L’empire du vampire T1
Livre six - Porté par les ailes des démons
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I
Peur des ténèbres
« “ ’es une fille. T
— J’avais remarqué.
— Merde.”
» Laborieux, mon souffle pâle planait entre nous. Je me suis passé la bonne main dans mes cheveux mouillés. Trempée jusqu’aux os, Dior a levé les yeux vers moi, les lèvres violacées par le froid. La berge gelée de la Volta nous séparait de la forêt fantôme qui se dressait au-delà, dans une nuit noire comme le péché. Aussi sombre que le fleuve derrière nous, et le cœur du monstre qui avait décimé notre petite compagnie.
» “Merde.
— T… tu l’as déjà dit. Où est Saoirse ?
— Morte”, ai-je soupiré.
» Dior a écarquillé les yeux. “T… tu es sûr ?
— Avec Phoebe. Danton les a mises en pièces devant moi. Alors oui, foutrement sûr.”
» La mâchoire serrée, elle a dégluti avec peine. “Sœur Chloe ?”
» J’ai regardé en direction des eaux sombres qui avaient englouti ma vieille amie, du courant rapide, silencieux et vorace. Les larmes aux yeux, j’ai secoué la tête.
» “Merde, a sifflé Dior.
— C’est ce que j’ai dit.”
» Elle a baissé la tête, les bras passés autour de son corps frissonnant. L’espace d’un instant, j’ai cru qu’elle allait se mettre à pleurer. Personne n’aurait pu lui reprocher de perdre courage. Si petite, si seule. Au lieu de cela, elle s’est levée et, mi-chancelante, elle a avancé dans le haut-fond, ses yeux bleus fixés sur la silhouette de San Guillaume qui se profilait au sommet des falaises sur la rive opposée. Elle a pointé un doigt en direction du monastère, et s’est mise à crier à pleins poumons. “Je te tuerai ! Tu m’entends, fils de pute ? Je t’arracherai ton putain de cœur et te le ferai bouffer, espèce de crevure, je…
— Ça suffit, ai-je dit, posant une main sur son épaule.
— Enlève tes sales pattes ! m’a-t-elle répliqué en se dégageant brutalement.
— C’était aussi mon amie ! me suis-je emporté. Je l’ai connue avant ta naissance ! Mais tu hurles dans le vide, et chaque minute perdue en est une que Danton exploitera pour traverser et nous remettre la main dessus ! Nous ne devons pas moisir ici !
— Nous ?” Elle a martelé du pied l’eau glacée du haut-fond, qui lui arrivait au genou. “C’est la Volta ! La fin du voyage pour toi ! Tu as oublié ?
— … Tu penses que je te laisserais comme ça ? Pour quel genre de branche pourrie tu me prends ?
— Pourquoi resterais-tu ? Tu te fiches bien de moi ! Tu as tenu ta parole envers Chloe. Ta femme et ta petite famille t’attendent, non ? Fais tes bagages, héros !”
» J’ai regardé cette gamine à moitié nue, frigorifiée, furieuse. Et je me suis vu dans le miroir de ses yeux. Je pouvais difficilement lui en vouloir de penser que je l’abandonnerais, de croire que j’étais ce genre d’ordure. Un type brisé. Égoïste. Mauvais. Cruel.
» Elle ne me connaissait que depuis presque un mois, mais déjà mieux que la plupart des gens.
» “Tiens, ai-je dit en lui tendant ma capote. Tu vas attraper la mort.
— Je ne veux pas de ta pitié. Et je n’ai pas besoin de ton aide.
— L’orgueil n’a jamais rempli un ventre vide ni empêché un homme de mourir de froid. Une femme non plus, je parie.” Je lui ai de nouveau offert le manteau. “Ne sois pas stupide.”
» Elle a continué de me lancer des regards noirs un moment, puis elle a attrapé la capote.
» “La plupart des gens diraient merci à celui qui vient de leur sauver la vie, Lachance.”
» Son expression s’est adoucie, mais elle n’est pas allée jusqu’à manifester de la gratitude. Au lieu de cela, les épaules tremblantes, elle s’est drapée dans le vêtement à moitié trop grand pour son étroite carrure. Ses cheveux d’une pâleur neigeuse dégoulinaient dans ses yeux bleus. Elle faisait bonne figure, et je savais mieux que personne comment la rage est capable de réchauffer le corps pour un temps. Il fallait que nous nous mettions à l’abri et allumions un feu, sans quoi cette gamine allait mourir de froid. Et je suivrais, peu après.
