L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 42 sur 103

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L’empire du vampire T1

V - Une denrée rare

 V 

Une denrée rare

 

« a tempête nous a frappés, tel un marteau surgi de l’enfer, deux L

jours plus tard. Le vent du nord est arrivé en hurlant, accompagné de rafales cinglantes de neige. Une infime partie de moi a espéré que Lachlunn et Aisling á Cuinn avaient trouvé un endroit pour se reposer au chaud. Mais pour l’essentiel, j’étais bien trop occupé à essayer de ne pas mourir de froid. »

Gabriel tendit le bras pour remplir son verre, lançant un regard à Jean-François.

« Vous rappelez-vous ce que ça fait d’avoir froid, sang-froid ? »

Le vampire marqua une pause, un léger froncement venant déparer son front de porcelaine. « Je suppose que c’est une autre de vos tentatives grossières de faire de l’esprit, chevalier. Peut-être devriez-vous vous en tenir à vos plaisanteries sur les prostituées. Au moins, vous y semblez en terrain familier.

— Je vous parle du vrai froid. Pas de celui de la tombe, mais de celui qui vous y envoie tout droit. Vos mains sont si engourdies que vous ne pouvez plus former un poing. L’alliance à votre doigt vous donne l’impression de porter un anneau de glace. Respirer devient douloureux. Ce genre de froid. »

L’historien pencha la tête, effleurant du bout de ses doigts pâles l’emblème du Sang Chastain sur sa poitrine, alors qu’il citait la devise de sa lignée. « Le loup ne s’inquiète pas des maux du ver. »

Gabriel but une longue gorgée de vin. « Ça ne vous manque pas ?

— Quoi ? La futilité d’une vie vouée à l’oubli et à la poussière ?

— La douceur d’un oreiller après une dure journée de travail ? La joie dans les yeux de votre fille qui vous aperçoit sur le seuil de la maison ? Le plaisir de l’être aimé dans vos bras ?

— Un être aimé qui vieillira et se fanera, pendant que je demeure tel que je suis ? » Jean-François eut un faible sourire froid. « Sauf si je le tue, bien sûr, en espérant que Dieu et l’ange de la fortune lui accordent de se lever en ayant gardé sa beauté. Avec le risque qu’il reste mort, de ma propre main, ou que je donne naissance à une abomination pourrie. » Le vampire secoua la tête. « L’amour est une sottise de mortel, de León.

— C’est l’expérience qui parle, dirait-on.

— La sensation désagréable d’un estomac vide, d’une vessie pleine ou d’un âtre froid. » L’historien eut un geste dédaigneux de la main, une de ses boucles d’or lui tombant sur les yeux. « La chair, chevalier. La chair et ses faiblesses. Aucune douleur mortelle ne peut m’atteindre. Aucune peau n’aura jamais une sensualité pouvant rivaliser avec le velouté et la richesse du sang d’un jeune fruit mûr sur ma langue. Le temps, ce voleur malhabile, ne pourra jamais s’en prendre à ma beauté. Et quand le temple de votre corps accueillera les vers, de León, que vos côtes formeront la charpente de leur demeure et qu’ils danseront dans votre ventre, je resterai exactement tel que je suis aujourd’hui. Perpétuel. Éternel. Et vous me demandez si être un mortel me manque ? »

Gabriel sourit en levant son verre. « Croyez-moi, vampire. Tout a une fin.

— Ma patience, certainement. » Jean-François tapota sa plume. « La tempête…

— La tempête », soupira Gabriel. Il s’étala dans son fauteuil en cuir. « Aussi froide qu’un lit sans amour. Au fil des ans, les hivers étaient devenus plus rudes, se succédant sans dégel dans l’intervalle. Mais j’avais habité trop longtemps dans le Sud, au Sūdhaem, où le printemps résistait encore un peu. Recroquevillé sur ma selle, les mains sous les aisselles, je n’étais vraiment pas bien. J’ai donc poussé un soupir de soulagement quand Chloe a crié par-dessus le hurlement du vent : “Gabe, on ne peut pas continuer comme ça !

