L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 32 sur 103

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L’empire du vampire T1

VIII - Un pacte avec le diable

 VIII 

 

Un pacte avec le diable

 

« “ a semble peu vraisemblable, ai-je répondu, d’un ton qui se Ç

voulait sceptique. Ce royaume n’a qu’une souveraine, et son nom est Isabella I re.

— Cette putain syphilitique…”, a grogné Astrid.

» Décidément, elle s’y entendait à me choquer. L’union de l’empereur, monarque de droit divin, était bénie par Dieu lui-même. Parler de l’impératrice en ces termes ne relevait pas seulement de la trahison, mais du blasphème. Cette sœur novice semblait se moquer complètement de l’une et de l’autre.

» Comme si elle se rappelait les bonnes manières, Astrid m’a tendu sa pipe.

» “Non, merci.

— Pourtant, les demi-sang aiment fumer, non ?

— Le sanctus est un saint sacrement, ai-je répondu en me renfrognant. Pas un vice répugnant.

— À ta guise, initié.” Astrid a de nouveau tiré sur sa pipe, soufflant par la fenêtre. “Ma mère est Antoinette Rennier, ancienne courtisane à la cour de l’empereur Philippe IV, et favorite de son fils, le prince Alexandre.

— L’empereur Alexandre.

— Il ne l’était pas encore, quand il a commencé à coucher avec ma mère.

— Tu es… la fille de celui qui règne sur tout Elidaen, ai-je soufflé, comme ébloui. Bienfaiteur de l’ordre de San Michon, protecteur du royaume et élu de Dieu.

— Mon père est beaucoup moins impressionnant en réalité, crois-moi.”

» Je n’en revenais pas. Mais je sentais la force dans ses mots. Astrid Rennier respirait la haute noblesse, certes. Mais qui plus est, derrière ses yeux voilés par la fumée, je devinais une révolte et une rage qui me laissaient peu de doutes sur la véracité de ses dires.

» “Tu appartiens réellement… à la famille royale…

— Une bâtarde, voilà ce que je suis.

— … J’avoue n’avoir jamais pensé aux filles sous cet angle.

— Parce qu’elles ne peuvent pas hériter des biens de leur père. Mais c’est bien ce que je suis : une bâtarde royale.” Astrid a glissé une mèche de ses cheveux de jais derrière son oreille. “Et parfois même la reine des garces.

— Eh bien, je n’allais pas le suggérer, mais…

— Ah, le lion montre enfin un peu les dents. Peut-être y a-t-il un fauve en toi, après tout.

— Qu’est-ce que tu fais à San Michon ?

— Je m’y fais oublier, à l’abri des regards, a-t-elle répondu, jouant avec le tuyau de sa pipe. J’ai grandi à la cour, vois-tu. Ma mère a connu le train de vie réservé d’ordinaire à la maîtresse d’un prince. Mais quand il est devenu empereur et s’est trouvé une impératrice, la jeune mariée s’est offusquée de notre présence. Nous avons alors souffert le sort de toutes les femmes de la noblesse soudain indésirables : le couvent, garantie de silence et de sécurité.” Les lèvres d’Astrid ont esquissé un sourire amer. “C’est mieux que le bordel, je suppose.

— … Ta mère est là, elle aussi ?

— Non. Cette garce d’Isabella a estimé plus judicieux de nous séparer. Ma mère est à Redwatch, au prieuré de San Cleyland. Je ne l’ai pas vue depuis un an.

— Je suis désolé. C’est…

— Injuste, a murmuré Astrid. Voilà ce que c’est.

— … C’est pour ça que tu lui as donné ce nom”, ai-je compris.

» Elle m’a regardé d’un air perplexe.

» “Ce hongre. Tu l’as appelé Justice.

— Ah.” Elle a hoché la tête, semblant se rembrunir. “Lui aussi, ils me l’ont pris. Ils sont très forts pour ça ici.” Elle a croisé les bras, les lèvres pincées. “Quel nom lui as-tu donné ? Éclair, Ténèbres ou une ânerie de ce genre ?

— J’ai gardé celui que tu lui avais trouvé. Justice. Il lui va bien.”

» J’ai regardé le grain de beauté à côté de sa lèvre, alors qu’elle souriait tristement. “Merci.

— Ils n’auraient pas dû te le prendre. Je suis désolé.

