L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 48 sur 103

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L’empire du vampire T1

XI - Une couronne noire

 XI 

Une couronne noire

 

« “ l faut arriver au fleuve !” I

» Le vent nous fouettait la peau, la neige fondue nous cinglait les yeux. Jezebel était une machine de muscles et d’os sous moi. J’avais pris la tête, chevauchant aussi vite que les autres pouvaient suivre. Agitée dans tous les sens, ma lanterne de chasseur projetait des ombres folles devant nous. J’entendais Chloe et Dior derrière moi, Saoirse et Rafa, et enfin Bellamy à l’arrière. Dans un froid à couper le souffle, nous galopions, comme si nos vies en dépendaient et que nous avions le diable à nos trousses. Ce qui n’était pas loin de la vérité.

» Et il gagnait du terrain.

» Un mortel dont la langue aura, par trois fois, goûté au sang d’un vampire deviendra son esclave. Mais pas une créature inexpérimentée, qui courbe l’échine et manque de courage. Le féal hérite dans une certaine mesure de la force surnaturelle de son maître, ce qui le rend plus que capable de rivaliser avec n’importe quel homme. Les chevaux et les chiens ne sont pas différents des humains, à cela près que les premiers meurent dans la dignité, alors que les seconds ont tendance à chialer. Je ne savais pas où Danton avait trouvé ses montures ou ses troupes, mais au bout du compte, c’était sans importance. Il en avait bien assez – une douzaine de solides gaillards, sur de robustes sosyas, filant à une allure qu’aucun de nos chevaux ne pouvait espérer atteindre. Et derrière eux, avec l’arrogance insupportable d’un salopard intimement persuadé qu’il est né pour régner, arrivait le plus jeune fils du roi éternel.

» La Bête de Vellene.

» Il était retourné à Dhahaeth après mon départ, pour y récupérer son foutu carrosse. Mais au lieu d’y atteler des cadavres de filles assassinées, il avait préféré quatre puissants sosyas aux yeux injectés de sang, une écume rouge à la bouche. J’espérais que la population de Dhahaeth avait donné à Danton ce qu’il voulait sans opposer de résistance. Avec un peu de chance, son désir d’assouvir sa vengeance sur moi avait été le plus fort, et il ne s’était pas arrêté pour leur faire payer l’affront subi à sa première visite.

» Je l’espérais. Mais j’en doutais.

» Quitter la route dans l’obscurité représentait un trop gros risque. Il suffirait de la présence d’un terrier de lapin ou d’une branche traîtresse sous le cheval de Chloe, et ce serait la fin. Nous avons donc continué de marteler le ruban boueux bordé d’arbres mourants. J’ai jeté un coup d’œil à la sœur, au garçon derrière elle. Tous deux galopaient avec autant de hardiesse qu’ils l’osaient. Le destin du monde, à quelques mètres de distance.

» “À quoi bon fuir, de León ? a lancé une voix dans mon dos. J’ai l’éternité devant moi.”

» Il avait raison, ce fumier, et j’en avais conscience. À cette allure, nos chevaux ne tiendraient pas plus de quelques kilomètres, et à pied, nous ne pouvions pas espérer semer un haut-sang. J’ignorais quelle distance nous séparait encore du fleuve, je ne savais même pas si le pont d’Haemun était toujours debout…

» Chloe a poussé un cri, la main sur le front. Dior a dû saisir les rênes de leur monture en catastrophe, serrant la sœur dans ses bras.

» “Sœur Chloe !

— Il…” Chloe a haleté, grimaçant. “Il est… d… dans ma tête…”

» Je me suis retourné sur ma selle et je l’ai vu. Telle l’ombre longue qui, apparue au matin, vous rattrape à grands pas. Yeux inondés de rouge, dents aiguisées et sourire de boucher. Il était penché par la fenêtre de son carrosse, les cheveux ramenés en arrière d’un V laissé sur le front. Sur le banc du cocher, j’ai reconnu une jeune femme à la peau brune et aux jolis yeux verts. Légère tache rouge au menton. La serveuse du Mari Idéal. J’ai refusé de me rappeler son nom.

» “Garde tes pensées, Chloe ! Remplis-toi la tête, force-le à sortir !”