— Je sais !” D’un signe de la tête, j’ai indiqué les collines désolées. “Winfael n’est probablement qu’à quelques kilomètres au nord-ouest ! En coupant à travers la campagne, c’est l’affaire de quelques heures.

— Qui connaît le chemin ? a demandé Bellamy.

— Nous !”

» Saoirse a surgi des rafales aveuglantes, le visage enveloppé dans sa peau de loup. Phoebe rôdait à côté d’elle, le front et les moustaches blancs de givre.

» “Alors, passe devant, belle demoiselle ! a lancé Bellamy. Où que tu iras, je…

— La ferme, Bouchette !”

» Nous avons atteint le village des heures plus tard, Saoirse nous guidant sans hésiter jusqu’à une vallée bloquée par la neige. Un grand lac en occupait le fond, aussi gris que le ciel. Sur ses rives, une palissade garnie de pointes entourait un hameau de pêcheurs, comme les bras d’une mère. Mais, observant les lieux à l’aide de ma longue-vue, j’ai constaté que les défenses avaient cédé par endroits ; certains bâtiments n’étaient plus que cendres. Manifestement, le village avait subi une attaque. Je devinais aisément la nature des assaillants.

» “Des signes de vie ?” s’est enquis Bellamy.

» J’ai secoué la tête, ma langue pressée contre des dents acérées.

» “On ne peut pas rester dehors ! a crié Dior. Rafa meurt de froid !”

» Le vieux prêtre se tenait recroquevillé sur sa selle, la barbe et les lunettes recouvertes de gel. “Je rrrr… reconnais avoir ppp… perdu ttt… toute sss… sensation sous la ceinture depuis ppp… plusieurs kilomètres.”

» J’ai hoché la tête. “En avant !”

» Dans la tempête, nous nous sommes frayé un chemin jusqu’en bas. Les défenses semblaient solides – du bois de charpente épais, renforcé par des supports en fer. Les portes fermées étaient intactes, mais la palissade elle-même avait subi plusieurs impacts d’une violence colossale, cassant les poutres à la base, comme du petit bois sec. Phoebe a bondi la première à travers l’une des brèches aux bords irréguliers. J’ai suivi la lionne, dégainant Cendreuse, alors que je regardais les débris fracassés.

» Un étalage grossier de p… puissance, s’est manifesté la voix argentine. Dyvok, certainement, certainement.

» J’ai de nouveau hoché la tête. “Au moins des médians, à en juger par le résultat.”

» Les dégâts ne sont ppp… pas récents. Douteux, je pense que des haut-sang traînent encore dans les parages.

» “Oui. Mais d’autres vermines ont pu se glisser dans la tombe qu’ils ont laissée derrière eux.”

» Tu n’as pas de t… temps à p… perdre, Gabriel. On nous attend à Triúrbaile. L’attaque est prévue findi matin.

» J’ai regardé la belle dame argentée sur la garde. “Mon amie… Triúrbaile, c’était il y a treize ans…

— À qui tu parles, bon sang ? a demandé Dior.

— À Cendreuse !” a crié Bellamy pour couvrir le vent. Il a indiqué mon épée d’un signe de la tête. “La lame du Lion noir est enchantée, Dior ! Une magie qui remonte à l’Âge des Légendes ! Cendreuse parle à l’esprit de celui qui la brandit. On raconte qu’elle vole l’âme de ses victimes, et chante avec leurs voix. Selon certains récits, elle connaîtrait les circonstances de la mort de chaque homme sur cette terre, un secret qu’elle chuchoterait à son maître !”

» J’ai regardé l’épée dans ma main, un sourcil levé.

» Il me plaît bien, ton nouveau b… b… bouffon. Je le trouve des plus amusants, des p… plus amusants.

