L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 35 sur 103

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L’empire du vampire T1

XI - Talons d'argent

 XI 

Talons d’argent

 

« ’étoile filait toujours à travers l’obscurité quand je me suis L

faufilé hors de la bibliothèque avec, dans le cœur, un étrange espoir. Sans forcément partager la conviction de Chloe, persuadée que Dieu nous avait réunis, sa ferveur était contagieuse. Je l’ai dit, je n’étais qu’un gosse de la campagne. Mais peut-être pour la première fois depuis mon arrivée à San Michon, je pensais avoir trouvé des personnes avec qui je me sentais bien.

» Pas des frères. Des amies.

» La neige tombait depuis le firmament en feu, alors que je traversais furtivement le monastère. Aux fenêtres au-dessus de moi, des formes se profilaient à la lumière, les yeux levés vers le ciel. Il me restait une heure avant ma corvée à l’écurie et je n’avais qu’une envie : aller me coucher. Mais en approchant des baraques, je me suis soudain arrêté, aussi immobile que les statues angéliques du cloître de la cathédrale.

» Devant moi dans l’obscurité, une silhouette en cape noire sortait subrepticement de l’armurerie. Je me suis baissé à l’abri des regards près du gantelet, tandis qu’elle levait la tête vers la merveille dans le ciel. La lumière miraculeuse m’a permis de reconnaître un homme.

» Aaron de Coste.

» Les initiés n’avaient rien à faire dehors la nuit. Bien que je me sois rendu coupable du même crime, la présence d’Aaron a tout de suite éveillé ma méfiance. Le souvenir de notre dispute du gantelet était encore vif à mon esprit. Son avertissement de ne dormir que d’un œil aussi. Qu’est-ce que cet imbuvable petit con avait glandé à l’armurerie ?

» Après l’avoir regardé dissimuler son visage sous son capuchon et s’éloigner discrètement vers les baraques, je me suis approché des portes de l’armurerie ; elles étaient fermées. Tendant l’oreille, je n’ai rien entendu à l’intérieur. J’ai réfléchi. Si de Coste venait à peine de rentrer se coucher, il me surprendrait à coup sûr si je tentais d’en faire autant, et il me balancerait, c’était certain. Avec une heure à tuer, j’ai donc décidé de m’abriter ailleurs.

» La cathédrale.

» Je me suis faufilé par les portes dans le mur est – celles des vivants et de l’aube –, avant d’aller me réfugier dans un renfoncement, près des bougies votives. Je me suis toujours senti en paix dans le silence de ce lieu. Respirant à fond, j’ai chuchoté une prière au Tout-Puissant, la tête levée vers la fenêtre en forme d’étoile à sept branches, avec son vitrail des Martyrs. Mon regard s’est arrêté sur San Michon, dans son armure, le Graal brandi dans sa main, alors qu’elle menait l’armée des croyants. J’avais encore l’étoile filante à l’esprit. Puis, j’ai entendu un son dans le noir. Faible, mais qui m’a suffi à comprendre que je n’étais pas seul.

» Des pleurs.

» J’ai plissé les yeux dans l’obscurité, éclairée par la pâle lumière du présage tombé des cieux. Plus loin, près de l’autel, j’ai aperçu une silhouette agenouillée au premier rang. Bien que je ne puisse pas voir son visage, mes sens de demi-sang ont reconnu ses boucles auburn, le son de sa voix.

» C’était sœur Aoife. L’assistante du séraph Talon.

» La tête inclinée, ses sanglots résonnaient sur la pierre sombre. Quelle qu’en soit la raison, elle semblait terriblement abattue. Elle avait toujours été bonne avec moi, mais je ne pouvais pas lui demander ce qui la perturbait sans révéler ma présence, et le fait que j’avais fait le mur. Je n’ai donc pas bougé, me contentant de l’écouter pleurer. Pendant l’heure où j’ai été là, elle ne s’est interrompue qu’une fois, pour adresser une prière plaintive à une statue près de l’autel. Les bras serrés autour de sa poitrine, elle a chuchoté : “Oh, sainte Viergemère, montre-moi la vérité. Suis-je maudite ou est-ce une grâce que tu m’accordes ?”

» Je suis resté assis dans l’obscurité et un silence sépulcral. Enfin, les cloches ont sonné le réveil pour les frères des cuisines. Sœur Aoife a lissé ses boucles et tenté de se calmer, jusqu’à un certain point. Avant qu’elle me repère, je suis sorti discrètement dans la nuit. Contournant la fontaine des anges, je me suis esquivé de la cathédrale, pour retrouver Logan au monte-charge.

» Ses yeux fixaient la faible clarté toujours au-dessus de nous. “Tu as vu ça, mon gars ?