» Elle a serré l’étoile à sept branches autour de sa gorge. “Le Seigneur est mon bouclier, indestructible…”

» Les cavaliers de Danton ne se trouvaient plus qu’à une dizaine de mètres derrière nous. Des fermiers et des maçons, quelques miliciens. Des hommes qui, il y a peu, avaient encore une vie, une famille, des rêves, devenus des esclaves. J’ai coincé ma pipe entre mes crocs serrés, tâtonnant à la recherche d’une fiole de sanctus. Manquant de temps pour un dosage précis, j’ai rempli le fourneau en en mettant la moitié à côté, et j’ai tassé le reste avec mon pouce. J’ai dû m’y reprendre une demi-douzaine de fois pour allumer mon briquet, avant de pouvoir enfin avaler la fumée brûlante à pleins poumons, la sentir déployer sa puissance et réveiller la bête en moi. Alors, tendant le bras vers ma ceinture, j’ai dégainé mon pistolet à rouet et je me suis retourné sur ma selle.

» Danton a ri en voyant l’arme. Un aîné du sang Voss n’avait absolument rien à craindre d’une balle. J’ai donc ajusté mon tir, appuyé sur la détente, une lueur soudaine apparaissant au bout du canon, alors que le coup partait. “Désolé, vieux…”

»… En plein entre les deux grands yeux marron de ma cible.

» Le cheval de flèche s’est écroulé, le cerveau en bouillie. Celui derrière lui a henni de frayeur, ne parvenant pas à éviter la collision. J’ai vu Danton écarquiller les yeux et son sourire disparaître, alors que son attelage se disloquait dans un enchevêtrement de harnais et de craquements d’os. Le timon s’est enfoncé dans la terre, le bruit du bois volant en éclats a résonné dans la nuit et le véhicule de Danton a basculé sur lui-même. La jeune femme aux yeux verts a été projetée hors de son siège, telle une poupée de chiffons. Je me suis détourné avant qu’elle s’écrase au sol, refusant de l’entendre se désarticuler, me répétant qu’un salaud faisait de plus vieux os qu’un imbécile.

» Son nom…

» “Un salaud fait de plus vieux os qu’un imbécile”, ai-je sifflé.

» Son nom était Nahia…

» Plusieurs cavaliers se sont arrêtés pour porter secours à leur maître, mais les autres ont continué la poursuite. Des carreaux d’arbalète ont fendu l’air, l’un d’eux atteignant Rafa à l’omoplate. Le prêtre a poussé un cri, et Saoirse a juré, alors que leur monture manquait de les jeter à terre. Bellamy s’est retourné et a déchargé sa propre arbalète sur l’ennemi le plus proche. L’homme a accusé le coup, il a craché du sang, mais est resté en selle. Il a fallu qu’un poignard surgi de l’obscurité s’enfonce dans sa gorge pour qu’il tombe enfin. Saoirse en tenait déjà un second en main.

» “Le fleuve est encore loin ? a demandé Chloe, hors d’haleine.

— La colline est juste devant nous !”

» Tendant le bras vers ma cartouchière, j’ai cassé le bouchon d’une fiole en verre, avant de la lancer violemment. La bombe d’argent a explosé, son souffle suffisant à faire vider les étriers à nos poursuivants immédiats. Mais les autres ont continué d’avancer. Et au loin, parmi les cavaliers qui s’étaient arrêtés pour l’aider…

» “Merde, ai-je sifflé.

— Gaaaabe !

— Je le vois, Chloe !

— Non, Gabe, devant. Devant !”

» Nous avions contourné la colline d’Haemun. Les chevaux avaient l’écume à la bouche, ils étaient épuisés. Devant nous, j’ai vu une berge abrupte et sombre, un à-pic de trois mètres dans les eaux noires de la Dílaenn. Les pierres d’attache intactes disparaissaient sous la marifonge. Mais au-delà…

» “Par les Lunes mères, le pont est détruit ! a crié Saoirse.

— Continuez d’avancer ! ai-je hurlé.

— Mais Gabriel…

— Je vais les retenir, Chloe ! CONTINUEZ !”

» J’ai tiré sur les rênes de Jezebel, qui a ralenti, alors que je sortais mon épée du fourreau. Cendreuse a brillé à la lumière de ma lanterne, un sourire argenté sur sa garde et un murmure argentin dans mon esprit. Elle semblait plus assurée cette nuit-là, sa voix plus ferme, plus proche de celle qu’elle avait jadis été.

» Aucune grâce demandée, Gabriel. Aucune accordée.

» Le premier poursuivant m’a rattrapé, un milicien armé d’une longue lance en bois et protégé par une solide cotte de mailles. J’ai fendu la lance en deux et répandu ses entrailles dans l’obscurité. J’ai entendu Bellamy gueuler. “Tiens-toi bien, Dior !” a hurlé Chloe. Il a crié, au moment où leur cheval plongeait dans le courant. Trois cavaliers ont voulu me dépasser au grand galop ; j’ai fait vider les étriers à l’un et soulagé un autre de son bras. J’ai grogné, alors qu’une épée me perçait les côtes, traversant le cuir et la chair, jusqu’à l’os, avec un mouvement de torsion appliqué à la lame.