» “Là-bas !” J’ai pointé du doigt un clocher visible par-dessus les toits. “Allons nous réfugier dans l’église !”

» Nous avons péniblement longé une rue tapissée de neige et bordée de maisons tassées les unes contre les autres. La tempête faisait rage, mais à l’intérieur des habitations, rien ne bougeait, le silence régnait. Winfael ressemblait à un village fantôme, les portes pendant sur leurs gonds, telles des mâchoires brisées, des taches de sang déjà anciennes maculant les vitres poussiéreuses.

» À dire vrai, l’endroit me rappelait un peu mon Lorson natal…

» “Je crois qu’on peut oublier l’idée de l’église”, a grogné Saoirse.

» Devant moi, j’ai vu l’édifice ravagé par les flammes sur la grand-place. Les chevrons disloqués griffaient le ciel, évoquant une cage thoracique vide. Bien que la tour du clocher soit toujours debout, le battant avait eu le temps de rouiller et de se détacher, laissant la cloche se balancer dans le vent glacial.

» Muette.

» Inutile.

» Rafa était presque mort, Chloe et Dior frissonnaient de manière incontrôlable. À défaut d’un moment de répit dans un lieu saint, nous pourrions au moins nous abriter de l’autre côté de la place.

» “Allons à la taverne !”

» Sur l’enseigne du bâtiment à deux étages, un barbu en tablier de cuir se noyait dans une chope de bière. “LE FORGERON PINTÉ”, expliquaient les lettres décolorées au-dessous. Des planches condamnaient les fenêtres, mais la porte ne résisterait pas à un bon coup de pied…

» “Pas si vite ! a crié Dior. Comment tu penses nous réchauffer, si tu défonces la porte ?”

» J’ai baissé ma jambe, alors qu’il passait à côté de moi d’un air affairé. “Tu as une clé, gros malin ?

— Pour toutes les serrures de l’empire, pauvre cloche.”

» Dior a extrait d’une de ses bottes un étui en cuir plat. À l’intérieur, j’ai aperçu des aiguilles en fer, un crochet, un petit marteau et une cale, le tout bien entretenu et graissé.

» “Un kit de crocheteur, ai-je grogné. Pourquoi est-ce que ça ne me surprend pas ?

— Faut croire qu’il y en a là-dedans”, a-t-il marmonné.

» J’ai jeté un coup d’œil à Chloe, qui m’a gratifié d’un sourire mi-figue mi-raisin. Malgré ses doigts tremblants de froid, Dior est venu à bout de cette serrure en moins de temps qu’il en faut à un poivrot pour ouvrir sa bourse quand le tavernier sonne le dernier service. D’un air triomphant, il a poussé la porte, s’inclinant bien bas sous les applaudissements de Saoirse. Mais à peine avait-il franchi le seuil qu’il a fait un bond d’un mètre en arrière avec un cri de frayeur. “Merde !”

» L’attrapant par sa redingote, je l’ai écarté et suis entré, Cendreuse levée. Montrant les crocs, j’ai parcouru du regard la salle qui sentait le renfermé. Froide. Vide.

» “Quoi ? ai-je demandé. Qu’est-ce que tu as vu ?”

» Il a pointé du doigt. “Des rats.”

» Il avait raison. Ça grouillait de ces vermines maigres et noires, au poil lisse et brillant, leurs yeux comme des billes de jais rivées sur moi. Mais mon entrée les a mises en déroute et elles se sont éclipsées par une fente du plancher ou en grimpant dans les murs moisis. J’ai lancé un regard mauvais à Dior par-dessus mon épaule.

» “Je ne peux pas saquer ces bestioles, d’accord ?” a-t-il dit en faisant la moue.

» Secouant la tête, j’ai précédé notre groupe à l’intérieur, tandis que Bellamy conduisait les chevaux à l’écurie. De la poussière couvrait le mobilier, de vieilles bouteilles gisaient sur les tables ou sur le sol. De sombres plaques de moisissure avaient envahi les murs, et tout sentait la pourriture et la merde de rat. Mais au moins étions-nous à l’abri du vent, et avec un peu de chance, je trouverais quelque chose à boire.