— Les bleus au cœur finissent par guérir.” Astrid a haussé les épaules, comme pour se débarrasser du fardeau qui lui pesait. “Mais je te suis reconnaissante de m’avoir défendue contre la prieure ce jour-là, Gabriel de León. Quelles que soient tes origines, c’était l’acte d’une âme noble.”

» Ses louanges m’ont fait rougir. Face à elle, je me sentais complètement désarçonné. Plus âgée que moi, elle avait manifestement beaucoup plus d’expérience. Je lui devais les tatouages gravés sur ma peau, de sa propre main. J’avais beau être plus grand, plus fort et endurci par des années de labeur et des mois d’entraînement, j’avais l’impression d’être un gamin maladroit en sa présence.

» “Comment es-tu entré ? a-t-elle demandé. En volant la clé ?

— Je ne suis pas non plus un voleur, sœur novice.

— Alors, quel était ton plan ? En général, ce vieux grincheux d’Adamo a déjà tout bouclé en début de soirée.

— Je comptais sur ma force pour tordre les barreaux. Mais pour être honnête, les détails étaient un peu flous dans mon esprit. D’ailleurs, je ne suis pas sûr de savoir comment rentrer sans me faire surprendre.

— Comme à l’aller, non ?

— Pas moyen. À moins d’avoir des ailes. Je me suis glissé en rampant par l’orifice d’évacuation des latrines.

— Plutôt merdique comme plan, initié.” »

Jean-François s’arrêta d’écrire, riant doucement. « Vous voyez, de León. Ça, c’était amusant.

— Allez vous faire foutre. »

Le vampire inclina légèrement le buste et se remit à griffonner.

« J’ai baissé la tête, m’apercevant qu’elle avait raison. Greyhand m’avait mis en garde contre mon impétuosité à Skyefall. Je n’avais apparemment rien appris.

» “D’accord, c’était un brin imprudent, ai-je admis.

— Oooh, appelons ça de la témérité, a déclaré Astrid. C’est une qualité nettement plus admirable que l’imprudence chez un membre de l’ordre d’Argent, tu n’es pas de cet avis ?”

» Voyant son sourire, je me suis surpris à le lui rendre.

» “Je vois que mon charme commence à agir”, a-t-elle remarqué.

» Elle m’a de nouveau tendu sa pipe.

» “Il n’en reste plus beaucoup.

— Merci, non. Je ne suis pas venu pour fumer.

— Alors, pourquoi es-tu là, initié de León ?”

» J’ai observé cette sœur novice, tentant d’ignorer le doux frisson du parfum de son sang entre nous. Le fait qu’elle se trouve dans la section interdite – et son dédain affiché pour toute forme d’autorité – me suggérait que, si je lui disais la vérité, elle n’irait pas la crier sur les toits. Peut-être n’était-elle pas digne de confiance, mais, par Dieu, je ne connaissais personne d’autre vers qui me tourner.

» En outre, elle avait raison : j’étais sous le charme. En fait, elle m’avait presque envoûté.

» “As-tu déjà entendu le mot sanguimancie ?

— Non. Qu’est-ce que c’est ? Une sorte de sorcellerie en rapport avec le sang ?

— Je ne sais pas. Mais apparemment, c’est un don qui m’a été transmis.

— Mais… tu es un sang-gueux, n’est-ce pas ?”

» Je me suis mordillé la lèvre, me rappelant le picotement du bout de ses doigts sur ma peau, alors qu’elle tatouait mon lion sur ma poitrine. J’ai tendu le bras vers ma main droite, jouant avec la bague que ma mère m’avait confiée, quand j’étais enfant. Pourquoi ne m’avait-elle pas juste dit la vérité ? “Le séraph Talon m’a affirmé que j’étais un sang-gueux. Mais Greyhand me soupçonne de descendre d’une lignée différente, terrifiante et ancienne, supposément éteinte depuis des siècles.”

» Astrid s’est penchée vers moi, intriguée. “Ton père… ?

— Je ne l’ai pas connu. Mais je suis venu ici cette nuit dans l’espoir de découvrir quelque chose dans ces archives. Je ne peux pas m’adresser à Greyhand. Il m’a déjà menti. Lui et Talon ont parlé de me tuer à cause de ça. J’ai besoin d’en savoir plus sur cette sanguimancie, si je veux la maîtriser un jour et apprendre la vérité sur ce que je suis. Les sept derniers mois, j’ai traîné dans ce monastère en pensant que j’étais un moins que rien. Et maintenant, je me découvre en possession d’un talent qui ferait peut-être de moi le plus grand des saints d’argent que le monde ait connus ?”

