L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 24 sur 103

Pages du PDF

L’empire du vampire T1

XII - Deux verres

 XII 

 

Deux verres

 

« on », dit le vampire. N

Gabriel leva les yeux. « Non ?

— Non, de León, ça ne va pas.

— Ah ? » Gabriel haussa les sourcils.

« Non. » Jean-François brandit sa plume, comme en signe de contrariété. « La dernière fois que vous l’avez mentionnée, cette demoiselle Rennier était une simple novice au monastère où vous veniez d’entrer. Et maintenant, j’apprends qu’elle est devenue votre femme ? La mère de votre enfant ? Mon impératrice exige de connaître toute l’histoire de votre vie, sans omission. »

Gabriel mit la main dans la poche de son pantalon usé. Il finit par en extraire un royal terni. « Tenez.

— Que voulez-vous que j’en fasse ? demanda Jean-François.

— Prenez cette pièce, allez au marché et tâchez de m’acheter un truc dont j’aurai quelque chose à foutre.

— Ce n’est pas de cette manière qu’on raconte les histoires, de León.

— Je sais. Mais j’espère que le suspense vous tuera.

— Vous allez nous ramener en arrière. À San Michon.

— Vraiment ? »

Le sang-froid leva la fiole de sanctus entre son pouce et son index.

« Vraiment. »

La mâchoire contractée, Gabriel l’observa un long moment en silence. Il serra les accoudoirs de son fauteuil à en faire craquer le bois. L’espace d’une seconde, il envisagea de se lever et de se déchaîner contre son geôlier, de donner libre cours à la haine terrible qui bouillonnait profonde et sombre derrière ses yeux. Mais le marquis Jean-François du Sang Chastain resta imperturbable.

La fiole entre les doigts fuselés du vampire exerçait une attraction irrésistible sur Gabriel. L’hymne du sang chantait encore en lui, mais sa soif n’était pas étanchée pour autant. Une pipe ne suffisait pas.

Ça n’avait jamais suffi, n’est-ce pas ?

En fait, il ne savait pas s’il était prêt à retourner à San Michon. Il se sentait réticent à déterrer les fantômes du passé. Eux aussi lui semblaient insatiables. Il les avait enfermés dans sa tête depuis si longtemps que la rouille avait probablement coincé la porte. S’il devait la forcer…

« Avant de repartir pour San Michon, j’ai besoin d’un remontant », déclara-t-il enfin.

Jean-François claqua des doigts. La féale réapparut sur le seuil, la tête baissée, ses minces tresses rousses drapées en travers de ses yeux.

« Maître ?

— Du vin, commanda le vampire. Le Monét, je pense. Avec deux verres. »

La femme rencontra le regard du jeune Mort, une rougeur embrasant soudain ses joues. Elle s’inclina bien bas, avant de s’éloigner à la hâte, dans un murmure de longues jupes noires. Gabriel l’écouta descendre un escalier en pierre. Il jeta un coup d’œil en direction de la porte laissée ouverte. Des sons étouffés s’élevaient des profondeurs du château – des pas lourds et bruyants, des éclats de rire, un cri perçant : autant de signes de vie. Gabriel compta dix pas de son fauteuil à la porte. Une goutte de sueur coula entre ses omoplates.

Jean-François dessinait la compagnie du Graal à présent. Le père Rafa en habit, sa roue autour du cou – la tête de Gabriel résonnait encore des avertissements du vieil homme. Saoirse, tresses et regard de chasseuse, sa lionne Phoebe à côté d’elle telle une ombre rousse. Bellamy, avec son chapeau à bec et son sourire charmeur. Et, au premier plan, la petite Chloe Sauvage, son épée en acier argenté à la taille, les joues parsemées de taches de rousseur, les yeux brillants de tout l’espoir du monde. Les yeux d’une menteuse.

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com

Le vampire reporta son attention vers la porte. « Ah, parfait… »

La féale attendait dans l’embrasure, deux verres à pied en cristal et une bouteille sur un plateau en or. Du Monét, un vin fin, produit dans les vignes d’Elidaen. Un cru aussi rare que l’argent ces nuits-ci. La fortune d’un empereur dans du verre vert et poussiéreux.

Elle plaça les deux verres sur la table et remplit généreusement celui de Gabriel d’un liquide rouge sang. Les arômes du vin apportaient un changement grisant par rapport à la paille moisie et au fer rouillé. Le second verre resta vide.

Sans un mot, Jean-François tendit la main. Le saint d’argent eut soudain la bouche sèche, alors que la femme s’agenouillait à côté du fauteuil du monstre. Il vit sa poitrine se soulever. Les joues enflammées, elle posa sa main dans celle de son maître. De nouveau, Gabriel se dit qu’en apparence, elle avait l’âge d’être la mère du vampire. Une telle imposture aurait pu lui donner des aigreurs, sans la pensée et le frisson de ce qui allait suivre.

Le vampire regarda Gabriel, alors qu’il levait le poignet de la femme à ses lèvres.

« Pardon », chuchota-t-il.