— Oui.” Une fois de plus, j’ai regardé le messager dégringolant des cieux.

» “Bon ou mauvais présage, d’après toi ?”

» J’ai songé à sœur Aoife en pleurs dans la cathédrale, à Chloe, persuadée que Dieu nous envoyait un signe, au reflet sur le galbe de la joue d’Astrid.

» “Tout sur la terre ici-bas et dans les cieux est l’œuvre de ma main, ai-je récité.

— Et tout ce qu’accomplit ma main est en accord avec mon plan.” Logan a fait le signe de la roue, alors qu’il complétait la citation des Testaments. “Bien dit, mon gars.

— Ça m’arrive.”

» Le frère portier m’a jeté un regard en coin, esquissant un sourire affectueux. “Tu sais, de León, je commence à croire que les autres gars se trompent sur toi. Tu n’es pas si mal pour un morveux attardé du Nordlund.

— … Merci, frère portier.”

» Logan m’a adressé un clin d’œil. “De rien, mon gars.”

» Comme chaque matin, j’ai trouvé l’écurie plongée dans l’obscurité, et ma pelle et ma brouette qui m’attendaient, fidèles au rendez-vous. Les chevaux étaient nerveux, ce que j’ai attribué à la présence de l’étoile filante. Laissant ma brouette et ma lanterne près de la première stalle, j’ai avancé jusqu’à celle de Justice, qui a reniflé et trépigné en me voyant. Je lui ai donné un morceau de sucre et l’ai serré contre moi, pressant la peau lisse de ma joue contre celle hirsute de la sienne.

» “Bellaube, mon ami.”

» Justice a henni doucement et flairé ma tunique. J’ai ri et lui ai offert un autre morceau de sucre caché dessous. Poussant ma brouette vers l’enclos principal, j’ai jeté un regard méfiant aux deux crevards pendus au plafond par leurs chaînes en argent. L’idée d’habituer nos montures à la présence des Morts se tenait, mais les chevaux n’aimaient pas les avoir dans les parages pour autant. Et très franchement, travailler ces quinze derniers jours en les ayant au-dessus de ma tête ne me réjouissait pas non plus. Le plus vieux cadavre avait appartenu à un vieillard corpulent, tandis que l’autre, un petit maigrichon, devait avoir 17 ans au moment de sa mort. J’ai senti leurs yeux sur ma gorge, alors que j’enlevais ma tunique et me mettais au boulot. Chaque stalle était remplie de merde et je ne devais pas lambiner, de peur de manquer la première messe et d’alourdir encore ma peine.

» J’en étais à ma septième brouette quand le vampire m’est tombé dessus.

» Cette histoire aurait carrément tourné court, si je n’avais reçu aucun avertissement. Mais alors qu’une ombre surgie par les portes de l’écurie bondissait sur moi par-derrière, Justice a bronché en frémissant, assez pour que je tourne la tête. Grâce à lui, quand le monstre s’est violemment jeté sur mon dos et m’a plaqué à terre, ses crocs m’ont déchiré l’épaule au lieu de s’enfoncer dans ma gorge. Me débattant avec de grands cris, j’ai reconnu mon attaquante.

» Vivienne La Cour.

» Elle a mordu plus profondément, plantant ses dents dans ma chair. J’ai de nouveau hurlé, lui flanquant un coup de coude dans la tête, alors que nous roulions sur le sol. Elle était déchaînée, ses griffes enserrant mon cou. J’ai voulu la déséquilibrer, mais, Dieu tout-puissant, elle était forte. Elle a poussé mon visage dans le crottin, tandis qu’elle avalait une autre gorgée de mon sang. Un frisson m’a parcouru la peau. En proie à l’extase du Baiser, j’ai senti mes veines chanter et j’ai compris comme il me serait facile de fermer les yeux et de me laisser emporter, engloutir, couler.

» L’idée avait de quoi séduire. Mourir dans la volupté, au lieu de la souffrance.

» Le pouvais-je ? me suis-je demandé.

» Le voulais-je ?

» J’ai entendu un bruit sourd et humide, un craquement d’os qui se fracture. La Cour a poussé un cri perçant alors que, projetée en arrière, elle allait rouler contre un des piliers de l’écurie. J’ai vu Justice au-dessus de moi, les nasaux dilatés, le regard fou ; il avait fracassé sa stalle pour me sauver et décoché un violent coup de sabot dans les côtes de la vampire. La terrible volupté de son baiser s’est estompée, et je me suis aperçu que j’avais frôlé la mort. Je me suis relevé en chancelant, avec du sang qui ruisselait sur ma poitrine. En lieu et place du paradis rouge, ma plus vieille, ma plus chère amie m’attendait.