» Elle a haussé un sourcil. “C’est ce que tu cherches ? La grandeur ? La gloire ?

— Un sang-froid a assassiné ma sœur, ai-je répondu, mon ton montant d’un cran. Elle n’avait que 12 ans. Et au lieu de reposer en paix dans une tombe, Amélie est elle-même devenue un monstre. Si ma présence ici suffit à sauver la vie d’un seul enfant, à épargner à une seule mère l’enfer que la mienne a souffert, je ferai tout pour y parvenir. Bien sûr que je veux être le meilleur ! Pas toi ? Tu n’as pas envie de faire quelque chose de ta vie ? De lui donner de l’importance ?

— Si. Plus que tout au monde.” Une lueur farouche a brillé dans ses yeux, alors qu’elle regardait par la fenêtre. Elle a chuchoté à ce moment-là, et ses mots ont ressemblé davantage à une prière. “J’arracherais les ailes d’un ange pour fuir cette cage et aller graver mon nom dans cette terre.”

» J’ai hoché la tête. “Un jour dans la peau d’un lion en vaut dix mille dans celle d’un agneau.”

» La sœur novice a penché la tête, m’a toisé.

» “Intéressant, a-t-elle murmuré.

— Quoi ?

— Toi.”

» J’ai reporté mon attention sur les innombrables volumes qui garnissaient les étagères. Tous ces secrets muets. Astrid a pianoté des doigts sur l’ouvrage à côté d’elle.

» “Demande gentiment, a-t-elle dit.

— … Quoi ?

— Il y a beaucoup trop de livres ici pour que tu puisses en venir à bout seul, même avec un millier de nuits devant toi et la maîtrise de toutes les langues de leurs auteurs. Et d’un jour à l’autre, tu es susceptible de repartir en Chasse. Donc, tu te dis : Comme elle cherche déjà des informations sur la mort du jour, elle pourrait en profiter pour ouvrir l’œil, au cas où elle tomberait sur une mention de ce fameux don.

— … Tu ferais ça ? Pourquoi ?

— Par gratitude ? Tu as pris ma défense dans l’écurie, ce jour-là. À moins que l’histoire de ta sœur ait ému mon petit cœur noir et ratatiné. Ou bien, je ne résiste pas au charme de tes beaux yeux gris.

— Peut-être aimes-tu simplement l’idée que j’aie une dette envers toi ? Comme Kaveh, Logan, et Dieu sait qui d’autre ?”

» Elle m’a alors gratifié de son premier franc sourire de la nuit. “Tu sais, plongeon dans les cabinets à part, tu es plutôt malin pour un cul-terreux.”

» J’ai de nouveau levé les yeux au ciel. “Pourquoi ai-je l’impression de conclure un pacte avec le diable ?

— Oh, je suis deux fois plus retorse que lui, Gabriel de León. Mais nous n’irons pas plus loin, tant que tu ne me l’auras pas demandé poliment.

— Qu’est-ce que tu attends de moi au juste ?

— Dis : s’il te plaît.”

» Je l’ai observée, là, dans l’obscurité. Une fois encore, le sentiment qu’Astrid Rennier jouait avec moi m’a frappé. À Lorson, un regard appuyé m’avait souvent suffi pour gagner les faveurs de la plupart des filles de mon village. Avec Astrid, je me faisais l’effet d’une souris bien dodue tentant de passer un marché avec un chat particulièrement affamé.

» Mais elle disait vrai. Seul, je n’y arriverais jamais. Mettant un genou à terre, je lui ai donc pris la main. De nouveau, mes lèvres ont effleuré ses doigts.

» “S’il te plaît, Majesté.

— Majesté ?” s’est-elle moquée.

» J’ai haussé les épaules. “Tu es une foutue reine, oui ou non ?”

» Elle m’a regardé dans les yeux, son sourire faisant briller les siens.

» “Oui. Nous allons vraiment nous entendre à merveille.” »

Remplissant son verre, Gabriel se tut, plongé dans des souvenirs que même le vin n’avait pas émoussés. Un regard d’ange, un sourire diabolique. Une flamme à laquelle il craignait de se brûler en s’y attardant trop. Pourtant, il s’y accrocha, tant qu’il le pouvait.

« De León ? demanda enfin Jean-François.

