L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 39 sur 103

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L’empire du vampire T1

II - Remercier Dieu

 II 

Remercier Dieu

 

« eu avant le coucher du soleil, nous nous sommes arrêtés dans P

une ravine boisée pour y passer la nuit. Une brume froide s’étirait dans l’air. Un chasseur y avait installé sa cabane autrefois, mais il n’en restait plus que quelques murs délabrés et un braséro à présent. Les arbres morts ployaient en gémissant sous les fleurs fongiques de toutes les nuances de pâle. Mais au moins étions-nous à l’abri de ce maudit vent.

» Je n’avais pas fermé l’œil depuis trente heures, et la Viergemère seule savait à quand remontait ma dernière pipe de sanctus. J’avais l’impression que des billes en grès raclaient dans mes orbites, ma peau me démangeait comme si le contact de mes os lui était devenu presque insupportable. Alors que les autres allaient s’effondrer entre les vestiges de la cabane et les arbres moisis pitoyables, je me suis mis à casser les branches les plus basses. Blottie contre Dior dans la chaleur d’une épaisse fourrure sombre, Chloe m’a observé. “Qu’est-ce que tu fais, Gabe ?

— Mes exercices de calligraphie.

— Un feu ? a demandé le père Rafa. Est-ce bien prudent ? Et si…

— Même les inquisitrices ont besoin de dormir. Et si la Bête de Vellene nous rattrape, un feu est exactement ce qu’il nous faudra. Aussi chaud que les entrailles de l’enfer.” J’ai cassé une autre branche. “Mais notre prince des ténèbres devrait se tenir à distance un moment. D’abord, il doit trouver un pont sur l’Ūmdir. Ensuite, en fonction de la quantité de sang qu’il avalera entre-temps, j’estime que son bras aura besoin d’environ une semaine pour repousser.”

» Bellamy a secoué la tête, comme s’il n’en revenait pas. “Tu as coupé le bras d’un aîné du Sang Voss ?

— Il faisait jour. J’ai eu de la chance. La prochaine fois, il ne faudra pas y compter.

— N’ayez crainte, mon père”, a dit Saoirse. Elle s’est laissée doucement glisser entre les racines d’un chêne et a adressé un signe de la tête à Rafa. “Dès que nous serons reposées, Phoebe et moi monterons la garde.

— Tout le monde prendra son tour de garde. Toi, mon garçon, ai-je grogné à Dior. Ne te tourne pas les pouces, on a du boulot. Commence par me virer cette clope de ta bouche et trouve quelque chose à brûler.”

» Dior m’a lancé un regard mauvais, mais, après un signe de tête de Chloe, il s’est extrait du cocon des fourrures de la sœur. Coinçant sa cigarelle derrière l’oreille, il a relevé son col élégant pour se protéger du froid et a péniblement traversé la cabane jusqu’à la guerrière. “Je peux t’emprunter ta hache, Saoirse ?”

» Elle a écarté ses tresses de son visage et cligné des yeux. “Qu’est-ce que tu veux en faire ?

— Notre héros a besoin de bois pour le feu.

— Tu veux te servir de Généreuse pour couper des arbres ? Tu mériterais une bonne fessée.”

» Dior a soulevé le bord de sa redingote et remué son cul étroit.

» “Petit allumeur ! a ri Saoirse. Allez, file.

— Je ne te demande pas de jouer les bûcherons, mon garçon, suis-je intervenu. Contente-toi de ramasser du petit bois. Le plus sec possible.”

» Il a repris sa mine renfrognée, mais il a obéi, cherchant autour des ruines. Chloe l’a couvé des yeux, comme une maman aigle son oisillon. “Ne t’éloigne pas trop, Dior.”

» J’ai parcouru les arbres, étudiant Saoirse du coin de l’œil. Son équipement avait de quoi impressionner. Bottes épaisses et vêtements en cuir repoussé, ornés du même motif que le bouclier, des mains formant des griffes. Mais la véritable œuvre d’art, c’était la hache posée sur son giron, à double tranchant gravé d’une frise remarquable d’entrelacs. Sauf erreur de ma part, son manche était en pur bois de vérité. “Généreuse, hein ?”

» Elle m’a regardé froidement, grattant les oreilles de sa lionne. “Parce que je ne suis pas…

— Avare de tes coups. Très malin. Tu sais, un jour, quelqu’un m’a dit que l’homme qui nomme son arme est un homme qui espère qu’un jour on connaîtra son propre nom.

