L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 91 sur 103

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L’empire du vampire T1

XVII - Une épaule pour pleurer

 XVII 

Une épaule pour pleurer

 

« “ a tête est enfoncée si profond dans ton cul que cette bosse T

dans ta gorge est probablement ton putain de nez !

— Tu ne peux pas partir, Dior.

— Comment je pourrais rester, Gabriel ?”

» Nous avons échangé des regards noirs. Un feu flambait dans la cheminée de ma chambre, les rideaux ouverts laissaient voir la nuit au-dehors et, dans la cour, la chapelle où je m’étais marié. Au-delà, des braséros brûlaient sur le mur d’enceinte d’Aveléne, éclairant les braves qui montaient la garde. Mais de temps à autre, l’une de ces âmes courageuses levait une mine rembrunie en direction du château, ou marmonnait quelques mots à un camarade. Nul besoin de les entendre pour se douter de ce qu’ils se disaient, pour sentir leur peur. Mais je m’en moquais.

» “En abandonnant la protection de ces murs, tu offres à ce fils de pute exactement ce qu’il désire. Autant te nouer un joli nœud autour de la gorge et te livrer toi-même au roi éternel !

— Je ne peux pas demander à ces gens de mourir pour moi, Gabe !

— Tu n’as rien à demander ! Aaron est leur commandant ! Ce sont des soldats, c’est leur métier !

— Ce ne sont pas des soldats ! Ce sont des pères et des mères ! Des fils et des filles ! Tu as entendu le sort que Danton leur réserve s’ils s’opposent à lui !

— Il profère ces menaces pour ne pas avoir à livrer bataille. S’il parvient à les convaincre de te livrer, il ne prendra aucun risque ! J’ai passé la moitié de ma vie à tuer des vampires, et je peux t’affirmer que personne n’a plus peur de mourir que des monstres à la vie éternelle !

— Raconte ça aux gens qui vont mourir sur ces remparts.

— Bon sang de Rédempteur, est-ce que tu vas m’écouter ? Tu as vu les défenses qu’Aaron et Baptiste ont bâties. Toutes ces pourritures jusqu’à la dernière font dans leur froc à l’idée d’attaquer. Danton cherche à te faire douter ! Il veut que quelqu’un craque !

— Et qui dit que personne ne le fera ? Penses-tu qu’aux yeux de ces gens, je suis plus importante que leurs propres enfants ? Si ça se trouve, ils se préparent déjà à me livrer, qu’est-ce que tu en sais ?

— Qu’ils essaient, ai-je grogné, la main sur la poignée de Cendreuse. Je les attends, putain.

— Je ne vais pas rester cachée là-haut, comme un lapin dans son terrier, pendant que des inconnus mettent leurs vies en danger pour moi !

— Et où iras-tu, alors ? ai-je demandé. À pied, dans la neige ? San Michon est encore à près de trois cents kilomètres, plus haut sur la Mère. Tu n’en auras pas parcouru trente avant qu’ils te rattrapent !

— Je ne sais pas, c’est toi l’expert !

— Tout juste ! Et je te dis que l’endroit le plus sûr pour toi est exactement là où tu es !

— Pas question ! Assez de sang a été versé à cause de moi ! Saoirse, Chloe, Bel, Rafa.” Sa voix s’est brisée, et Dior s’est détournée de moi pour fixer les flammes. “Sainte Viergemère… tu n’as pas vu ce qu’ils… ce qu’ils lui ont fait ?”

» Ma voix a baissé, ma colère est tombée. “… Si, bien sûr.”

» Regardant par la fenêtre, j’ai aperçu une forme pâle se mouvoir dans l’obscurité. Des effluves d’eau de rose et de clochettes d’argent flottaient dans l’air.

» “C’est leur façon de faire, Dior, ai-je chuchoté. Ils te font souffrir à travers les gens qui te sont chers.”

» Je la voyais dehors, à présent, qui m’attendait. Elle semblait immergée dans une eau noire, les bras grands ouverts, ses ongles effleurant la vitre. Pâle comme un clair de lune. Froide comme la mort. Aucun souffle sur la fenêtre, alors qu’elle flottait plus près.

» “Mon lion.”

» Je lui ai tourné le dos, pour faire face à Dior, à côté du feu. “Je ne veux pas avoir davantage de sang sur les mains, Gabriel, a-t-elle déclaré. Je ne peux pas demander à ces gens de mourir pour moi. Je m’y refuse.

— C’est la guerre, Dior. Le peuple meurt de faim pour que les soldats aient de quoi manger. Les soldats saignent pour que les généraux remportent des victoires. Les généraux tombent pour que les empereurs conservent leurs trônes. Il en a toujours été ainsi.

— Je ne suis ni un soldat, ni un général, ni un empereur.

— Tu es le Saint-Graal de San Michon.

— Mais tu n’y crois même pas ! Là n’est pas la question, Gabe, et tu le sais !

— Ce que je sais, c’est que tu dois arrêter de te comporter comme une gamine ! ai-je crié. Parce que, si tu es vraiment ce que croyait Chloe, tu n’es pas au bout de tes peines ! Tu peux trouver ça injuste, mal même, mais, sur l’échiquier, certaines pièces comptent plus que d’autres ! Peu importe le nombre de pions perdus à la fin de la partie, du moment que c’est toi qui gagnes !”

» Dior m’a regardé intensément, la lumière des flammes se reflétant dans ses yeux.

» “Piètre réconfort pour la femme du pion, j’en suis sûre. Ou son mari.”

» La gorge serrée, elle a jeté un coup d’œil au tatouage sur mes mains.

» “… