L’empire du vampire T1
X - Un débris errant
X
Un débris errant
« l faisait glacial dehors, quand j’ai discrètement quitté mon lit. I
Depuis notre première rencontre, j’avais suivi les instructions de la sœur novice et trouvé un passage par le toit des baraques, entre les vieilles tuiles. Je l’empruntais toutes les nuits en catimini pour aller la retrouver. Même en faisant au plus vite pour traverser le monastère et éviter le frère portier, je ne suis arrivé à la bibliothèque que peu avant le second coup de cloches.
» Comme d’habitude, les grilles de la section interdite étaient ouvertes. Mais en me faufilant dans ce dédale du savoir oublié, j’ai trouvé la table d’Astrid vide. J’ai regardé autour de moi, parmi les longues rangées de livres et de curiosités, et j’ai senti une odeur de fumée de bougie et un parfum d’eau de rose et de clochettes d’argent. Mais je n’ai pas vu âme qui vive. Apparemment, la sœur novice avait perdu patience.
» “Merde, ai-je soupiré.
— Effectivement, a fait une voix derrière moi.
— Sainte Viergemère ! me suis-je exclamé en pivotant de frayeur.
— C’est flatteur. Mais je préfère que tu m’appelles Majesté.”
» Astrid se tenait entre les étagères, ses yeux sombres étincelants, la peau aussi pâle que la lumière des étoiles. L’espace d’un instant, ç’a été comme si un fragment de la nuit elle-même s’animait. Le simple fait de la voir a fait naître un sourire sur mes lèvres, mais il a disparu rapidement, quand j’ai surpris une silhouette dans l’obscurité derrière elle. Alors que j’avançais, la lumière des bougies a révélé une cascade folle de boucles châtain clair, de jolis yeux verts et une peau tachée de son. Une jeune fille de l’âge d’Astrid, mais avec presque trente centimètres en moins.
» “… Je te connais, ai-je dit, fonçant les sourcils.
— Gabriel de León, a dit Astrid. Permets-moi de te présenter la sœur novice Chloe Sauvage.
— Bellaube, initié, a murmuré Chloe. Ravie de te revoir.”
» J’ai lancé à Astrid un regard interrogateur. Pour autant que je sache, notre rendez-vous de cette nuit avait le même double objectif que tous ceux de la dernière quinzaine : chercher l’éventuelle mention d’une cinquième lignée, et découvrir la vérité sur la mort du jour.
» “Chloe est une amie, Gabriel, a expliqué Astrid. La plus chère que j’ai entre ces murs.
— Je n’en doute pas. Mais quel rapport avec moi ?
— Tu n’as pas oublié la dette que tu as envers moi, j’espère ?”
» J’ai étouffé un grognement. “Non.
— J’en ai une, moi aussi, envers Chloe, qui m’a souvent rendu service.” Elle a fait un vague signe de la main. “Les détails importent peu. Je te demande juste de t’acquitter de ta dette envers moi en soldant la mienne envers elle.
— Comment ?
— La sœur novice Sauvage souhaite apprendre l’escrime.
— Apprendre quoi ?
— L’art du combat à l’arme blanche. La taille, l’estoc et tout le toutim.” Astrid a baissé les yeux vers mes mains, avant de croiser mon regard. “Je sais de source sûre que tu as battu à plates coutures deux initiés aujourd’hui dans l’étoile, sans une égratignure. La bibliothèque n’est certes pas le gantelet, mais Chloe aimerait recevoir quelques conseils pratiques. De l’apprenti à la novice, pour ainsi dire.
— Mais… c’est une fille.”
» Astrid a regardé la petite silhouette à côté d’elle, se penchant plus près de la poitrine de Chloe.
» “Mon Dieu. Tu as raison.
— Je t’ai dit que c’était une idée ridicule, a sifflé Chloe. On n’apprend pas ces choses-là aux filles ici.
— Patience, ma chérie, a murmuré Astrid. Notre brave initié finira par comprendre que tes seins, bien que superbes, ne constituent aucunement un obstacle à ton aptitude au combat.”