» Tu es moins rapide que du temps de ta jeunesse, Gabriel.

» J’ai envoyé un coup à l’homme qui m’avait touché. Du sang chaud et humide coulait sur mon côté. “Personne ne t’a demandé ton avis, ma petite !”

» Tu pourras toujours m’utiliser comme canne, si le besoin s’en fait sentir.

» Mon adversaire a gargouillé, alors que je lui enfonçais Cendreuse dans la gorge, deux arcs de sang jumeaux jaillissant vers le ciel au moment où la lame raclait contre sa colonne vertébrale.

» Ah, voilà qui est mieux, b… beaucoup mieux. Tchic, tchac… rouge… rouge… rouge…

» Empoignant son cou fendu à deux mains, l’homme s’est écroulé sur la route. Mais plus loin derrière lui, j’ai aperçu Danton, de nouveau en chasse, telle une ombre noire montrant les crocs. Le sourire de façade avait disparu, ne laissant que la bête qui lui avait valu son surnom.

» “De León !

— Gabriel ! a gémi Chloe.

— Je t’attends, misérable !”

» Le premier de sept, Gabriel. Le premier d… de sept. À Fabién tu prendras, comme il t’a pris.

» Un cri devant moi. Un autre derrière. La vengeance qui m’avait poussé vers le nord, en plein hiver, contre la promesse d’une fin à tout ça.

» Un ennemi en vue. Une amie dans le besoin.

» Pas vraiment un choix.

» Cette f… fois, je jure…

» Cendreuse s’est tue alors que je lui faisais regagner son fourreau et donnais une tape sur la croupe de Jezebel. La jument s’est lancée, son haleine comme un haut-fourneau. J’ai pensé qu’elle se déroberait peut-être au bord, que j’allais devoir la forcer à plonger, ou sauter moi-même de son dos vers le fleuve en contrebas. Mais elle s’est précipitée vers le pont en ruine avec un courage dont n’aurait eu à rougir aucun cheval que j’avais connu. Au moment où Jezebel se jetait dans le courant sombre et violent où nous attendaient déjà Chloe et les autres, je me suis cramponné à sa crinière. “Tu mérites que je te trouve un meilleur nom”, lui ai-je chuchoté.

» Puis tout a été noir, une sourdine mise sur le monde. L’eau était glaciale, et le choc m’a presque fait boire la tasse. Émergeant à la surface, j’ai vivement écarté de mes yeux une mèche de cheveux ruisselants qui m’empêchaient d’y voir. J’ai péniblement fait entrer de l’air dans mes poumons qui saignaient. Jezebel nageait à côté de moi. J’ai tendu le bras vers elle, pour tenter de flotter avec le courant, quand…

» Un de nos poursuivants s’est écrasé sur moi et a plongé son épée dans mon épaule, frôlant mes côtes. J’ai hurlé de douleur et l’ai saisi par la gorge, nous entraînant tous les deux sous l’eau. Il a dégagé sa lame, me frappant de nouveau, au ventre cette fois. Mes pouces ont alors trouvé ses yeux, où ils se sont enfoncés jusqu’aux articulations. J’ai entendu un craquement évoquant un bris d’os d’oiseau. Mon adversaire a poussé un cri étouffé et m’a porté un dernier coup avant que la force dont l’avait doté son maître le quitte. Contrairement à lui, ma putain de force me venait de mon hérédité. Son corps s’est relâché, l’eau m’a paru plus chaude autour de mes mains. Me dégageant, je suis remonté à l’air libre.

» “Gabriel !”

» Chloe. J’ai entendu de la terreur dans son cri. Cherchant dans l’obscurité, je l’ai aperçue un peu plus loin en aval, qui se cramponnait désespérément à son cheval paniqué, le poids de sa cotte de mailles et de son épée menaçant de l’entraîner vers la mort. Ses yeux étaient remplis d’horreur pure.

» “Dior ne sait pas nager !

— Putain de merde…”

» J’ai tenté de me redresser pour regarder autour de moi, mais je n’ai vu que des rouleaux qui s’écrasaient sur les rochers dans le noir. De Dior, pas la moindre trace.

