L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 66 sur 103

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L’empire du vampire T1

XII - Viens danser avec moi

 XII 

 

Viens danser avec moi

 

« an Michon était aussi désert que la tombe de ma sœur ; mon S

cœur aussi lourd que la pierre qui en marquait l’emplacement.

» Khalid, Talon et les autres saints d’argent étaient partis à l’aube, en direction du nord-ouest, au son des cors. Hommes, chariots et chevaux avançaient sous des étendards dorés, malmenés par un vent violent et glacial, pour aller défendre Avinbourg et assassiner le roi éternel. Greyhand et mes camarades initiés s’étaient mis en route peu après, accompagnés par un millier de soldats, pour contrer une éventuelle manœuvre stratégique à Charinfel. Depuis le Pont vers le Paradis, j’avais assisté au départ de ces colonnes de fourmis sur la neige grise. Quand elles avaient disparu, j’avais craché en direction des eaux de la Mère, loin en contrebas, et juré entre mes dents.

» Quatre jours durant, j’ai hanté le monastère, tel un fantôme, révolté par autant d’injustice. J’ai tenté de rendre visite à Aaron et Baptiste, enfermés sous la cathédrale jusqu’au retour de Khalid, mais Logan, le portier, m’en a empêché. Le séraph Talon avait formellement interdit tout contact avec ces “bâtards sodomites”. La prieure Charlotte gardait les clés de leurs cellules et n’y allait que pour leur apporter leurs repas, et donner à Aaron son sacrement nocturne quotidien.

» J’assistais à la messe chaque soir dans une cathédrale presque vide, évitant le regard d’Astrid. Je n’avais pas honte de ce que nous avions fait. J’en rêvais toutes les nuits. Mais je me sentais humilié par la sanction qu’on m’avait infligée. L’imbécile puéril que j’étais craignait de baisser dans son estime, pour avoir été laissé à San Michon, pendant que mes frères se battaient pour décider du sort de l’empire.

» J’ai tenté d’occuper mes journées à la bibliothèque, mais la carte au sol me rappelait constamment la bataille à venir. En outre, le frère archiviste Adamo était un épouvantable emmerdeur ; à ses yeux, la bibliothèque idéale pouvait se passer de lecteurs. Rien ne le mettait plus en joie que la vue d’étagères bien rangées. Corner une page relevait du blasphème. Curieusement, certaines personnes semblent réellement plus intéressées par l’idée de posséder des livres que de les lire. Je me suis vite lassé de le sentir constamment dans mon dos.

» J’ai donc passé le plus clair de mon temps à la cathédrale, en prière à Dieu et à la Viergemère, pour qu’ils m’accordent l’humilité. La patience. La sérénité. En vain. Mes appels sont restés lettre morte. Sinon, je me réfugiais dans les baraques, avec le bout de parchemin volé à Coste. Étudiant le plan d’invasion du roi éternel, je sentais les rouages de machinations nées dans des esprits multiséculaires.

» Laure Voss avait-elle souhaité que ce document tombe entre nos mains ?

» L’avions-nous traquée, ou nous avait-elle appâtés ?

» Tous se prosterneront.

» En dépit de mes prières, la colère continuait de me ronger. J’ai fini par jeter violemment le parchemin sur le sol, crachant toutes les imprécations à mon répertoire. J’ai eu envie de poignarder quelqu’un, de verser le sang pour me défouler. Après toutes les épreuves que j’avais subies, on m’avait interdit de sortie, comme un enfant désobéissant. Pourtant, si je reconnaissais avoir eu un comportement indiscipliné, il n’avait pas été guidé que par l’orgueil. J’avais sauvé la vie de Véronique de Coste. Et celle de Greyhand aussi , pour l’amour du ciel, en plus de celle d’Aaron et de Talon.

» Et pour en arriver où ? En dépit des mises en garde de mon maître, je voulais faire mes preuves. Je cherchais la gloire. Qu’on m’en prive parce que j’avais refusé d’envoyer une fille innocente à son cercueil me remplissait de rage. J’ai fini par craquer. Et comme je n’avais rien d’autre sur quoi me défouler, je m’en suis pris aux objets qui m’entouraient.

» Un vrai gamin.

» J’ai cassé mon lit, qui s’est fendu en éclats. J’ai lancé mon coffre comme un jouet qui ne me plaisait plus. Enfin, j’ai attaqué le mur à coups de poing. Encore et encore. J’ai senti la peau de mes articulations se déchirer, la douleur de mes os heurtant la pierre prenant le pas sur mon accablement à l’idée que, peut-être, tout était ma faute. J’étais né d’un péché, après tout. Et Dieu savait que j’avais cédé plus que ma part à la tentation. Peut-être me punissait-il enfin.