» Les joues de Chloe se sont empourprées. “En fait, il arrive qu’ils…
— Chut, ma chérie, l’a interrompue Astrid, lui tapotant la main. Écoutons la suite.
— Tu lui as parlé de ce que nous venions chercher ici ? ai-je demandé.
— N’aie crainte, initié, Chloe sait garder un secret.
— Je ne peux pas sortir en catimini aussi facilement qu’Azzie, a déclaré Chloe. Ma chambre se trouve juste à côté de celle de la prieure. Mais une nuit par semaine, elle observe une vigile dans la chapelle du prieuré, et je peux m’absenter discrètement.
— … Et tu es prête à nous aider ?
— Je ne suis pas du tout convaincue que cette bibliothèque offre les réponses à la mort du jour. C’est la prière et la piété qui nous permettront de regagner l’amour du Seigneur.” Chloe a indiqué d’un geste les étagères autour de nous. “Pas les mots que contiennent ces pages. Sa parole. Mais cette histoire de cinquième lignée m’intrigue.
— Ma chérie, a dit Astrid en souriant. Comme le disait toujours ma mère : dans la tempête, une femme sage prie Dieu, mais elle rame aussi vers le rivage.” La sœur novice a regardé vers moi. “Chloe lit le talhostique ancien. Et le vieil ossien. Ce qui n’est pas mon cas. Alors, deux heures par semaine, tu l’initieras à l’art de l’acier. Et pendant le reste de la nuit, elle nous aidera dans nos recherches. D’accord ?”
» Cette idée me mettait mal à l’aise. Je ne savais rien de Chloe Sauvage. Mais Astrid lui faisait confiance, et j’avais effectivement une dette envers elle. Contrairement à ce fourbe d’Aaron, je jouais franc jeu et je payais mes dettes.
» “Nous n’avons pas d’épées, ai-je enfin déclaré.
— Tu vois ?” Astrid a souri à Chloe. “Un homme de parole.” De sous son habit, elle a alors sorti deux armes d’entraînement en bois.
» “Où as-tu eu ça ?” ai-je demandé.
» Elle a fait un vague signe de la main. “Peu importent les détails.”
» J’ai embrassé du regard la salle autour de moi ; les volumes innombrables, les dos illisibles, l’embrouillamini de mots qui contenait peut-être le secret de ce que j’étais. J’avais conscience que je ne parviendrais à en déchiffrer péniblement qu’une infime partie, et que les mystères d’une ancienne lignée risquaient fort d’être rédigés dans une langue morte. D’un air renfrogné, j’ai donc pris les épées d’entraînement que me tendait Astrid.
» “Tu ne me laisses pas vraiment le choix, il me semble.
— Je t’ai prévenu. Je suis deux fois plus retorse que le diable. Alors, vous feriez mieux de vous y mettre tous les deux. Taillez, coupez, feintez, etc. Allez, transpirez un bon coup !
— … Et toi, tu ne veux pas apprendre ?
— Doux Rédempteur, non. Je resterai à distance respectable et émettrai des bruits approbateurs, pendant que vous tenterez de vous défoncer le crâne. La guerre aux guerriers, telle est ma devise.”
» J’ai déplacé la table et les fauteuils pour nous dégager un espace. Astrid s’est retirée sur un appui de fenêtre, où elle a sorti un fusain et un petit carnet à dessins de sous son habit, tandis que je reportais mon attention sur Chloe. Elle retroussait ses manches, ses joues couvertes de taches de rousseur prenant des couleurs. Elle portait la même tenue de novice qu’Astrid, mais le fait de se trouver hors de son lit en présence d’un garçon la mettait visiblement mal à l’aise. Elle m’a fait l’effet d’une personne calme, studieuse, sérieuse. Et surtout, pieuse.
» “Pourquoi veux-tu apprendre à te servir d’une épée, sœur novice ?
— Ne pas savoir est un excellent moyen pour se faire tuer de cette façon, initié.
— Bonne réponse. As-tu déjà manié une lame auparavant ?
— Je… j’ai lu des livres sur le sujet. Et j’ai conscience que je suis petite. Mais j’apprends vite.”