Le monstre mordit. La féale gémit faiblement, tandis que les dagues ivoire glissaient à travers sa peau pâle et dans la chair souple au-dessous. L’espace d’un moment, tombée sous le charme de ses yeux, ses lèvres et ses dents, elle sembla à peine se rappeler comment respirer.

Le baiser, c’est le nom que lui donnaient ces monstres qui se cachent sous une peau d’homme. Un plaisir plus sombre que n’importe quel péché de chair, plus doux que n’importe quelle drogue. Gabriel voyait que la femme était perdue à présent, à la dérive sur une mer rouge sang. Et si épouvantable que ce soit, une part de lui-même se souvenait de ce désir, brûlant, battant dans ses tempes et entre ses jambes. Il sentait ses dents s’affûter, le contact d’une canine sur sa langue provoquant une douleur soudaine, intense.

Sous le foulard en dentelle de la féale, il repéra les vieilles morsures qu’elle portait au cou. Son sang s’agita, et il se demanda à quel autre endroit du corps elle pouvait dissimuler les traces de leurs appétits. Elle renversa la tête, ses longues tresses tombant sur ses épaules nues alors qu’elle appuyait sa main libre sur sa poitrine, battant des paupières. Fixés sur Gabriel, les yeux de Jean-François se plissèrent légèrement, tandis qu’un discret halètement de plaisir s’échappait de ses lèvres.

Ensuite, le monstre interrompit son baiser impie, un mince filet de sang rubis s’étirant et se rompant, alors qu’il écartait la main de la femme. Son regard toujours plongé dans celui du saint d’argent, le vampire tint le poignet percé de la féale au-dessus du verre vide et le sang se répandit, épais, chaud et écarlate dans le cristal. Son odeur envahit la pièce, provoquant l’accélération du pouls de Gabriel, dont la bouche paraissait aussi sèche qu’une tombe à présent, réveillant son désir, son besoin.

Le vampire coupa le bout de son propre pouce sur ses canines, avant de le presser contre les lèvres de la femme, dont les yeux s’ouvrirent immédiatement. Haletante, elle se mit à téter comme un bébé affamé, une main glissée entre ses jambes. Une fois le verre rempli – goutte, goutte, goutte –, le monstre leva le bras blessé. Puis, tel un hôte qui aurait manqué à ses devoirs envers un invité, il l’offrit à Gabriel.

« Que diriez-vous de la partager ? »

Les yeux de la femme se posèrent sur lui, sa poitrine se soulevant et ses doigts s’activant entre ses cuisses, alors qu’elle continuait de boire. Gabriel se rappela cette saveur, cette chaleur, ce plaisir sombre et parfait, avec lequel aucune pipe ne rivaliserait jamais. Sa soif se réveilla en lui, un frisson montant de son entrejambe douloureux pour aller lui donner des fourmillements jusqu’au bout des doigts.

« Non, merci », siffla-t-il entre ses dents aussi affûtées que des couteaux, au prix d’un effort de volonté prodigieux.

Jean-François sourit, lécha d’une langue rouge vif le poignet en sang de la femme et extirpa doucement son pouce de sa bouche.

« Laisse-nous maintenant, mon cœur.

— … Bien, maître », chuchota-t-elle d’une voix entrecoupée.

Les jambes flageolantes, elle se remit debout en prenant appui contre le fauteuil du monstre. La plaie à son poignet se refermait déjà. Elle s’inclina, puis, après un dernier regard obscène à Gabriel, elle se glissa hors de la pièce.

La porte se rabattit doucement derrière elle.

Jean-François leva le verre rempli de sang. Les yeux fascinés de Gabriel suivirent le va-et-vient que le vampire faisait décrire au liquide à la lumière de la lanterne. Si rouge, presque noir. Les lèvres du monstre esquissèrent un sourire, son regard toujours plongé dans celui du saint d’argent.

« Je bois à votre santé, dit Jean-François.

— Et moi, à votre extinction », répondit Gabriel.

Le vampire savoura lentement une gorgée, tandis que Gabriel vidait son verre d’un trait. Jean-François poussa un soupir, mordillant doucement sa lèvre inférieure gonflée. Gabriel tendit la main vers la bouteille pour se resservir.

« Bien, murmura Jean-François, qui lissa son gilet. Vous étiez un demi-sang de 15 ans, de León. Un petit morveux du Nordlund, arraché à la boue sordide de Lorson et traîné derrière les murs imprenables de San Michon. Ils ont fait de vous un lion. Une légende. Un ennemi que le roi éternel lui-même a appris à redouter. Comment ? »

Gabriel leva le verre à ses lèvres, et en avala une longue gorgée. Alors qu’il essuyait une goutte de vin échappée sur son menton, il regarda la guirlande de crânes tatouée sur le dessus de sa main droite. Les huit lettres marquées sur ses doigts.

P A T I E N C E

« Ils n’ont pas fait de moi un lion, sang-froid, répondit-il. Comme le disait ma mère, le lion a toujours été dans mon sang. »

Il ferma la main lentement et soupira.

« Ils m’ont juste aidé à le libérer. »

OceanofPDF.com