» “Allez, ai-je dit avec un signe de la tête. J’ai vu des falaises de ce côté. Si la chance nous sourit, nous trouverons une grotte.
— Et si elle ne nous sourit pas ? a-t-elle demandé en claquant déjà des dents.
— Alors, nous rendrons grâce à Dieu pour sa constance.”
» Nous sommes péniblement montés sur les berges gelées, laissant derrière nous l’ombre de San Guillaume. Par le Rédempteur, il faisait un froid glacial. Mon ventre continuait de saigner sur mes vêtements trempés, tandis qu’à chaque souffle j’exhalais un gros nuage de givre. Seuls les derniers grains de sanctus fumés sur les remparts du monastère me permettaient de tenir. Mais Dior frissonnait avec une telle violence qu’au bout d’environ un kilomètre, elle a trébuché sur une racine, tombant la tête la première dans la neige. Elle a repoussé avec hargne la main secourable que je lui tendais, et s’est relevée. Mais une centaine de mètres plus loin, nouvelle chute. Et ça n’a pas été la dernière.
» Elle avait les lèvres bleues à présent. Ses frissons l’empêchaient presque de respirer, sans parler de marcher. Après la raclée infligée par Danton, j’avais toujours un poignet cassé. Je me suis donc agenouillé à côté d’elle, la hissant sur mon épaule avec mon bras valide.
» “Descends-moi de là ! a-t-elle protesté en grondant.
— La ferme, Lachance.”
» La neige tombait de plus en plus dru, le froid se glissant dans mes os meurtris. Je ne sentais plus mes pieds, et l’alliance à mon doigt me donnait la douloureuse impression de porter un anneau de glace. Fort heureusement, nous avons fini par atteindre les falaises qui surplombaient le fleuve. Trébuchant et tremblant, j’ai trouvé dans le grès rouge une anfractuosité, qui s’élargissait en crevasse de l’autre côté. Il y faisait presque noir, mais j’ai repéré des os séchés sur le sol, flairé d’anciennes traces et une vague odeur musquée – la tanière d’un loup, abandonnée depuis longtemps.
» J’ai posé Dior, écarté les cheveux bordés de givre de son visage.
» “Lachance, tu m’entends ?”
» Elle a gémi, les yeux vides, les lèvres violacées.
» “Je vais chercher de quoi allumer un feu. Ne t’endors pas, d’accord ?”
» De nouveau, elle s’est contentée de murmurer, comme si le poids de ses paupières bleuies était un fardeau trop lourd à porter. Si elle perdait connaissance maintenant, elle ne reviendrait peut-être pas. Jurant entre mes dents, j’ai alors dégainé Cendreuse et, plaçant la lame sur les genoux de Dior, j’ai serré la poignée à m’en blanchir les articulations.
» “Elle ne doit pas dormir, Cendre. Débrouille-toi.”
» Pas de doigts pour pincer ni de mains p… pour claquer. Lame pour fendre et tranchant pour couper et chanson pour d… danser et le rouge, rouge…
» “Raconte-lui une histoire qui la tient éveillée, d’accord ?”
» Des histoires à r… r… raconter ? J’en ai à profusion.
» J’ai refermé la main de Dior autour de la poignée de mon épée. Elle a ouvert les yeux en battant des paupières, alors que le bout de ses doigts entrait en contact avec le cuir usé. “Oh… oh… Dieu, a-t-elle chuchoté dans un souffle.
— Rien de trop sombre, Cendre, l’ai-je mise en garde. Quelque chose qui se finit bien, compris ?”
» Ça n’existe pas… n’existe pas, Gabriel.
» “Je suis sérieux.”
» Moi aussi, mon ami. Et tu m’en vois n… navrée.
» J’ai lâché la poignée et suis sorti à la recherche de n’importe quoi d’assez sec pour brûler, avant que le sanctus ait complètement cessé de faire effet. Marchant d’un pas lourd et bruyant à travers les bois, cassant des branches au passage, j’ai tenté de chasser de mon esprit l’image de Chloe qui lâchait ma main pour plonger vers les eaux sombres. Ses dernières paroles continuaient de résonner dans ma tête douloureuse : Dior est tout ce qui compte, Gabe.
» Chloe avait eu cette conviction, si profonde qu’elle avait été prête à mourir pour cette fille.
» Et moi maintenant, qu’est-ce que j’allais faire, bon sang ?
» Quand j’ai eu ramassé une pleine brassée de bois, je suis retourné à la grotte en clopinant, aussi vite que mes pieds engourdis me portaient. Recroquevillée à l’intérieur, Dior tremblait comme une feuille. Mais elle ne dormait pas. Les mains sur la garde de Cendreuse, elle m’a regardé avec de grands yeux, pendant que j’allumais le feu. J’ai approché mon briquet, souvenir de ce vieux briscard de la milice à Dhahaeth, du petit bois. L’espace d’un instant, je me suis rappelé mon beau-père, nos escapades au fin fond du Nordlund, quand j’étais enfant.
» Lorson. Maman. Amélie. Celene.
» Une autre vie. Il y a une éternité.
» “Elle ch… chante pour moi, a chuchoté Dior d’une voix adoucie par l’émerveillement. Cendreuse.”
» J’ai jeté un coup d’œil à l’épée dans ses mains tremblantes. La dame argentée sur la garde. Belle. Exaspérante. Complètement folle. “Et qu’est-ce qu’elle te raconte ?
— La b… bataille des Tours jumelles.”
» J’ai ri. “N’en crois pas un mot. Elle n’était même pas là.
— T… tu l’as tuée. La s… sœur de Danton.”
» J’ai soufflé doucement sur les flammes. Mon bras cassé me causait des élancements et je ne sentais plus mes mains.
» “Tu l’as vu, a insisté Dior. Le r… r… roi éternel.”
» Malgré la souffrance que cela m’infligeait, je n’ai pas pu m’empêcher de l’imaginer alors. Cet inaltérable jeune homme, beau et terrible, auréolé d’une non-lumière si morne et si âpre qu’elle figeait le cœur. J’ai aussi de nouveau entendu le serment d’un père éternel, à l’assassin de sa fille bien-aimée.
» “J’ai l’éternité, mon garçon.”
» J’ai pris l’épée des mains tremblantes de Dior. “J’avais dit une histoire qui finit bien, Cendre.”
» Je suis désolée, Gabriel, mais elle devra apprendre la v… vérité tôt ou t… tard…
» J’ai remis ma lame au fourreau, la posant contre la paroi de la grotte. Me retournant vers le feu, j’ai attisé les flammes. Mes doigts et mon bras cassé se réveillaient. La fumée s’est élevée vers les fissures au-dessus de nous, tandis qu’un peu de chaleur se répandait dans notre modeste refuge. J’ai tiré sur ma tunique pour la retirer, palpant la blessure qui cicatrisait lentement sur mon ventre douloureux. Danton ne m’avait pas loupé, ce fumier. Mais ça n’avait pas suffi, et je me suis juré qu’il le regretterait. Dior m’a observé en silence, tremblant un peu moins à mesure que la température augmentait.
» “Dix mille, a-t-elle enfin dit. Tu as battu une armée de dix mille vampires.
— Je n’étais pas seul.
— Sans t… toi, le roi éternel se serait emparé du Nordlund.
— C’est bel et bien ce qu’il a fait, tu sais. Trois hivers plus tard, quand la baie des Larmes a complètement gelé, il s’est répandu sur le nord comme une diarrhée. Je l’ai retardé, c’est tout.
— Tu avais 16 ans.
— Et ?
— Moi aussi, j’ai 16 ans, et tout ce dont je peux me vanter, c’est…” Elle a baissé la tête, s’est regardée en soupirant. “… Bon, j’imagine que je peux laisser tomber les allusions à mon pénis, hein ?
— Les garçons sont coutumiers du fait.” J’ai haussé les épaules. “C’est efficace pour qui veut passer pour l’un d’eux.
— J’ai remarqué.
— Mais quel intérêt ?”
» Dior a regardé le tatouage sur mes doigts. “Quel âge a ta fille, héros ?”
» J’ai observé cette gamine étrange, de l’autre côté du feu. Même sans faux-semblant, je continuais de percevoir chez elle cette tension, cette vigilance qu’enseigne la vie dans la rue, cette intelligence née du ruisseau. Une intrépidité. Un côté bravache. “Pourquoi ?
— Elle est plus jeune que moi ?”
» J’ai lentement hoché la tête. “Elle a presque 12 ans.
— Alors, elle ne va pas tarder à le remarquer. Toi, il te faudra probablement un peu plus longtemps. La plupart des pères remueraient ciel et terre plutôt que de voir leur fille grandir. Mais sa mère l’a noté, je parie. Elle sait comment un monde comme le nôtre traite les jeunes filles.
— Personne ne perd plus le sommeil qu’un père à cause de ça. Crois-moi.
— Dans ce cas, tu ne me demanderais pas pourquoi j’ai voulu me faire passer pour un garçon.”
» Dior a soupiré, tirant le cuir usé autour de ses épaules.
» “Tu as bousillé ma redingote magique, héros.
— Elle a bien failli te tuer. De nouveau. Magique, mon cul !
— Tu as tort.” Elle m’a regardé à travers les flammes, secouant la tête. “Oh, elle n’avait pas le pouvoir d’arrêter une lame enchantée ou de me rendre invisible. Rien qui aurait inspiré une chanson à ce pauvre Bel.” Elle a baissé la tête, se grattant un ongle bien rongé. “Tu veux connaître son pouvoir ?
— Je suppose que tu me le diras de toute façon.
— Elle me permettait de marcher dans une ruelle sombre sans avoir à me retourner. Grâce à elle, je pouvais entrer dans une pièce et ne pas sentir tous les regards sur moi, sur chaque centimètre de ma peau. Je pouvais élever la voix sans qu’on me rie au nez, menacer de te tuer si tu n’enlevais pas tes sales pattes de moi. Elle me permettait de faire tout ce qu’une fille ne peut pas se permettre. Et la tienne commence probablement à s’en apercevoir.”
» Dior a soupiré, écartant ses cheveux blanc cendré de son visage.
» “J’adorais cette redingote.
— Quelqu’un t’a… touchée ?” ai-je demandé timidement.
» Ses yeux étaient durs comme des diamants quand elle a répondu. “Ma mère a toujours eu un faible pour les hommes peu recommandables.”
» À cette remarque, j’ai esquissé un sourire triste. “La mienne aussi.”
» Dior s’est quelque peu adoucie. “Pour autant que je sache, la mienne n’a jamais ramené de vampire à la maison. Je ne devrais pas me plaindre, je suppose.
— Était-elle… comme toi ?
— Je ne lui ressemble en rien, a répliqué Dior en me lançant un regard noir.
— Non, je veux dire… Esan. La lignée du Graal. Est-ce que son sang…
— … était capable de guérir les gens ?” Dior a craché dans les flammes d’un air méchant. “Dans ce cas, elle l’ignorait. Sinon, elle l’aurait mis en bouteille et vendu. Comme tout le reste chez elle.
— … C’était une courtisane ?
— C’était une droguée. Et une ivrogne. Et si tu tiens à appeler courtisane une mère qui vend son corps pour se procurer sa dose, tandis qu’elle laisse sa fille mourir de faim, grand bien te fasse. J’ai un mot plus simple pour ça.
— … Ton père ?”
» Elle a juste haussé les épaules et m’a fait une main d’honneur.
» Elle ignorait donc de qui il s’agissait. Ce qui nous faisait un autre point commun.
» “Qu’est devenue ta mère ?
— Elle a connu le sort de tous les drogués, héros.
— Ç’a été moche ?
— … Pire.”
» Dior a regardé dans les flammes qui crépitaient, tandis qu’elle poursuivait à mi-voix :
» “Près de la fin, elle ressemblait à un fantôme. La peau grise. Plus de dents. Elle n’était pas morte, mais c’était tout comme. Elle est pourtant restée jusqu’au bout l’esclave de ce dieu qu’elle adorait. De ce démon à qui elle s’en prenait. Trop stupide pour comprendre qu’ils ne faisaient qu’un.
