pas assez. L’eau bénite consume la chair morte, tel du rouge d’enfer, mais à moins d’atteindre sa cible à la tête, une bouteille ne parvenait qu’à affaiblir même le plus chétif des mondains. Et nous allions aussi bientôt manquer de ce genre de munitions. Ce n’était qu’une question de temps, avant que…

» “Gabriel !”

» Le cri effrayé de Chloe a traversé le village, suivi par une note de cor.

» “Putain de merde”, ai-je craché. Tordant l’amorce de l’une des rares bombes qui me restaient, je l’ai jetée violemment sur les crevards au-dessous. Comme ils étaient les uns sur les autres, l’explosion a provoqué comme l’embrasement d’un petit soleil. Des membres ont volé et des ventres ont éclaté, l’argent caustique piquant mes yeux de demi-sang.

» “Tu penses pouvoir les retenir ?

— J’essaierai !” Dior a balancé une nouvelle bouteille. “Va l’aider !”

» J’ai sauté d’une hauteur de six mètres dans la neige et me suis précipité en direction de la voix de Chloe. Une poignée de crevards avait réussi à escalader les défenses et cernait la sœur et Saoirse sur le mur. Chloe se battait avec une détermination farouche, son épée dans une main, son étoile à sept branches dans l’autre. Le symbole brûlait telle une flamme blanche, illuminant la tempête et les sang-froid. Derrière Chloe, Saoirse avait abandonné son arc, pour sa hache et son bouclier. Bien que Généreuse ne contienne pas d’argent, la redoutable guerrière taillait dans la chair morte comme avec une lame chaude dans la neige. Mais l’assaut avait détourné leur attention de la brèche, où les crevards avaient réussi à s’introduire. À présent, leur masse silencieuse s’engouffrait par la palissade.

» J’ai chargé, porté par l’hymne du sang, Cendreuse aussi légère qu’une plume dans ma main. La lame n’a pas chanté, elle n’a volé l’âme de personne. Elle semblait marmonner une recette de soupe aux champignons. Mais elle a tranché dans la chair des Morts comme dans du papier. Dans un éclair roussâtre, Phoebe a surgi de l’obscurité en rugissant, a percuté le cadavre d’un malheureux garçon de ferme et lui a décollé la tête. Un sang-froid, apparemment encore capable de gémir, est tombé du mur, après que Saoirse lui a scié les jambes au niveau des genoux.

» “Où est Dior ? a crié Chloe.

— À la porte !

— Tu l’as laissé seul ?”

» Quatre cuillères à soupe de beurre…, a chuchoté Cendreuse.

» J’ai abattu un autre crevard dans la neige, montrant les crocs. “Il va bien ! Tu n’as pas à t…

— Chevalier ! a retenti une voix au loin. De León !

— Bellamy ? a crié Saoirse.

— Je vais les chercher ! Repliez-vous sur l’enceinte intérieure ! S’il vous plaît !

» Une cuillère à soupe d’huile…

» “Va récupérer Dior ! a crié Chloe. Gabriel, il est tout ce qui compte !

— Va-t’en, bon sang ! Je ramènerai tout le monde !

— Phoebe, va avec lui !” Saoirse a fendu le crâne d’un crevard, a pivoté sur ses talons et en a éventré un autre dans un mouvement fluide. “Allez !”

» Je me suis élancé dans le noir, essuyant le sang sur mes yeux. La lionne m’a précédé, rapide comme l’éclair. Traversant la rue et sautant par-dessus notre barricade, j’ai jeté un coup d’œil vers la porte. Dior continuait de lancer ses projectiles en les accompagnant de jurons triomphants. “Prends ça, espèce de sale…

— Lachance, on se replie !

— Mais ils ne sont pas encore passés !”

» Deux oignons, c… coupés en dés…

» “Change de refrain, Cendreuse ! Et toi, mon gars, ramène ton petit cul, avant de finir au menu des Morts !”

» Le cœur battant la chamade, je me suis engagé à toute allure dans une ruelle qui serpentait en direction de la brèche du côté ouest. Devant moi, j’ai aperçu un éclat spectral, d’où émanaient des bruits de meurtre et une odeur nauséabonde de chair brûlée. Au coin, j’ai dérapé et me suis figé, la main levée pour me protéger les yeux.

» Le père Rafa se dressait tel un phare dans l’obscurité, sa roue en argent serrée dans un de ses poings maigres. La lumière aveuglante projetée devant lui gravait de longues ombres dans la neige grise. Bellamy se tenait à côté du prêtre, saignant d’une vilaine entaille au-dessus de l’arcade sourcilière, son épée dans une main, une torche enflammée dans l’autre.

» “Le Seigneur est mon bouclier, indestructible ! a crié Rafa. Il est le feu qui consume les ténèbres !”

» Impressionnant, a commenté Cendreuse.

» “Personne ne t’a demandé ton avis”, ai-je répondu, envoyant valser la tête d’un crevard dans la neige.

» Je me souviens de n… nuits où tu brillais avec la même…

» “La ferme”, ai-je sifflé.