» “Je vais jeter un coup d’œil à l’étage, ai-je dit. Saoirse, reste ici avec les autres.

— Un s’il te plaît ne serait pas de trop.”

» J’ai incliné la tête vers elle. “Qu’est-ce que tu as dit ?”

» Elle a posé sa hache sur son épaule. “Je ne suis pas un compagnon d’armes de tes années de gloire, et je ne prends des ordres de personne. Un s’il te plaît serait le bienvenu.

— Nous sommes à moitié morts de froid. Dans le cadavre d’une ville dont les sang-froid n’ont manifestement laissé que les murs. Et tu choisis ce moment pour jouer à qui a la plus grosse ?

— Tu nous as déjà montré la tienne chaque fois que tu en as eu l’occasion. Alors, ce n’est pas nouveau.”

» Faisant grincer le plancher sous moi, je me suis approché d’elle, presque jusqu’à ce que nos poitrines se touchent.

» “Tu veux bien rester avec les autres, s’il te plaît ? Comme ça, ça te va ?”

» Saoirse m’a jeté un regard mauvais. J’ai pivoté sur mes talons d’argent et suis monté à l’étage d’un pas lourd, faisant du porte-à-porte à coups de botte. Dans ma tête, Cendreuse chantait une ancienne comptine, que je m’efforçais d’ignorer. Toutes les chambres étaient petites, poussiéreuses et vides, hormis la poignée de rats qui ont paru légèrement indignés par mon intrusion. Mais apparemment, nous avions un endroit où dormir – en supposant qu’on nous le permette.

» Bellamy est revenu de l’écurie, claquant la porte au nez du mauvais temps, au moment où je regagnais la salle commune. J’ai rengainé Cendreuse pour faire taire sa chanson décousue. Les autres se trouvaient dans la cuisine – couteaux rouillés aux murs, marmites et pots en fonte fatiguée. Mais il n’y avait pas la moindre nourriture. Pas d’alcool non plus, hélas.

» “Rien à signaler en haut.” J’ai lancé un regard à Dior, frissonnant. “À part une armée de rats.

— Gabe, ça suffit, a murmuré Chloe.

— Énormes”, ai-je insisté. J’ai écarté les mains d’environ un mètre. “Et bien nourris, apparemment. L’un d’eux m’a semblé porter un gilet en peau humaine.”

» Dior m’a fait une main d’honneur. “Suce ma bite, héros.

— Nous pouvons attendre ici que le temps se calme, a déclaré Chloe. Nous réchauffer. Dormir.”

» Affalé près de la cheminée, Rafa tremblait comme une feuille. La sœur s’est agenouillée à côté de lui, mettant son bras autour du pauvre bougre pour lui transmettre un peu de sa chaleur. Bellamy a gratté la neige sur sa barbe de trois jours toujours parfaite, et a frappé des pieds sur le plancher pour les réveiller. “Je vais faire du feu.”

» J’ai hoché la tête, reportant mon attention sur Saoirse. “Où est passé ton matou ?

— Phoebe se promène. Elle reviendra, quand elle s’ennuiera.

— D’accord. Moi aussi, je vais jeter un coup d’œil dans les parages. Vous autres, ne bougez pas, restez au chaud. S’il vous plaît.” Je me suis tourné vers Chloe. “En cas de problème en mon absence, souffle dans ton cor à pleins poumons, sœur Sauvage.”

» Chloe m’a gratifié d’un petit sourire de gratitude. “Sois prudent, mon ami.

— Je serai de retour en moins de temps qu’il en faut à un évêque pour monter un enfant de chœur.”

» Rafa a cligné des yeux, il frissonnait toujours. “P… Peut-être votre expérience d… des évêques d… diffère-t-elle de la mienne, chevalier.”