”Je n’étais pas rentrée à la maison depuis des jours. À l’époque j’avais appris à me débrouiller toute seule. Je m’étais fait mes propres amis. Mais je suis passée pour avoir de ses nouvelles. Je l’ai trouvée sur le sol, à côté de son lit. Les yeux révulsés. Dès que je l’ai vue, j’ai envisagé le pire ; je savais que cette saloperie finirait par la tuer. Mais ses lèvres bougeaient encore. Je me suis dit qu’elle rêvait peut-être. Alors, je l’ai remuée pour la réveiller, sa bouche s’est ouverte, et un rat en est sorti.”
» L’épouvante m’a lentement retourné l’estomac. “Sainte Viergemère…”
» Dior a secoué la tête et respiré à fond. “Cette merde me donne des cauchemars presque toutes les nuits.
— Quel âge avais-tu ?
— 11 ans, peut-être. Après ça, j’ai vécu dans les rues de Lashaame.” D’un geste désinvolte, elle a chassé sa frange de ses yeux, retrouvant son air fanfaron. “Une redingote volée. Une coupe de cheveux avec un couteau rouillé. C’était plus simple. Pas facile. Mais plus facile. La rue est impitoyable avec une fille, plus qu’avec un garçon.
— … Je suis désolé.
— Vraiment ?
— Bien sûr, ai-je grogné. Je suis peut-être un salaud, mais pas un monstre.”
» Dior a glissé la main sous la capote que je lui avais prêtée et en a sorti ma pipe en argent. “Alors, tu devrais balancer ce truc dans le fleuve, héros. Rentrer chez toi, embrasser ta femme et serrer ta fille dans tes bras, et leur dire que tu ne les quitteras plus jamais.
— Et t’abandonner ?
— C’est ce que tout le monde fait.”
» Je n’ai perçu aucun apitoiement sur soi-même dans ce constat. De la colère, peut-être. Mais se vautrer dans son chagrin ne semblait pas son genre. Elle a soudain paru très calme. Je ne me rappelais pas avoir eu sa maturité à 16 ans.
» “Tu sais, quand sœur Chloe et le père Rafa m’ont trouvée, je me suis immédiatement demandé quelle était leur combine. Après la mort de ma mère, j’ai intégré une bande de rats des rues et de pickpockets. Le soir, pour oublier la faim, nous avions imaginé ce jeu, où chacun de nous s’inventait un avenir meilleur. Rencontrer le prince charmant et l’épouser, devenir un célèbre pirate de l’Étermer, ce genre de conneries. Mais dans tous nos rêves de grandeur, aucun d’entre nous n’a pensé être un jour le sauveur du monde.
— Qu’est-ce que tu voulais être plus tard ?”
» Dior a haussé les épaules, m’a regardé dans les yeux.
» “Dangereuse.”
» Elle a reporté son attention sur les flammes.
» “Après que sœur Chloe et le père Rafa m’ont parlé de la prophétie, j’ai sincèrement cru, l’espace d’une minute, que j’étais tirée d’affaire. Comment ai-je pu être aussi bête ? Tout le monde part, un jour ou l’autre. Maman. Saoirse. Chloe. Toff.” Elle a serré les dents, l’air furieux. “Tout le monde.
— Qui est Toff ?”
» Mais Dior était ailleurs, le regard fixé dans les flammes.
» “Quelle conne…”
» J’ai soupiré. Fatigué. Ensanglanté. Débordant de colère et accablé par le chagrin. Chloe était morte. Rafa aussi. Ce n’était pas ce qui m’avait amené dans le Nord. Me laisser embringuer dans d’anciennes conspirations et veiller sur la descendante du Rédempteur en personne ? Je ne voulais rien avoir à faire avec ça. J’avais accepté d’aller jusqu’à la Volta, pas plus loin. J’aurais dû faire la part du feu maintenant, sans attendre.
» Un salaud fait de plus vieux os qu’un imbécile.
» Mais cette fille n’avait plus rien ni personne. Elle faisait bonne figure, mais sa vie ne tenait qu’à un fil. Et si étrange que ça paraisse, si immérité que ce soit, ce fil, c’était moi.
» “Tu devrais dormir, ai-je soupiré. Au réveil, nos perspectives nous sembleront moins sombres. Nous profiterons du jour pour bouger.
— Nous, a répété Dior d’une voix éteinte.