» “Gabe, tu dois…”

» Sans attendre la suite, j’ai plongé sous l’eau. Mes blessures rendues supportables par l’hymne du sang, j’ai alors nagé dans un froid de tombe, entre les branches submergées. Pendant ce qui m’a semblé une éternité, rien ne m’est apparu dans l’obscurité, hormis la folie de toute cette histoire. Puis, j’ai fini par distinguer un reflet pâle, accroché à un rocher immergé. Serrant les crocs, je me suis lancé en avant, les bottes pleines d’eau, sans me décourager. Enfin, enfin, j’ai empoigné une redingote familière, bleu nuit, avec des fioritures argentées.

» J’ai crevé la surface en haletant, avec les rapides qui rugissaient dans mes oreilles. Mes blessures au ventre et à l’épaule laissant une traînée rouge dans l’onde furieuse et noire. Voyant Dior reprendre son souffle, je me suis senti soulagé. Mais dès qu’il a réalisé où il se trouvait, avec de l’eau partout autour, au-dessous de lui, il a paniqué et s’est cramponné à ma gorge, m’entraînant à nouveau vers le fond.

» En se débattant, il a envoyé des coups de pied dans mon ventre en sang. Nous nous sommes écrasés contre un rocher immergé, et quelque chose s’est déchiré en moi. J’ai hurlé et tenté de le calmer, mais sa terreur était la plus forte. Un de ses pouces a trouvé un de mes yeux, tandis que son talon s’enfonçait dans mes couilles. Je l’ai senti qui m’échappait. À moitié aveugle, j’ai saisi une poignée de cheveux blanc cendré, et nous ai remontés à la surface, soufflant et crachant.

» “Tu m’as donné un coup de pied dans les burnes, sale petit con !

— J… je ne sais pas…” Il a bu la tasse et gargouillé, alors qu’il coulait à nouveau.

» “Arrête ton cirque, et tiens-toi à moi !”

» Il s’est encore débattu un moment, m’enfonçant deux de ses doigts dans la bouche, tandis qu’il enroulait son autre bras devant mes yeux. Mais je n’étais pas le fils de mon père pour rien. Puisant dans la force surnaturelle que me donnait le sang maudit dans mes veines, j’ai nagé, avec mon fardeau sur le dos. La berge était trop haute à cet endroit, le courant trop rapide. Nous l’avons donc suivi, le long du bord.

» À ce moment-là, je l’ai senti, tel un coup de marteau sur le crâne.

» La solitude des ténèbres et l’intensité d’un cauchemar. Le poids de siècles sanglants. À l’arrière de mes yeux. Scrutant l’obscurité, je l’ai vu. Je l’ai senti, qui arpentait la berge de l’autre côté, tel le père de tous les loups. Vêtu d’une longue redingote ornée de fanfreluches en soie. Un chasseur, à quelques mètres de sa proie. Et à mille kilomètres.

» Danton Voss.

» Le courant était rapide, mais il se déplaçait avec légèreté d’arbre en arbre. Léchant ses dents luisantes comme des dagues, il nous suivait de ses grands yeux limpides. Dior l’a aperçu à son tour, et je l’ai entendu retenir sa respiration, alors que le regard de Danton se posait sur lui. Le vampire a tendu la main dans sa direction.

» “Viens ici, Dior, a-t-il soufflé.

— Ne l’écoute pas, ai-je dit alors que je m’écartais de la berge en barbotant.

— Viens à moi.

— C’est un Voss, il est capable d’entrer dans ta tête, ai-je sifflé, redoublant d’efforts pour ne pas couler. Pense à n’importe quoi. Ou à rien. Remplis ton esprit de bruit, aussi fort que tu le peux.”

» Le vampire a continué de fixer Dior de son regard noir, et je l’ai senti se contracter, comme de l’acier. Mais, chose étrange, j’ai vu Danton plisser les yeux, tandis qu’il serrait les poings. Dior lui a rendu son regard, ses cheveux blanc cendré plaqués en travers de son front. J’ai compris en une fraction de seconde que, curieusement, il était le plus fort. En dépit des siècles dans les veines de Danton, l’entrée de cet esprit-là lui était interdite.

» “Ainsi, c’est vrai.” Le vampire a eu un sourire perplexe. “Tout est vrai…”

» J’ai continué à battre des jambes et à me rapprocher de la rive nord. Danton nous a suivis depuis la berge, n’ayant d’yeux que pour Dior.

» “Je n’ai aucune intention de te faire du mal, a dit la Bête. Sur mon sang royal, je te le jure, mon garçon. Mon père redoutable m’a envoyé te chercher, pour t’avoir à ses côtés. Il souhaite placer une couronne noire sur ton front et t’honorer, tel un prêtre des dieux d’antan. Peur. Douleur. Haine. Sur tout cela, tu régneras en formidable souverain, et le roi éternel lui-même s’inclinera devant toi, Dior.