» Je suis sorti sous la neige, la tête rentrée dans les épaules. Faisant lentement le tour de Winfael, je me suis traîné de rue en rue, de maison en maison, de cave en cave, avant de me diriger vers le lac. L’eau était aussi froide que les nichons d’une sorcière des marais. Il ne restait que de vieux filets enchevêtrés et des bateaux abandonnés. Les maisons avaient été complètement vidées, soit par les villageois eux-mêmes, soit par des pillards, impossible à dire. Mais à part les rats, on ne voyait plus âme qui vive dans cet endroit.

» Pas de Morts non plus, c’était déjà ça.

» Je suis reparti en direction de la grand-place, la neige fraîche crissant sous mes bottes. À travers les rafales, j’ai distingué une tache bleu et argenté devant moi, juste avant qu’elle disparaisse à l’intérieur de l’église incendiée.

» Dior.

» Il faisait un froid glacial, et l’envie de fumer me démangeait, mais je me méfiais de ce petit merdeux comme de la peste. J’ai donc traversé la place d’un pas lourd et suis entré dans l’église de Winfael par les vestiges des portes de l’aube.

» C’était un édifice modeste – circulaire, en calcaire noirci par les flammes. Le toit s’était effondré, et la neige s’amoncelait dans son ventre creux. Pour l’essentiel, les vitraux avaient volé en éclats sur le sol. Mais sur le mur le plus au nord, la scène représentant Michon à la tête de son armée, pendant les Guerres de la Foi, avait survécu. Grande, avec ses cheveux de lin, la première Martyre semblait aussi féroce que cent anges. Dior se tenait devant la fenêtre, avec une expression perplexe sur le visage.

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» “Qu’est-ce que tu fous là ?”

» Le son de ma voix l’a fait sursauter. Il a pivoté sur ses talons, son poignard argenté sorti de sa redingote en un clin d’œil. Je devais bien le reconnaître : les mains de ce petit con étaient aussi rapides que sa langue.

» “Je croyais t’avoir dit de te mêler de tes affaires, héros.

— Et qui t’a dit que tu avais quoi que ce soit à me dire, mon garçon ?

— Ta mère, a-t-il répliqué, l’œil mauvais. Après que je l’ai culbutée dans le lit de ton père.”

» J’ai ri, portant la main à mon tricorne, comme pour saluer. “Tu as des couilles, Lachance, il faut reconnaître. Mais mes bottes sont plus grosses. Qu’est-ce que tu fais là ?”

» Il a montré d’un geste de la main les bancs cassés autour de l’autel. “Bellamy a besoin de bois pour le feu.

— Mmh.” J’ai hoché la tête. “Bonne idée. Autant qu’ils servent à quelque chose.

— Ton approbation me fait chaud au cœur, héros.”

» Dior a avancé d’un pas raide entre les bancs, ramassant les morceaux. J’ai mis la main dans ma capote pour y récupérer ma pipe et me préparer une dose de sanctus. Je faisais durer cette dernière fournée. Le sang de cette mondaine était aussi riche qu’un bon vin. Je n’avais probablement pas encore besoin d’une nouvelle dose. Mais le besoin et l’envie sont deux maîtres entièrement différents.

» Le claquement sec du fer sur le silex. L’envoûtement chaud et vaporeux s’introduisant dans ma poitrine, comme la plus douce des lames. Le visage renversé, des flocons de neige déposant de délicats baisers sur mes cils battants. Je me sentais aussi près du paradis que je n’en approcherais jamais.

» “Toutes les occasions sont bonnes, hein ?”

» La voix de Dior m’a ramené sur terre. J’ai exhalé une goulée cramoisie et l’ai toisé avec des yeux de la même couleur. Haute couture elidaenie sur le dos. Cuir bon marché sūdhaemi aux pieds Du sang du Nordlund dans les veines. Bouton manquant à la manche droite. Gaucher. Maigreur de gosse des rues. Grain de beauté noir sur la joue droite. Taches grises de cigarelles sur les doigts. Pour la première fois, j’ai noté la présence de cicatrices en travers de ses paumes – les marques longues et profondes sur sa peau, de blessures au couteau. Apparemment infligées au cours des deux derniers mois, pas plus.