» Je suis tombé à genoux, essoufflé, à bout de forces. Mes poings avaient entamé le mur, où apparaissaient des fissures. J’ai levé mes mains en lambeaux, regardant le sang épais et rouge couler de mes doigts sur le sol et éclabousser ce maudit bout de parchemin, qui m’avait coûté si cher. Alors, plissant les yeux, à travers mes larmes de honte… j’ai vu.

— … Le sang », comprit Jean-François.

Le saint d’argent hocha la tête. « Oui.

— … Il bougeait.

— Bien sûr, soupira Gabriel. Par quelque obscure chymie, mon sang s’est animé d’une volonté propre, s’enfonçant dans le document pour en révéler le message caché.

— Le péché d’orgueil, de León. » L’historien sourit. « Il vous aura toujours bien servi.

— À moins que le diable aime ses enfants, vampire. » Gabriel haussa les épaules. « Quoi qu’il en soit, j’ai ramassé le parchemin avec les mains tremblantes. À l’envers de la carte de Voss, le sang a formé des mots, exactement comme ce qu’Astrid et Chloe m’avaient montré dans la section interdite de la bibliothèque.

» Entre justice et espoir, aucun espoir,

» Entre pitié et félicité, aucune félicité pour toi,

» Entre mort et vérité, je ne vois aucune vérité,

» À travers le sang et le feu, viens danser avec moi.

» J’ai gardé les yeux fixés sur ces quelques lignes, comme pour y percer un trou. La confusion a envahi mon esprit. C’était un message secret de Laure Voss destiné au roi éternel en personne.

» Mais quelle était sa signification ?

» Cette nuit-là, je patientais dans la grande bibliothèque quand Astrid et Chloe se sont faufilées à l’intérieur, aussi prudentes que des chattes. Je n’ai même pas attendu que la porte se referme pour sortir de l’ombre, le bout de parchemin à la main, l’écriture presque déjà effacée.

» “J’ai trouvé”, ai-je dit.

» Elles ont sursauté en entendant ma voix. Chloe a maladroitement tenté d’attraper son fusil à rouet, tandis qu’Astrid posait une main sur sa poitrine. “Gabriel, espèce de sale petit…

— C’est la réponse. Regardez.” Elles ont grimacé en me voyant mordre dans mon pouce, assez fort pour percer la peau. Puis, laissant couler le sang sur le document, je l’ai tenu à la faible lumière, pour permettre aux sœurs novices de voir apparaître une fois de plus cette énigme.

» “Un message secret adressé par sa fille au roi éternel, ai-je expliqué.

— Grand Rédempteur…”, a chuchoté Chloe.

» Astrid a saisi le parchemin dans ma main, haussant un sourcil. “Piètre poétesse, en tout cas. Avec quelques siècles pour s’exercer, cette garce n’est pas foutue de…

— Azzie…, l’a interrompue Chloe avec un soupir.

— Désolée. J’ai besoin de fumer.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

— C’est bien le problème, sœur novice, ai-je répondu. Je n’en ai aucune idée.”

» Je me suis mis à arpenter la bibliothèque, Chloe traînant derrière moi, tandis qu’Astrid se tenait dans une flaque de lune, étudiant les quelques lignes de texte. “J’ai eu toute la journée pour y réfléchir, ai-je dit. Je pense que Greyhand avait raison. Ces pourris connaissent leur proie. Ils nous mènent en bateau.

— Alors tout n’était qu’un stratagème ? a demandé Chloe. Laure Voss aurait volontairement laissé une piste le long du Don du Ciel, juste dans l’espoir que vous la rattrapiez ?

— Ces créatures sont restées cachées dans les ténèbres pendant des siècles. Je crois que Laure avait une bonne raison de parcourir le Don du Ciel. Elle a pris le temps de reconnaître les garnisons, de se faire une idée des forces que pouvait réunir l’empereur. Que Fabién ait confié cette mission à sa fille chérie confirme son importance pour lui. Laure a été les yeux de son père dans le Nordlund.

— Mais cette énigme suggère quelque chose de plus secret que le plan d’invasion que tu as trouvé, a dit Chloe.

— Je sais. Sinon, pourquoi le cacher ? Laure, qui savait que nous étions sur ses traces, a envoyé une douzaine de corbeaux à son père, sans doute tous porteurs du même message. À mon avis, elle avait prévu que nous en intercepterions au moins un. Elle a donc dessiné cette carte à notre intention, et dissimulé le vrai message à son père dans le sang.

— Avinbourg est un stratagème, a dit Astrid. L’armée d’Isabella marche dans la mauvaise direction.

— Oui.

— Charinfel, dans ce cas ?”