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» J’ai soupiré. Elle était si jeune, si naïve. Mais Astrid avait raison : le fait que Chloe soit une fille ne l’empêcherait pas de brandir une épée. Sans armes, quelqu’un d’aussi menu qu’elle n’avait aucune chance de sortir vivant d’une bagarre. Mais par sa nature même, une arme est un multiplicateur de force. Un facteur d’équilibre. J’ai donc mis la pointe de mon épée sous le menton de Chloe, et lui ai fait lever la tête.
» “Tu es petite, c’est vrai. Mais, avec une lame à la main, l’habileté compte bien plus que la puissance. Première leçon, sœur novice. Regarde toujours ton ennemi dans les yeux.”
» Les yeux de Chloe ont croisé les miens. J’y ai vu un éclat discret. Serrant la mâchoire, elle a levé son épée en bois. “Toujours regarder son ennemi dans les yeux.”
» Nous nous sommes entraînés, nous en tenant au b.a.-ba. Dansant autour de la salle, tandis qu’Astrid dessinait sur l’appui de fenêtre du haut vitrail. À la fin des deux heures, Chloe était en nage, moi complètement sec. Mais ses yeux étincelaient et son visage rayonnait d’un sourire aussi éclatant qu’un feu de forge.
» “C’est un très bon professeur, a chuchoté Chloe, alors qu’Astrid nous rejoignait.
— J’ai vu.” Astrid a embrassé sa joue en sueur. “Mais toi aussi, tu as été brillante. Une lame à faire rougir l’ange Eloise en personne. N’es-tu pas de cet avis, initié ?
— Elle s’est bien débrouillée… pour une débutante.”
» Astrid m’a foudroyé d’un regard en coin. “De telles louanges arracheraient des larmes aux anges eux-mêmes.
— C’est bon, Azzie, a dit Chloe en souriant. Le Seigneur a voulu que nous marchions avant de courir.
— Et je suis sûre que tu feras bientôt des bonds autour de ton brave professeur, ma chérie.”
» Les compliments d’Astrid ont fait monter aux joues de Chloe le même rouge qu’un peu plus tôt avec moi. Le charme de la sœur novice Rennier avait certainement de quoi faire fondre les glaciers. Mais tout de même…
» “Et si nous nous mettions au travail ? Il ne nous reste que quelques heures avant l’aube, sœurs novices.
— Oui, a répondu Astrid en hochant la tête. J’ai bien peur que ce charabia ne se lise pas tout seul.”
» J’ai remis la table à sa place, la soulevant sans effort. Promenant son regard le long des étagères, Chloe en a extrait un épais volume à la reliure de cuivre. La langue du titre gravé sur le dos m’a paru si étrangère que j’en ai presque eu mal aux yeux. Je me suis assis, avec la sœur novice Sauvage à ma gauche. Posant son carnet à dessins devant elle, Astrid s’est pelotonnée sur le fauteuil en cuir à ma droite, un rouleau poussiéreux sur les genoux, la lueur de la bougie sur sa peau.
» Jetant un coup d’œil à ses croquis, je me suis aperçu qu’elle avait dessiné Chloe, pendant nos exercices. La vie qui se dégageait de simples traits sur une page m’a stupéfié.
» “Beau travail, sœur novice”, ai-je murmuré.
» Astrid a haussé les épaules, mordillant un ongle déjà bien rongé. “J’ai eu accès aux maîtres de la cour, quand j’étais enfant. J’étais vraiment bonne à une époque. Je suis nulle maintenant.”
» Chloe s’est renfrognée. “C’est faux. Ou la prieure ne t’aurait jamais prise comme élève.
— Elle n’a pas vraiment le choix, a répliqué Astrid d’un ton méprisant. Charlotte a la vue qui baisse. Cette vieille garce a besoin de former des remplaçantes pour tatouer l’égide, tant qu’elle le peut encore.
— Astrid ! s’est exclamée Chloe en faisant le signe de la roue.