— Heureusement, je ne suis pas un homme.” Saoirse a reniflé, ses yeux verts tombant sur la lame brisée à ma hanche. “C’est pour ça que tu l’as appelée Cendreuse ?

— Je n’ai pas eu à lui donner de nom, jeune fille. Elle en avait déjà un.

— Et moi aussi. Alors, sers-t’en et épargne-moi le jeune fille et autres conneries du même genre.

— Cendreuse…, a roucoulé Bellamy, laissant les chevaux pour nous rejoindre. Je n’aurais jamais cru vivre assez longtemps pour la voir en vrai. Aujourd’hui encore, on chante tes exploits et ceux de cette épée à Augustin, chevalier. Le Lion noir et sa lame sanglante.” Il a relevé son chapeau à bec sur sa tête et m’a gratifié d’un sourire que la plupart des gens auraient qualifié de fringant. “Dieu tout-puissant, les histoires que j’ai entendues…

— Quelles histoires ? l’a coupé Saoirse.

— Mon cœur se réjouit à cette question !” Bellamy s’est laissé tomber à côté du braséro et a récupéré son luth dans son dos. “Mais pour rendre justice à de telles prouesses, rien ne vaut une chanson, mademoiselle Saoirse. Alors, écoutez ! J’ai entendu celle-là à la cour de la Laerd Lady á Maergann, en Ossway. Elle s’appelle La Bataille de Baíh Sì…

— La ferme, ai-je craché. Tu veux te rendre utile, baladin ? Va ramasser plus de bois, ou ton luth alimentera le feu.”

» Imperturbable, le jeune Bellamy m’a gratifié d’un sourire. “Après dîner, dans ce cas ?”

» Bien approvisionné, le père Rafa a fait bouillir une marmite, mélangeant les ingrédients d’une soupe qui m’aurait mis l’eau à la bouche, si une faim différente ne me taraudait pas. J’ai sorti ma fonderie de petit chymiste de mes sacoches de selle et posé l’ustensile en fonte à chauffer près du feu. Fascinés, Rafa et Bellamy m’ont regardé remplir d’eau salée la sphère du dessus. Puis, j’ai glissé mes mains tremblantes à l’intérieur de ma capote, pour en extraire une fiole de verre pleine à ras bord d’un beau liquide rouge vif.

» “Qu’est-ce que c’est ? a demandé Dior, m’observant à travers les flammes.

— Ce qui reste de la fille de Danton Voss”, ai-je répondu.

» J’ai versé le sang dans la chambre intérieure de la fonderie, réglé la soupape de pression. Il lui faudrait des heures pour se dessécher assez et permettre le mélange avec les autres éléments. En attendant, j’ai sorti ma pipe et mis dans le fourneau une petite dose de mon sanctus qui s’amenuisait. Juste de quoi calmer la soif, pendant que la bonne fournée était sur le feu.

» “C’est du sang, a compris Dior. Tu es un buveur de sang, comme eux.”

» J’ai allumé mon briquet, la pipe à mes lèvres. “Je n’ai rien à voir avec eux, mon garçon.

— Les saints d’argent sont des hommes de bien, Dior, a expliqué Chloe en le serrant plus fort dans ses fourrures. Ils sont peut-être nés de pères vampires, mais ils se battent du côté de la lumière. Le sanctus est un saint sacrement qui leur permet de tromper leur soif impie. Gabriel est un fidèle soldat de Dieu.”

» J’ai aspiré la fumée dans mes poumons. Dior a écarquillé les yeux, alors que les miens viraient au cramoisi. Bien que le sang ait été de piètre qualité, je me suis tout de suite senti plus léger. Autour de moi, la nuit a pris vie, dans toute sa beauté, tout est devenu plus net, plus doux, plus profond.

» Le père Rafa a fait le signe de la roue. Saoirse m’observait avec curiosité. Le regard de Bellamy s’est posé sur Cendreuse, alors qu’il plaquait quelques accords sur son luth. J’ai soupiré, laissant échapper un panache de fumée rouge, si rouge.

» “Depuis combien de temps ces inquisitrices sont-elles à vos trousses, Chloe ?”

» Les yeux de la sœur ont croisé les miens. Écartant une boucle de sa joue, elle a regardé autour du feu. Ils me cachaient tous quelque chose. Même si je ne l’avais pas vue depuis longtemps, Chloe et moi avions vécu des choses ensemble. Cette perte de confiance m’a donc un peu blessé. “Presque deux mois. Depuis Lashaame.