— Nous sommes restés là pendant des heures, reprit-il, ses yeux gris pâle revenant au présent. À lire en silence. C’est curieux, tout ce qu’on peut apprendre sur une personne, juste en s’asseyant ensemble et en fermant sa putain de bouche. Astrid Rennier lisait vite et dans au moins une douzaine de langues. Elle se tenait le dos droit, avec le maintien d’une dame bien née, mais elle jurait pire qu’une bande de marins dans une taverne de l’Ossway. Et elle se rongeait les ongles comme une jeune fille avec beaucoup trop de secrets.

» Son observation s’est révélée juste. La plupart des ouvrages de la section interdite ressemblaient aux divagations de fanatiques hallucinés. Mes recherches prendraient vraisemblablement des mois, mais il en fallait plus pour me décourager. Environ une heure avant l’aube, Astrid Rennier et moi avons pris congé l’un de l’autre.

» “Dieudemain, initié.

— Reviendras-tu ce soir, sœur novice ?”

» Astrid a souri. “Mon charme est donc si puissant ?

— J’ai l’intention de tirer tout ça au clair au plus vite.”

» Elle a incliné la tête. “Je sors fumer en catimini presque toutes les nuits. Si tu me trouves impossible maintenant, tu devrais me voir au bout de quelques jours sans ma pipe. J’arrive autour de minuit. Si tu espères me revoir, puis-je te suggérer de grimper par le toit en rentrant ? Les tuiles du monastère sont vieilles. Elles se détachent facilement.

— Merci, Majesté, ai-je répondu en saluant. Que Dieu t’accompagne.”

» Elle a fait une révérence, comme une dame à la cour. “Toi aussi, initié.”

» Sans rien d’autre à nous dire, nous nous sommes esquivés par l’entrée principale, et Astrid a bien fermé la porte derrière nous. J’ignorais où elle s’était procuré la clé, mais j’avais le sentiment qu’elle me mentirait si je le lui demandais. À la sortie de la bibliothèque, le vent glacial s’est glissé sous mon manteau, alors que nous nous séparions.

» Les cloches de la cathédrale ont sonné l’heure du réveil pour les frères des cuisines et du grenier. J’avais déjà trop traîné : une pelle et une brouette m’attendaient à l’écurie. Près de la plateforme du monte-charge, Logan se profilait à la lumière de sa lanterne. Traversant le monastère, je me suis approché, comme si j’arrivais des baraques.

» “Bellaube, mon gars, a grogné le frère portier avec son accent de l’Ossway.

— Dieudemain, frère portier. Je dois descendre pour…

— Oui, oui, Greyhand m’en a parlé. Ta première Chasse n’a apparemment pas été de tout repos. C’est jamais facile, avec les Morts. Mais tomber sur des gosses… C’est moche.” Il a craché sur le treuil et l’a débloqué. “Et pour ton prochain tatouage, tu as déjà décidé quelque chose ?”

» J’ai haussé les épaules, montant à bord de la plateforme élévatrice. Un picotement m’a parcouru la peau alors que je me demandais si Astrid manipulerait de nouveau les aiguilles. “Presque.

— En tout cas, je te félicite, mon gars. Tout le monde ne revient pas de l’épreuve de la Chasse. N’écoute pas ce que ces autres morveux racontent sur toi dans ton dos. Même si ton sang est aussi clair que de la piquette sūdhaemie, et que tu viens d’une famille de baiseurs de moutons du Nordlund, tu accomplis l’œuvre de Dieu. À ta mort, je dirai une prière sur ta tombe, promis.

— … Merci, frère portier.

— De rien, mon gars.”

» Logan m’a gratifié d’un sourire tout en dents et m’a fait descendre vers la vallée toujours plongée dans l’obscurité et enveloppée d’un linceul de brume glaciale. La plateforme a touché le sol avec un bruit lourd et sourd. En temps normal, Kaspar et Kaveh étaient déjà au travail, mais Greyhand avait informé les palefreniers de ma punition. Devant l’écurie, une pelle et une brouette m’attendaient dans la neige, avec un mot épinglé à la lanterne éteinte posée dans la brouette.

» “C’EST OUVERT. DE RETOUR APRÈS LE PETIT-

DÉJEUNER. MERCI ! – K & K”

» Jurant entre mes dents, j’ai accroché la lanterne et poussé la brouette à l’intérieur, dans un grincement de portes. J’ai pris le temps de saluer Justice, le serrant longuement dans mes bras et lui offrant un des morceaux de sucre qu’il aimait tant.

» Puis, j’ai craché dans mes paumes et je me suis mis à pelleter la merde. »

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