— Quoi ? C’est une vieille garce. Fais-moi confiance. C’est une jeune garce qui te le dit.” Astrid a regardé son carnet à dessins, une expression d’absence dans ses yeux sombres. Son visage était un masque ravissant, celui que la fille d’une maîtresse avait dû apprendre à porter tôt à la cour. “C’est ma mère qui a insisté pour qu’on m’enseigne les arts. Mais je ne suis pas sûre qu’elle s’imaginait que je graverais un jour de l’argent dans la peau de demi-sang, avant d’envoyer ces garçons à la mort dans les ténèbres.
— Eh bien, ils ont fait le bon choix avec toi, ai-je murmuré en effleurant du bout des doigts le lion sous ma tunique. Comme l’a dit Khalid, tu as l’œil, et un coup de crayon encore meilleur.”
» Astrid a regardé vers ma poitrine. “En fait, tu as été mon premier. J’espère que je ne t’ai pas fait mal.
— C’était supportable”, ai-je menti.
» Elle a souri. Le grain de beauté à côté de sa bouche était noir comme le péché.
» “Un peu de douleur n’a jamais tué personne, hein ?”
» Le regard de Chloe est allé et venu entre Astrid et moi, les lèvres pincées. J’ai ressenti un frisson dans mon ventre et j’ai soudain eu la chair de poule, alors qu’un mince filet de sang coulait du nez d’Astrid. Son odeur a lacéré l’air, le flot de rouille et de cuivre se précipitant sous mon crâne, dans ma poitrine et ensuite, encore plus bas. Comme toujours, le sacrement reçu aux vêpres avait calmé ma soif. Mais je me suis surpris à détourner les yeux, mettant la main dans ma poche.
» “Ton nez, ai-je dit, tendant mon mouchoir.
— Oh, bordel de merde, a sifflé Astrid. Renversant la tête, elle a ajouté d’une voix étouffée par le tissu : Merci. Ça va s’arrêter dans une minute.”
» La gorge serrée, j’ai repoussé ma soif, plus bas que mon entrejambe, jusque dans mes bottes, à sa place. J’ai évité de poser mon regard sur elle tant qu’elle n’avait pas effacé toute trace de ce rouge brillant et voluptueux. Chloe m’observait, j’en avais conscience. Mes dents pointaient et, l’espace d’un instant, j’ai eu terriblement honte de ce que j’étais. Du péché de ma naissance. De ma faim. De ma nature. C’était bien joli d’appartenir à la flamme argentée qui brûlait dans l’obscurité et protégeait les hommes. Mais je n’avais pas le droit d’oublier que je portais une part de cette obscurité en moi.
» Nous nous sommes confortablement installés à la lueur de la bougie. Une fois la pression de ma soif retombée, il m’est apparu que je trouvais très agréable de juste me poser un moment. Les sept derniers mois, ma vie n’avait été que sang et sueur, prière et chasse. Je n’aurais jamais cru que simplement lire me procurerait une telle paix. Les mots étaient une sorte de magie, me prenant par la main pour m’entraîner vers des terres inconnues, des époques oubliées, des idées défiant l’imagination. Au cours de toutes mes années passées à San Michon, ou sur les routes, c’est dans cette bibliothèque, avec ces jeunes filles, dans le silence de la nuit, que j’ai appris l’une de mes plus importantes leçons.
» Une vie sans livres ne vaut pas la peine d’être vécue.
» Toutefois, je me suis surpris à jeter des regards furtifs à Astrid, dès que j’en avais l’occasion. Le parfum de son sang me donnait des frissons. Elle lisait à la vitesse de l’éclair, engloutissant des volumes entiers dans le temps qu’il me fallait pour venir à bout de quelques chapitres. J’ai pris conscience que, derrière la façade de jurons et d’impertinence, les mérites d’Astrid en matière d’érudition n’avaient rien à envier aux miens avec une épée à la main. Elle maniait les livres comme des lames.
» Au bout d’une heure, elle s’est levée pour aller chercher sa pipe en or. En silence, elle a mélangé l’herbe et la rêvre, sa langue pointant entre ses lèvres. Alors qu’elle aspirait la fumée dans la lumière diffuse, j’ai eu l’impression de regarder une statue sculptée par la main de Dieu.