» “Et qu’est-ce que tu en sais, mon garçon ?

— Tu t’accroches à cette pipe, comme si ta vie en dépendait.” Dior a levé le pied et a fracassé un banc en deux. “Une ombre plane sur toi, héros.

— Tu ne sais rien du tout, Lachance. Continue sur ta lancée et tu le regretteras.”

» Il a souri d’un air méprisant et a hoché la tête, comme s’il se comprenait. “Et voilà.

— Quoi ?

— Le premier recours de tous les types comme toi, tous ceux que j’ai rencontrés.

— Ne commets pas l’erreur de croire que tu me connais.”

» Il a secoué la tête, lançant un regard vers ma pipe. “J’ai eu affaire à des gens comme toi toute ma vie. Qu’ils soient esclaves de la bouteille, se piquent ou fument, ils ont tous un point commun. Une fois qu’ils sont accros, ce qui a planté ses griffes dans leur peau fait ressortir ce qu’ils ont de pire en eux.

— Tu n’as jamais vu le pire en moi.

— Ce que j’ai vu m’a suffi. Tu traites ton entourage comme de la merde.

— Je traite les gens comme ils le méritent. Ce n’est pas ma faute si la plupart méritent qu’on les traite comme de la merde.” Je l’ai fixé de mon regard injecté de sang, droit dans les yeux. “Les menteurs, en particulier.”

» Il ne s’est pas détourné. “Tout le monde ment.

— Exact. Mais tu n’es pas à moitié aussi doué que tu le penses, mon bonhomme. Avec tes airs fanfarons, tes groles de mendiant et ton manteau d’aristocrate.

— Tu ne comprends pas, héros.” Il a effleuré son revers bleu nuit. “Cette redingote est magique.

— Magique.” J’ai ri. “Foutaises. Comme tout le reste chez toi.

— Pense ce que tu veux.”

» J’ai levé ma pipe, regardant le portrait de la première Martyre sur le vitrail.

» “Le Graal de San Michon, hein ? Tu veux bien m’expliquer comment un voleur né dans le ruisseau au fin fond du Sūdhaem a pu apprendre où se trouve la plus précieuse relique de la sainte Église ?

— Non, a répondu Dior. Je n’en ai aucune envie.”

» M’approchant de lui, j’ai vu ses pupilles se dilater, j’ai entendu son cœur battre un peu plus vite. “Danton Voss. Les sœurs de l’Inquisition. Une tueuse Dúnnsair, un barde et un prêtre : tu as ratissé large avec tes foutaises, Lachance. En temps normal, ta petite combine ne me ferait ni chaud ni froid. Mais la sœur du prieuré d’Argent qui est venue me trouver dans cette taverne l’autre jour et croit en toi tellement fort, tu sais quoi ? C’est une amie à moi. Et mes amis se font rares ces nuits-ci, alors je me sens très protecteur à l’égard du peu qui me reste.”

» La mâchoire de Dior s’est contractée. “Sœur Chloe m’a sauvé la vie. Je ne ferais jamais quoi que ce soit pour lui nuire.

— Sauf la traîner en enfer pour une coupe qui n’existe pas ?”

» Ses yeux ont pétillé. “Mais c’est là que ça devient drôle, héros. Elle existe.

— Tiens donc ?” J’ai souri, m’approchant encore. “Alors, pourquoi ne pas me dire où la trouver ?

— Pourquoi je ferais ça ?

— Parce que s’il arrive malheur à mon amie à cause de tes conneries…” J’ai posé la main sur son épaule, mes dents acérées contre ma langue. “… tu t’en mordras les doigts.