— Que s’est-il passé à Lashaame ?

— Tu n’as pas à le savoir”, a répondu Saoirse en se renfrognant. Sa lionne a poussé un ronronnement sonore alors que sa maîtresse la grattait sous son collier en cuir.

» “J’ai une gueule de champignon ? Vous m’avez invité à ce bal. Alors, si vous avez l’intention de me laisser dans le brouillard et de me raconter des conneries à longueur de journée…

— Je ne t’ai rien demandé. Tu es là, parce que la sœur l’a voulu. Pas moi. Si tu tiens à nous accompagner jusqu’à la Volta et à faire des moulinets avec ton épée contre les fumiers qui nous collent au train, à ta guise. Tu en sais assez pour ça.”

» Bellamy a toussé d’un air gêné. J’ai fixé Chloe du regard, mais elle n’a pas desserré la mâchoire. L’intervention du père Rafa l’a sauvée de justesse d’une engueulade. Le prêtre a tapé contre sa marmite fumante et a souri. “À table !”

» Il nous a servis dans des bols en bois. Après une journée sans rien à se mettre sous la dent, j’ai dû reconnaître que l’odeur avait de quoi se damner. Je me suis adossé à un des murs délabrés pour boulotter, quand Rafa s’est éclairci la voix et a levé la roue pendue autour de sa gorge.

» Autour du feu, tout le monde a incliné la tête, les yeux fermés pour une courte prière.

» “Père céleste, a dit Rafa. Nous te remercions pour ce repas, pour cette communauté, rassemblée par la sainte volonté. Nous accueillons notre nouvel ami, Gabriel de León, et nous te demandons de donner au chev…

— Hé !”

» Rafa a sursauté, alors qu’un morceau de brique cassée s’écrasait dans le feu, des étincelles s’éparpillant vers le ciel. Muet de stupeur, il m’a vu brandir un second projectile en guise d’avertissement.

» “Pas de prière pour moi, vieil homme. Je te l’interdis.”

» Le silence est tombé autour des flammes. Rafa a jeté un coup d’œil à Chloe, qui me regardait d’un air inquiet.

» “Pardonnez-moi, chevalier. Je cherchais simplement à obtenir la bénédiction du Tout-P…

— Parlez dans le vide autant que vous voudrez. Laissez-moi juste en dehors de tout ça.

— Dieu tout-puissant entend toutes les louanges qui lui sont adressées. Et…

— … et aucun appel chanté par les cœurs des croyants ne reste ignoré par le ciel. Je connais les Testaments, mon père. Gardez cette merde pour les bouseux à la messe du prièdi.”

» Rafa a jeté un coup d’œil à l’étoile à sept branches dans ma paume. “Les fils de San Michon ne sont-ils pas les serviteurs fidèles de notre Seigneur ?

— Un serviteur ? ai-je répété en le fusillant d’un regard rouge sang. Je ressemble à un homme à genoux, pour vous ?”

» Le crépitement des flammes a comblé le silence froid entre nous. Après avoir englouti ma soupe, j’ai jeté mon bol aux pieds du vieux prêtre, et je me suis levé.

» “Vous voulez cracher dans la poussière et appeler ça un océan, soit. Vous voulez chanter pour un sourd, je m’en moque éperdument. Évitez juste de mentionner mon nom, quand vous parlez à votre patron. D’accord ?

— Je comprends, chevalier. Et le Tout-Puissant aussi.

— Je ne doute pas qu’il m’entende, je doute simplement qu’il en ait quelque chose à foutre.”

» J’ai de nouveau allumé mon briquet et aspiré le reste de ma dose. Puis, j’ai récupéré dans les sacoches une des bouteilles de vodka que j’avais apportées de Dhahaeth.

» “Dormez. Je prends le premier tour de garde.”

» La main sur la poignée de Cendreuse, je me suis péniblement enfoncé dans l’obscurité. J’ai senti tous leurs regards entre mes omoplates, mais je n’y ai pas prêté attention. La nuit était vivante et chantait, l’hymne du sang rugissait dans mes veines. Derrière moi, à la lumière du feu, j’ai entendu Dior marmonner à Chloe, d’une voix assez basse pour ne pas être audible d’un homme ordinaire :

» “Fidèle soldat de Dieu, mon cul…” »

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