» Ma lame disait vrai : Rafa avait de quoi impressionner. Partout où sa lumière s’abattait sur les vampires, ils reculaient, comme léchés par la plus ardente des flammes. Problème : la roue ne rayonnait que dans la direction où le prêtre la pointait. Bellamy faisait de son mieux pour protéger les arrières du vieil homme en agitant sa torche à la manière d’un gourdin. Mais les Morts les cernaient.

» Je me suis précipité dans l’obscurité glaciale, taillant dans les rangs de l’ennemi et hurlant pour me faire entendre malgré la tempête. “Bouchette ! Rafa ! Par ici !”

» Ils se sont engouffrés dans le passage que je leur avais ouvert, et se sont enfoncés dans la ruelle. J’ai suivi, la main levée pour me protéger de la lumière de Rafa, qui couvrait notre retraite. Les sang-froid se sont dispersés, certains ont cherché d’autres voies, d’autres se sont bousculés derrière nous. Bellamy a aidé Rafa à grimper par-dessus notre barricade, alors que le vieil homme haletait en se tenant la poitrine. Ma lame a abattu les crevards qui nous collaient au train – une jeune fille aux cheveux bouclés et un type âgé et nu, à la peau distendue. Je n’ai pas pensé à ceux qu’ils avaient été, uniquement à ce qu’ils étaient devenus. Ma vieille haine de celui dont l’inaction était responsable de cette situation s’est réveillée, plus forte que jamais.

» “Gabriel ! a crié Chloe. Pourquoi ne te bats-tu pas en cuirasse d’argent ?”

» J’ai ignoré sa question, tranchant dans les charognes qui s’attaquaient à la barricade. Leur nombre se réduisait, mais pas encore assez. Sans peur et sans cervelle, ils s’écrasaient contre les poutres, tentant de s’y accrocher et de grimper. Dior, arrivé en courant depuis la porte, avec une meute à ses trousses, a bondi par-dessus la barrière avec une grâce de danseur et roulé sur ses pieds de l’autre côté.

» “Dior, va à la cathédrale !

— Je reste avec toi, sœur Chloe !

— Pour l’amour du ciel, Dior, fais ce que je te dis !”

» Il ne l’a pas écoutée, s’attaquant aux yeux d’un sang-froid à l’aide de son poignard. Chloe et Saoirse combattaient dos à dos, la sœur protégeant les arrières de la guerrière tandis que celle-ci semait la destruction. Phoebe frappait au-delà de notre barricade, réduisant les Morts en lambeaux, avant de retourner furtivement dans l’obscurité. À mesure que les corps de crevards s’amoncelaient autour de moi et que leurs rangs se clairsemaient, j’ai commencé à entrevoir la lumière au bout du tunnel.

» Mais, bien sûr, ça n’a pas duré.

» Les plus malins de nos attaquants se sont faufilés par les toits et se sont laissés tomber parmi nous sans crier gare. Dior a poussé un cri d’avertissement, leur envoyant des coups de poignard. Alors qu’ils se jetaient sur lui, Rafa et Chloe ont tourné leur sainte lumière vers lui.

» Les crevards ont reculé tant bien que mal en grimaçant. Malheureusement, le prêtre et la sœur avaient laissé leur dos sans surveillance. Phoebe et Saoirse faisaient barrage au flot de charognes, mais armé de sa seule torche, Bellamy n’était pas de taille. Les sang-froid ont franchi l’obstacle de la barrière, le barde poussant un cri alors qu’il succombait sous leur pression. Leurs dents ont déchiré sa chair. Ensuite, tels des dominos qui tombent l’un après l’autre, l’effondrement a commencé. Le cadavre d’un adolescent alerte a bondi sur le dos de Rafa avec un sourire qui dévoilait ses chicots noircis. Le prêtre a hurlé, trahi par ses jambes âgées qui refusaient de le porter plus longtemps, tandis que la roue étincelante échappait à ses doigts.

» “À moi, mon Dieu !” a crié Rafa, tandis que le garçon mort arrachait une bouchée sanglante à son cou. Le crevard a reculé en gargouillant quand Cendreuse a envoyé sa tête rouler dans le noir. Bellamy se débattait. Du sang sur les mains et le visage, il distribuait des coups de poing et de pied aux cadavres qui s’entassaient sur lui. J’ai taillé dans la masse avec Chloe à mes côtés. Son épée étincelait, et elle citait le livre des Serments à tue-tête.

» “Tournez-vous, ô rois perfides des hommes ! Et contemplez votre reine ! ”

» C’était ridicule. Avec des cous déchirés de cette manière, des artères ouvertes comme des lettres d’amour, Rafa et Bellamy étaient déjà morts. En nous portant à leur secours, nous avions abandonné Dior, qui a poussé un cri, au moment où une horreur luisante de sang et aux doigts agiles le plaquait dans la neige. Un autre crevard a rejoint le premier, alors que le poignard du garçon multipliait les coups. Un nouveau cri perçant a déchiré la nuit quand les deux crevards lui ont violemment tordu le bras en arrière, se jetant tels des rapaces sur le membre exposé et mordant profondément dans la peau.

» “Dior !”