» La haine.

» Toujours vêtue de ses beaux habits de funérailles, Vivienne s’est levée pour me faire face. Elle avait la peau grise, creusée et asséchée par cette effroyable machine dans la Fonderie. L’argent de ses liens avait noirci ses poignets, et l’extrémité du tube enfoncé dans sa bouche en avait fait autant pour ses lèvres. Elle me fixait de ses yeux sombres, des larmes de sang coulant de ses yeux.

» “Tu les as tués, a-t-elle chuchoté. Tu as tué Eduard et Lisette.”

» Autour de nous, les chevaux affolés ont henni, mais Justice est resté derrière moi, solide comme un roc. Je n’avais aucune arme, à part ma pelle et l’argent de mes tatouages, mais j’avais déjà vaincu un sang-froid à mains nues. De nouveau, j’ai senti cette chaleur dans ma paume et sur ma poitrine ; le feu sacré de Dieu dans l’encre de mon égide. J’ai levé ma main, où brillait l’étoile à sept branches. La vampire a sifflé un juron blasphématoire, alors qu’elle tournait la tête.

» “Arrière, sangsue ! ai-je craché.

— Sangsue ? a-t-elle chuchoté entre ses crocs luisants. Vous vous prétendez hommes de Dieu et vous nous enchaînez pour nous vider de notre essence. Et tu oses me traiter de parasite ?”

» Elle a contourné la flaque de lumière, sans me quitter de son regard froid et noir de malveillance.

» “Comment t’es-tu échappée de la Fonderie ?” ai-je demandé, approchant de la brouette.

» Les lèvres noircies de La Cour ont esquissé un sourire. “Peut-être tes chers frères ne te portent-ils pas dans leur cœur, mon garçon…”

» J’ai craché dans la paille. “Qui écoute un Mort connaîtra sa langue.

— Viens y goûter, alors !”

» Elle a tendu son poing carbonisé. Trop tard, j’ai compris qu’elle avait manœuvré pour se rapprocher des deux crevards suspendus au-dessus des stalles. Avec un craquement, le crochet qui retenait leurs chaînes a cédé et les deux sang-froid ont dégringolé dans l’enclos principal, au milieu des chevaux clairement paniqués à présent.

» Trois contre un.

» Vivienne s’est jetée sur moi depuis l’obscurité, toutes griffes dehors, mais toujours presque aveuglée par mon étoile et le lion sur ma poitrine. J’ai donc eu le temps de m’écarter et d’abattre ma pelle sur son crâne. Le manche a cassé, le fer, lui, s’est déformé, comme du papier. Mais ça a suffi à la sonner.

» Un hurlement impie a déchiré l’écurie. Libéré de ses chaînes, le plus âgé des deux crevards chargeait dans ma direction. J’ai levé ma paume gauche flamboyante vers le monstre, qui s’est protégé le visage de ses mains. Brandissant mon reste de manche de pelle par-dessus, j’ai enfoncé cette lance improvisée dans une de ses orbites et lui ai perforé le crâne de part en part.

» Le plus jeune continuait de se démener avec ses liens. J’ai sauté par-dessus la clôture de l’enclos et me suis précipité vers lui, passant à côté des chevaux affolés. Mais Vivienne La Cour a de nouveau surgi de l’obscurité, me projetant contre un pilier. Elle était forte comme la mort. Les yeux clos pour se protéger de la lumière de mon égide, elle a plongé sa bouche vers ma gorge. Plaquant ma paume contre sa joue, j’ai eu la satisfaction de l’entendre pousser un cri de douleur surnaturel. Elle a chancelé en arrière et je lui ai lancé un violent coup de pied, l’envoyant contre la clôture, qui s’est fracassée.

» Enfin libre, le jeune crevard avançait sur moi, rendu fou par sa soif de sang. Mais il avait vraisemblablement été un simple fils de paysan de son vivant. De mon côté, j’avais bénéficié de l’enseignement et des conseils d’une des plus fines lames de l’ordre d’Argent. L’attrapant par le bras, je l’ai envoyé percuter le pilier à côté de moi. D’un mouvement de torsion, je lui ai déboîté l’épaule, avant de lui faire mordre la paille. Je n’avais pas apporté Griffe-de-Lion pour nettoyer l’écurie, mais j’ai pris conscience que j’avais néanmoins de l’argent sur moi, où que me portent mes pas. Et levant mon pied, j’ai piétiné de mes talons d’argent la tête du crevard, jusqu’à ce que son crâne éclate, comme un fruit trop mûr, son cerveau pourri éclaboussant le sol.