— Qui écoute un Mort connaîtra sa langue, ai-je craché.

— Tais-toi, misérable, a lancé le vampire d’une voix rageuse. Je ne m’adresse pas à toi.” Il continuait de tendre sa main d’une pâleur de marbre. “Viens à moi, Dior. Je te montrerai une vie qui dépasse l’imagination.”

» Je l’ai senti se contracter sur mes épaules. L’espace d’un instant, j’ai vraiment craint qu’il cède. Mais au lieu de cela, bien qu’à moitié noyé, il s’est dressé, la respiration sifflante, et a craché d’une voix venimeuse :

» “V… va te faire foutre.

— Tu dois demander poliment, mon ami.”

» Danton a baissé la main. Ses yeux sont tombés sur les miens, et je l’ai sentie entre nous – notre haine, presque palpable. Pour ce que nous nous étions déjà volés l’un à l’autre. Une dette de sang, qui restait à éponger. Le vampire a pressé sa langue contre ses dents et a parlé dans les arcs-en-ciel noirs qui nous séparaient.

» “Tu aurais dû demeurer dans la tombe, de León…”

» Nous avons atteint un endroit de la rive suffisamment bas pour grimper en titubant sur la terre ferme. J’ai aidé Dior, le tirant par le col à travers le haut-fond, avant de le laisser tomber. Quand je me suis retourné, Danton avait disparu. Mais son ombre subsistait, lourde et froide, comme l’eau et le sang qui ruisselaient sur moi. La Bête de Vellene avait l’éternité devant elle, mais ne me ferait pas attendre aussi longtemps. Toutefois, mon ennemi m’avait fourni une information, un signe de l’importance considérable que Dior revêtait aux yeux de ces salauds.

» Ils le veulent en vie…

» J’ai regardé le rat qui frissonnait à mes pieds. “Ça va ?

— Au p… poil, a-t-il sifflé.

— Ça n’en a pas l’air…”

» Dior a levé la tête vers moi en plissant les yeux et a toussé. “Parle pour toi, héros.”

» Son fichu caractère m’a presque fait rire. Je n’en croyais pas mes oreilles. “Tu sais, Lachance, la plupart des gens prendraient au moins la peine de remercier l’homme qui vient de leur sauver la vie.”

» Il a écarté ses mèches trempées de ses yeux, les lèvres pincées. Mais il n’a rien ajouté.

» “Tu as failli te noyer, à cause de cette saleté de redingote. Pourquoi ne pas l’avoir arrachée à ce rocher ?

— Je te l’ai dit : elle est magique.” Il a toussé, craché.

» J’ai eu un rire railleur alors que je scrutais le bord du fleuve en amont et en aval. Malgré la nuit noire et la brume froide qui montait des rapides, j’ai fini par distinguer un mouvement. Soulagé, j’ai vu Jezebel qui errait le long de la berge. Ses flancs fumaient, elle avait la crinière et la queue trempées, mais semblait indemne. Quand elle m’a aperçu dans le haut-fond, elle a brusquement redressé la tête et poussé un petit hennissement.

» “Veinarde…

— Gabe ? a crié une voix au loin. Gabriel !

— Chloe ! Par ici !”

» D’une main, j’ai attrapé Lachance par son col magique et l’ai remis sur ses jambes. Nous l’avions échappé belle. Danton ne pourrait se lancer à notre poursuite qu’après avoir trouvé un endroit pour traverser. Ma capote était déchirée, mes blessures saignaient, mais se refermaient déjà lentement. Au moins, ma pipe était à l’abri, nichée dans la courbe de ma…

» “Oh, merde…”, ai-je sifflé.

» Dior a cligné des yeux. Il tremblait, les bras serrés contre lui. “Quoi ?”

» J’ai pivoté sur moi-même, une boule dans l’estomac. “Oh, putain de merde de nom de DIEU.

— Quoi ?” a insisté Dior.

» J’ignorais si c’était la faute du féal qui m’avait embroché ou, plus probablement, de ce petit con qui s’était débattu en essayant de nous noyer tous les deux. Ça ne changeait rien à l’affaire.

» J’avais perdu ma cartouchière. Avec elle avaient disparu mon ignoire, ma balle d’argent, les quelques bombes qui me restaient et pire, pire, pire que tout…

» “Dieu m’a de nouveau chié dans les bottes.”

» Écartant de mes doigts les cheveux humides tombés sur mon visage, j’ai soupiré.

» “J’ai perdu mon sanctus.” »

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