— Et nous y revoilà, a-t-il chuchoté. Le premier recours de tous les sales types que j’ai croisés dans ma vie.

— Le monde a besoin de sales types, mon garçon. C’est nous qui retenons les monstres à la porte.

— Mais c’est bien le problème, héros. Les sales types ne s’aperçoivent jamais du moment où ils deviennent les monstres.

— Gabe ? Dior ?”

» Je me suis retourné. Chloe se tenait à l’entrée de la cathédrale, le vent hurlant derrière elle. Elle avait relevé sa cape sur ses boucles, enroulé une écharpe autour de son visage. Mais ses grands yeux verts me fixaient.

» “Tout va bien ?

— On discutait, c’est tout.” J’ai serré l’épaule de Dior, juste assez fort pour qu’il comprenne que je pouvais lui faire beaucoup plus mal. “D’homme à homme.

— … Dior ?”

» Il s’est dégagé d’un mouvement brusque, a craché sur le sol à mes pieds. Puis il a ramassé une brassée de bois, avant de sortir d’un air digne. Chloe l’a regardé partir avec les yeux d’une mère, et je me suis demandé ce qui, pour l’amour du ciel, justifiait un tel attachement.

» Peut-être le fait qu’elle n’aurait elle-même jamais de fils ?

» L’explication pouvait-elle être aussi simple ?

» “Phoebe est rentrée à l’instant, a murmuré Chloe. Saoirse pense que nous risquons de rencontrer des problèmes.

— Eh bien, voilà qui nous change agréablement.”

» Je me suis dirigé vers les portes en faisant craquer les bancs cassés sous mes bottes, mais Chloe m’a retenu par le bras, alors que je tentais de passer. J’ai baissé les yeux vers ce petit bout de femme d’à peine un mètre cinquante, pur produit d’un couvent, mais dotée d’une poigne à la force surprenante. J’ai vu le feu dans son regard. “Puis-je te faire confiance, Gabe ?

— Qu’est-ce qui t’en empêche, Chlo ?

— Tu sembles… différent. Ce que tu as dit à Rafa l’autre jour. À propos de Dieu…

— J’ai promis de vous escorter jusqu’à la Volta, et je tiendrai parole. Si tu dois te faire du mouron, ce n’est pas à cause de moi.

— Dior n’est pas ce que tu crois, Gabriel.

— Un escroc ? Un voleur ? Certainement. Mais ce n’est pas tout. Je le sens dans sa sueur, je l’entends dans les battements de son cœur : c’est un putain de menteur, Chlo. C’est à se demander si toutes ces années passées avec le nez dans les livres ont fini par t’aveugler. As-tu tellement besoin de croire à ces âneries de coupe sacrée pour gober n’importe quoi ?

— Fais-moi confiance, a-t-elle chuchoté.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui te rend si foutrement sûre de ton fait ?”

» Elle a serré les lèvres. “Tu te rappelles nos séances d’entraînement dans la bibliothèque ? Regarde toujours ton ennemi dans les yeux. Ne sors jamais ton épée du fourreau si tu n’as pas l’intention de t’en servir.

— Je n’ai pas oublié.

— J’ai bien retenu ces leçons.” Elle a retiré son gant, et j’ai vu sa paume devenue calleuse, ses doigts à la peau rêche, là où seules les petites coupures de feuilles de papier laissaient des traces autrefois. “Je ne suis plus cette toute jeune fille, Gabe. Je sais ce que je fais. Et si je ne peux pas tout te dire, alors je te supplie de me pardonner. Mais, Dieu m’est témoin, il est préférable que tu ne saches pas tout.” Elle a serré ma main dans son petit poing. “J’ai besoin de ta lame, mon ami. J’ai besoin de ta force. Mais surtout, j’ai besoin de ta foi.”

» J’ai tendu le bras, retirant lentement ma main de la sienne.

» “La foi est une denrée rare ces nuits-ci, ma sœur.”

» Puis, tête baissée, je suis ressorti dans le froid. »

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