— Je connais une place forte au nord-ouest. Redwatch. J’y suis passé il y a une dizaine d’années. Ça n’a probablement pas changé. Une fois arrivés, nous pourrons décider de la prochaine étape.
— Je te l’ai dit, héros : va retrouver ta femme et ta fille.
— Et moi, ai-je grogné, je te répète que je suis peut-être un salaud, mais pas un monstre.”
» Dior a serré les dents, la mâchoire crispée. Je voyais les rouages tourner dans sa tête. Mais surtout, je sentais de la tristesse. De la peur. Le poids de toute la misère de ce monde pourri sur de si frêles épaules. Enfin, elle s’est emmitouflée dans ma capote et a croisé mon regard.
» “J’ai trop froid pour m’endormir.
— Eh bien, démerde-toi. Parce que tu en as besoin.”
» Dior m’a observé par-dessus le feu. “Tu veux bien me réchauffer ?
— … Quoi ?”
» J’ai eu un haut-le-cœur, alors que, d’une main, elle descendait lentement le long de son cou, le bout de ses doigts venant s’égarer sur sa clavicule. Elle a entrouvert les lèvres, prenant un ton tendre et langoureux.
» “Un beau ténébreux, esquinté par la vie. Exactement mon type d’homme.”
» Ses doigts ont atteint les bandes qui lui ceignaient la poitrine, avant de remonter, l’un après l’autre. Avec un soupir de soulagement, je me suis alors aperçu qu’elle me faisait une main d’honneur.
» “… Je t’ai fait peur, hein ?”
» Un rire nerveux m’a échappé. Baissant la tête, j’ai gloussé, tandis qu’elle agitait les doigts. “Petite garce…
— Ça, oui…, a-t-elle dit d’une voix railleuse. Même avec dix ans et cette barbe catastrophique en moins, tu n’aurais pas la moindre chance avec moi, héros.”
» Je me suis renfrogné, grattant mon menton. “J’ai perdu mon rasoir.”
» Son sourire malicieux est quelque peu retombé. “Blague à part, je meurs de froid. Et ta vertu ne risque rien avec moi. D’abord, tu es marié. Et tu as une bite de trop.
— La dernière fois que j’ai vérifié, je n’en avais qu’une.
— C’est ce que je dis : une de trop.”
» Les yeux légèrement plissés, elle m’a observé à travers la danse des flammes. Je me suis rappelé elle et Saoirse dans la forêt, dans les bras l’une de l’autre.
» “Ah.
— Ahhh”, a-t-elle répondu en écho.
» Elle me mettait à l’épreuve, j’en avais conscience. La plupart des gens n’approuvaient pas ce style de vie, surtout les plus religieux. Mais ça ne m’avait pas gêné quand j’étais croyant. Encore moins maintenant. Chacun était libre de culbuter qui il voulait. J’étais bien le dernier à pouvoir donner des leçons sur ce plan.
» “Mets-toi à l’aise, alors”, ai-je dit.
» Dior m’a regardé encore un moment, puis elle s’est écartée de la paroi de la grotte. Enlevant ses bottes et son pantalon trempés, elle s’est approchée du feu d’un pas traînant. J’ai gardé les yeux détournés, scrutant les ténèbres au-dehors. Quand elle a été bien installée, j’ai pris Cendreuse et me suis allongé dos à Dior, tirant ma capote sur nous. Nous n’avions pas grand-chose à nous offrir dans tout ce froid, cette obscurité et ce vide. Mais c’était mieux que rien.
» Nous sommes restés allongés un moment, dos à dos, dans un silence uniquement troublé par le crépitement des flammes.
» “Je suis désolé, ai-je enfin dit. Pour Saoirse.”
» Dior a soupiré. “Pour eux, pour eux tous.
— … Oui.”
» De nouveau le silence. Puis Dior a repris la parole, avec une petite voix :
» “Héros ?
— Quoi ?
— Et si Danton vient ?
— Aucun risque. Pas maintenant. À cause du fleuve.
— Oui, mais s’il vient quand même.
— Je monterai la garde. Dors. Tu n’as rien à craindre des ténèbres.”
» De nouveau le silence. Une éternité.
» “Héros ?
— Quoi ?
— … Merci.” »
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