» Traversant la grande carte au sol, j’ai avancé le long du Don du Ciel, jusqu’à ce que mes talons d’argent s’arrêtent sur la place forte au sud de la chaîne de montagnes. J’imaginais Greyhand et mes compagnons arrivant en plus de la garnison. Si Voss attaquait Charinfel, un millier d’hommes et une poignée d’initiés supplémentaires ne l’empêcheraient probablement pas de passer. Mais je n’étais pas encore convaincu.

» “J’ai peur que ça ne soit pas si simple. Un mensonge en cache toujours un autre, avec ces sangsues.

— Entre mort et vérité, je ne vois aucune vérité, à travers le sang et le feu, viens danser avec moi. ” Astrid s’est renfrognée. “C’est puéril. Franchement…

— Poésie médiocre à part, la réponse est manifestement dans ces lignes, a dit Chloe.

— Et je n’ai pas les yeux pour la voir, ai-je dit d’un ton énervé.

— Eh bien, à nous de la trouver. Peut-être est-ce pour ça que Dieu nous a réunis.

— Sœur novice, tu ne me dis rien que je ne sache déjà.

— Alors, réfléchis ! a crié Chloe. Laure t’a-t-elle dit quoi que ce soit qui pourrait constituer un indice ? Parce que, pendant que nous sommes plantés là, les troupes impériales marchent vers une bataille qui n’aura jamais lieu. Et si le roi éternel franchit le Don du Ciel, l’empire tout entier tombera devant son armée maudite !”

» Astrid et moi avons échangé un regard, et j’ai vu la pensée se former dans ses yeux, juste au moment où elle arrivait sur mes lèvres. “L’armée…

— Chloe, ma chérie, tu es un génie, a déclaré Astrid.

— … Comment ?

— L’armée des cieux”, ai-je chuchoté. Regardant la sœur novice, je me suis mis à arpenter la chaîne du Don du Ciel, posant mes talons sur chaque sommet au passage. “Ces montagnes portent toutes le nom d’un ange de l’armée des cieux ! Sarai, l’ange des tribulations. Evangeline, l’ange de la modération. Et ici ! Justice et espoir. Pitié et félicité. Mort et vérité. Ils vont par paires ! Ce sont des cols !” Je me suis accroupi à côté du mont Sanael et du mont Gabriel, les anges du sang et du feu. “Laure ne s’est pas contentée d’estimer nos forces, elle cherchait le meilleur endroit pour traverser les montagnes ! L’un des féaux de Voss l’a dit à Coste. Le maître arrive ! Et le sang et le feu marqueront son passage !

— Le roi éternel n’a pas l’intention de faire le tour du Don du Ciel”, a soufflé Astrid.

» Chloe a froncé les sourcils. “Mais c’est le cœur de l’hiver. Les vents d’altitude sont assez froids pour geler le sang dans les veines, et la couche de neige doit faire une trentaine de mètres d’épaisseur. Aucune armée ne pourrait traverser.

— Aucune armée vivante. Mais nos ennemis sont les Morts.”

» Chloe a regardé la carte. “Dieu tout-puissant…, a-t-elle chuchoté.

— Nous devons prévenir Isabella, a dit Astrid.

— Oui.” J’ai hoché la tête. “Mais Voss a dû recevoir le message de sa fille depuis des semaines. La Légion infinie est déjà en mouvement. Même si nous envoyons un messager maintenant et que l’Armée d’Or fait demi-tour, ils n’arriveront peut-être pas aux Tours jumelles à temps.

— Qu’est-ce que tu proposes ? a demandé Chloe.

— De les arrêter, bien sûr.

— Seul ?

— Les frères du Logis sont restés à San Michon. Argyle, Logan et les autres…

— Des portiers et des forgerons ? a dit Astrid. Contre dix mille crevards, et la Viergemère seule sait combien de haut-sang ?”

» J’ai tourné les yeux vers la fenêtre, derrière laquelle se trouvait la cathédrale, avec les cellules au sous-sol. “Je connais au moins deux autres frères à San Michon qui peuvent m’aider.

— C’est de la folie. C’est juste complètement stupide !

— Appelons ça de la témérité.

— Oh, tu peux remballer ce sourire satisfait, Gabriel de León.

— Si tu as une meilleure idée, je t’écoute, Majesté. Nous enverrons un messager à l’impératrice, bien sûr. Un autre à Greyhand. Mais tant qu’ils n’auront pas été prévenus, les trois personnes présentes dans cette pièce représentent le seul obstacle entre Fabién Voss et le Nordlund.”

» Je me suis relevé et me suis essuyé les mains.

» “Maintenant, vous voudrez bien m’excuser, mesdemoiselles, mais j’ai une prieure à réveiller.” »

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