» M’attaquant par-derrière, le second crevard m’a projeté contre le pilier la tête la première. Il avait toujours le manche de la pelle enfoncé dans le crâne. Mon nez s’est cassé, ma joue s’est fendue et j’ai hurlé en le sentant me mordre dans le cou. Ç’aurait pu être la fin, mais cette fois encore, Justice a volé à mon secours. D’un violent coup de sabot, il a défoncé la poitrine du crevard, qu’il a envoyé valser.

» Alors que mon cheval commençait à piétiner le monstre rugissant de colère, Vivienne a frappé, tel un serpent. Ses doigts solidement ancrés dans mes cheveux, elle m’a de nouveau tiré la tête en arrière, en direction de ses crocs. Désespéré, je me suis arraché à elle de toutes mes forces, avec un cri de douleur, et lui ai laissé un lambeau sanglant de cuir chevelu. Roulant dans la paille jusqu’à ma brouette, j’y ai saisi ma lanterne, que j’ai lancée contre la poitrine de La Cour. L’huile l’a éclaboussée, et le hurlement surnaturel qui lui a déchiré la gorge a semblé monter des profondeurs de l’enfer.

» La lumière du jour. L’argent. Le feu. Les fléaux des Morts. La Cour s’est précipitée hors de l’écurie, telle une torche éclairant l’aube naissante. À ce moment-là, les chevaux ont cédé à la panique, Justice avec eux, fuyant les flammes surgies dans le sillage de la vampire. Écrasant le crâne de l’autre crevard sous mon talon, j’ai suivi La Cour sous la neige. Une odeur nauséabonde de brûlé a envahi mes poumons. Sa chair consumée jusqu’à l’os, Vivienne a poussé un ultime gémissement, plus un cri de chagrin que de souffrance. Puis elle est tombée à genoux, sa peau éclatant comme du petit bois, alors qu’elle s’effondrait et que la mort réclamait enfin son dû.

» Dans l’écurie, les chevaux restés dans leurs stalles s’agitaient violemment, alors que l’incendie faisait rage. Bien que mon épaule et ma gorge pissent le sang, que ma tête ait été pelée comme un fruit, je me suis précipité à l’intérieur pour les sauver. Je suis allé jeter une brouette pleine de neige sur les flammes. Une deuxième a suivi. Puis une autre. La fumée me faisait suffoquer. La chaleur me grillait la peau. Mais malgré mes blessures, je restais un demi-sang. Quand Kaspar et Kaveh sont arrivés pour commencer leur journée, ils m’ont trouvé assis, la poitrine, l’épaule et les cheveux rougis, l’incendie maîtrisé, avec trois vampires réduits en cendres. L’air empestait la chair brûlée, la paille et la merde.

» “Par le Dieu tout-puissant…” a dit Kaspar dans un souffle.

» Abasourdi et silencieux, Kaveh a écarquillé les yeux, alors que son frère s’accroupissait à côté de moi.

» “Que s’est-il passé, Petit Lion ?”

» D’un signe de la tête, j’ai indiqué les cendres de La Cour encore fumantes dans la neige fraîche.

» “… Tenté de me tuer”, ai-je réussi à articuler, en dépit de ma mâchoire cassée.

» Étudiant la scène d’un air émerveillé, les deux Sūdhaemis ont semblé reconstituer les événements dans leur tête. À eux deux, ils m’ont soulevé et traîné jusqu’au monte-charge. De ses mains foncées et trempées de sang, Kaspar a pressé ma tunique contre les blessures infligées par les crocs meurtriers, tandis que Kaveh allait rassembler les chevaux. Les yeux de Kaspar se sont attardés sur la tache noire des restes de La Cour, alors que la plateforme nous arrachait à la neige.

» “Tu les as battus à mains nues. C’est un véritable miracle, mon ami, a dit le palefrenier.

— Dieu soit loué”, ai-je répondu.

» Kaspar a fait le signe de la roue, alors que je m’affaissais sur mon derrière. Incapable de sentir le froid, sans parler des déchirures sanglantes dans ma chair ou de la douleur de mes os cassés. Au lieu de cela, je réentendais les paroles que m’avait crachées Vivienne La Cour avant de mourir.

» Peut-être tes chers frères ne te portent-ils pas dans leur cœur.

» J’avais pleinement conscience de la perfidie des Morts, de ne pas pouvoir ajouter foi à un seul mot de cette maudite garce. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de me demander comment diable elle avait fait pour s’échapper.

» Je me suis rappelé la silhouette vêtue de noir que j’avais vue sortir en catimini par les portes de l’armurerie.

» Avançant à pas de loup, comme un voleur.

» Aaron de Coste, putain.

» Et j’ai murmuré de nouveau. Plus doucement cette fois.

» “… Tenté de me tuer…” »

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