» J’ai entendu un son alors. Plus un mouvement qu’un son. Comme si la terre tremblait, une seule secousse, et qu’après, tout ce qui s’y trouvait, les humains, les bêtes et les créatures entre deux, retenait son souffle. Les Morts qui chevauchaient Dior ont chancelé en arrière, comme frappés par le poing de Dieu. Les yeux écarquillés, j’ai vu un éclat, celui d’une flamme chauffée à blanc, naître dans leurs gorges voraces. Puis elle s’est propagée, tel un incendie de forêt par un de ces étés secs dont nous gardons à peine le souvenir. En une fraction de seconde, chaque sang-froid s’est mis à hurler, comme s’il se rappelait ce qu’était la souffrance, et s’est embrasé à la manière d’une torche.

» Le feu rageur les a réduits en cendres. Couvrant le bruit des ventres qui crevaient et des os qui craquaient, la voix argentine de Cendreuse a résonné dans ma tête.

» Qu’est-ce que tu attends, mon joli ? Bats-toi !

» Je me suis exécuté, taillant dans les rangs des Morts qui restaient. Certains ont eu assez de jugeote pour prendre la fuite. Phoebe, Saoirse et moi avons réglé leur compte à ceux qui, frappés de stupeur dans l’éclat de cette flamme, n’ont pas bougé. Quelques instants plus tard, la chance avait tourné, nos ennemis se dispersaient dans la tempête où leur sang maculait la neige à nos pieds.

» “Dior !” Chloe a glissé à genoux à côté du garçon. “Oh, mon Dieu, est-ce que ça va ?”

» Le visage éclaboussé de sang, j’ai jeté Cendreuse sur le sol. Traînant à l’écart les corps des sang-froid qui avaient eu raison du prêtre, je me suis accroupi à côté de lui. Saoirse a fait pareil avec Bellamy, le barde tentant de reprendre haleine, alors que du sang écumait de sa gorge déchirée. Le pauvre imbécile avait à peine atteint l’âge d’homme. Rafa était étendu à plat ventre dans une flaque qui s’agrandissait. Je l’ai fait rouler sur le dos et j’ai pressé ma main contre sa gorge en lambeaux. Le torrent bouillonnant s’était réduit à un filet.

» Bientôt, il serait à sec.

» Ses yeux sombres fixaient les miens. Plus fort que la sensation intense du sanctus, le parfum de son sang a réveillé en moi une faim sinistre et délicieuse. Malgré l’horreur de la situation. Je l’ai maudit, alors – pour ce que j’étais et ce que j’étais devenu, et ce que, dans son omniscience, il avait fait de moi. Regardant dans les yeux qui s’éteignaient, j’ai secoué la tête avec un soupir.

» “Où est ton Dieu maintenant, vieil homme ?

— Laisse-moi passer !”

» Dior m’a bousculé, haletant et furieux, un voile de cheveux trempés de sang sur le front.

» “Merde, qu’est-ce que tu…

— Gabriel, écarte-toi !” a crié Chloe, me tirant en arrière.

» Je me suis dégagé d’un brusque haussement d’épaules et j’ai lancé des regards noirs à la sœur, avec son surcot et sa lame couverts de sang. Mais elle n’avait d’yeux que pour Dior, qui pressait ses mains contre la gorge déchirée du prêtre, les yeux grands ouverts et humides de larmes.

» “Par les Sept Martyrs, il a eu son compte. Laisse-le mourir en p…

— La ferme !”

» Le bras de Dior saignait toujours, son cou aussi. Il s’est barbouillé la paume avec son propre sang. Puis il a appliqué sa main rougie sur le trou béant dans la gorge de Rafa. Mon cœur s’est arrêté de battre. Parce que, je le jure devant Dieu, la Viergemère et même le Rédempteur, au contact de son sang, la plaie s’est refermée.

» “Chloe…”, ai-je chuchoté.

» Puis Dior s’est précipité à travers la neige, Saoirse lâchant la gorge de Bellamy. Le barde avait une écume rose aux lèvres, quand le garçon s’est de nouveau enduit la main de son propre sang et l’a pressée contre ses terribles blessures. Comme avec le prêtre, j’ai eu la stupéfaction de voir les entailles se souder, sans laisser de cicatrice, pas même une égratignure.

» “Bellamy ? a chuchoté Dior, angoissé. Tu m’entends ?”

» Le jeune barde semblait toujours faible, la peau luisante de sueur. Mais il respirait sans difficulté et ses yeux brillaient. Il a pressé une main ensanglantée contre celle de Dior.

» “M… Merci, m… monsieur Lachance.

— Putain… Par le Rédempteur et les Sept martyrs…”, ai-je soufflé.

» J’ai regardé Rafa, qui s’asseyait dans la neige. Le vieil homme tremblait, ses robes baignées de rouge. Mais il respirait, en pleine santé, alors qu’un instant plus tôt, il était presque un cadavre.

» “V… Vous m’avez demandé… où était mon Dieu, chevalier de León.”

» Le prêtre a regardé Dior et ses lèvres encore bleues ont esquissé un sourire.

» “Le voilà.” »

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