» Le Dieu dont elle deviendrait bientôt l’épouse…
» “J’ai mal à la tête, a murmuré Chloe en se frottant les tempes.
— Oui.” J’ai hoché la tête, mon cou a craqué. “Même avec des yeux de demi-sang, c’est dur de lire à la bougie. Dieu seul sait comment vous faites.”
» Astrid a soufflé une bouffée grise par la fenêtre. “Ce serait vraiment plus simple, si on nous permettait de consulter ces balivernes à la lumière du jour – si faible soit-elle. Mais nous sommes des femmes, et tu es un initié, choses qui ne risquent pas de changer de sitôt. Donc, je crains que nous n’ayons d’autre choix que de nous plier aux règles stupides du frère archiviste Adamo.”
» Chloe a hoché la tête en soupirant. “Le monde serait bien différent, s’il ne se trouvait pas entièrement et exclusivement sous le contrôle de vieillards entêtés.”
» Astrid a eu un rire méprisant. “Oui.
— Si je peux me permettre, le problème vient certainement plus de leur âge, que du fait qu’ils sont des hommes”, ai-je observé.
» Les yeux sombres d’Astrid ont soudain croisé les miens. “Vraiment, tu crois ça ?
— Aïe…”, a murmuré Chloe.
» J’ai haussé les épaules. “La prieure Charlotte ne vaut pas mieux que le frère archiviste, il me semble.
— Excellente riposte, a concédé Astrid. Mais la prieure Charlotte est un produit de l’endoctrinement de l’Église. Et l’Église se trouve entièrement et exclusivement sous le contrôle de vieillards entêtés.
— … Tu feras une religieuse vraiment pas ordinaire, Astrid Rennier.
— Franchement, regarde autour de toi. Tu n’as pas remarqué qu’aucune femme n’exerce d’autorité réelle dans ce monastère ?
— Si, ai-je reconnu. Mais que fais-tu de San Michon ? Elle était une femme.
— Ne me parle pas du panthéon. Les Saints Martyrs sont sept, et on ne compte qu’une femme parmi eux, Gabriel de León. Nous représentons la moitié de la foutue population, tu sais.
— Et la Viergemère, alors ? C’est une femme. Et elle arrive directement derrière Dieu Lui-même.
— Oh, oui, sainte et vierge.” Astrid a levé les yeux au ciel. “La divine maternité, la belle affaire ! Même pas le plaisir d’une partie de jambes en l’air ! Permets-moi de te dire que, si le Tout-Puissant m’avait offert cette merde sur un plateau, je l’aurais envoyé se faire foutre !
— Astrid ! s’est exclamée Chloe en faisant le signe de la roue. Tu blasphèmes !
— Oh, Dieu sait que je plaisante, a-t-elle répondu d’un ton méprisant. Il sait tout.”
» Moi aussi, j’étais interloqué, et pas uniquement à cause du sacrilège de la sœur novice. L’entendre parler ainsi m’a rappelé l’ampleur du fossé entre nous. Astrid était presque un membre de la famille royale. J’étais presque un monstre. Elle, une enfant de la cour. Moi, un gosse de la campagne. Mais surtout, Astrid Rennier était la fille d’une courtisane. Elle avait probablement vu et fait des choses qui dépassaient mon imagination. Certaines merveilleuses, d’autres beaucoup moins avouables. J’ai baissé les yeux, me suis mordu la lèvre. Astrid m’a regardé à travers ses cils charbonneux.
» “Quel âge as-tu ?
— … 16 ans… dans cinq jours.” J’avais complètement oublié.
» “Presque un homme.” Elle a penché la tête. “Et je réussis tout de même à le faire rougir.
— Ton langage a de quoi faire rougir un marin, Astrid Rennier.
— Dieu tout-puissant…”, a soufflé Chloe.
» La stupeur et la peur dans la voix de la sœur novice m’ont fait lever la tête. J’ai suivi son regard en direction de la fenêtre. Un éclat de lumière m’a d’abord fait craindre qu’on nous eût surpris. Mais Astrid a ouvert le battant, poussant un soupir étonné.
» Chloe et moi nous sommes groupés autour d’elle. Puis, scrutant l’obscurité au-dessus de nous, j’ai vu un spectacle dont je n’avais pas été témoin depuis l’enfance. Une vision qu’aucun de nous n’a comprise sur le moment. Une vision qui allait changer ma vie, et le destin de cet empire tout entier.
» Une étoile filante.
» Sa lumière était faible, mais elle devait brûler avec une fureur inconcevable pour percer le voile tombé sur le soleil depuis la mort du jour. Suivant sa trajectoire à travers le ciel nocturne, j’ai senti un picotement sur ma peau. Astrid a souri à côté de moi, l’éclat de l’astre s’est reflété dans ses yeux sombres et rougis, avant de souligner le galbe pâle de sa joue.
» “Superbe”, avons-nous chuchoté tous les deux.
» Elle m’a lancé un regard, et je me suis détourné, levant les yeux vers l’obscurité au-dessus de nous. Était-ce un funeste présage ? Un signe annonciateur du chaos ? Devais-je prier ou paniquer ? Je l’ignorais. Mais au bout du compte, je restais cet enfant de la campagne. Dans mon village, la tradition voulait que les étoiles filantes soient les esprits de nouveaux saints, prêts à commencer leur vie ici, sur la terre. Et ainsi, j’ai fait ce que n’importe quel garçon du Nordlund aurait fait. »
Jean-François sourit en écrivant. « Vous avez fait un vœu.
— Exactement.
— C’est charmant. Qu’avez-vous souhaité ? »
Gabriel scruta longuement le vin au fond de son verre, observant les reflets de la lumière dans le rouge, tandis que, dans sa tête, les bruits de verre brisé entraient en résonance avec un immense chagrin. Il le vida d’un trait et se resservit.
« Aucune importance. Ça ne s’est pas réalisé.
— Mais l’apparition de cette étoile a changé votre vie ? »
Gabriel hocha la tête. « Sa signification ne deviendrait claire que des années plus tard. Mais à elle seule, cette vision a suffi à faire rouler les premiers cailloux d’une future avalanche. Chloe est restée bouche bée devant la lumière tombée du ciel, avant de me regarder dans les yeux.
» “C’est un signe, a-t-elle murmuré. De bon augure, c’est certain.
— Comment ça ?”
» Elle s’est tournée vers la section interdite de la bibliothèque, avec ses ouvrages poussiéreux et ses mots oubliés. “Ce n’est pas le hasard qui nous a réunis ici tous les trois, cette nuit, au milieu de ces étagères. Il faudrait être aveugle pour ne pas s’en apercevoir.
— … Chloe ?” a demandé Astrid.
» La petite sœur novice a reporté son attention sur l’étoile filante. “La lumière divine du Tout-Puissant nous éclaire. J’avoue avoir eu des doutes, mais j’ai eu raison de te faire confiance, Azzie. Dieu lui-même a marqué ce moment.” Elle nous a regardés tour à tour, un sourire fervent sur les lèvres. “Je pense qu’il a de grands projets pour nous, mes amis. Je crois qu’il a orchestré cette rencontre.” »
Dans les hauteurs de la tour solitaire, Jean-François du Sang Chastain réprima une envie de bâiller. « Elle semblait ne pas avoir toute sa tête.
— Comme je vous l’ai dit, je n’ai que rarement croisé la route d’une garce plus habile que Chloe Sauvage.
— Un débris errant dégringole du firmament et elle sent le souffle de Dieu dans son cou ? Cette jeune fille avait manifestement le cerveau dérangé, de León.
— Non. » Le dernier saint d’argent secoua la tête. « Elle pouvait donner cette impression à un esprit naïf, à quelqu’un qui n’était pas le pur produit d’un endroit comme San Michon, où tout baigne dans le sacré et la parole du Tout-Puissant. Mais Chloe Sauvage n’était pas folle. Quelque chose de bien plus dangereux l’animait. Moi aussi, à l’époque. Mais, plus maintenant. Plus jamais.
— Et qu’est-ce donc, chevalier ? »
Gabriel croisa les yeux du vampire, un sourire rempli d’amertume sur les lèvres.
« La foi. »
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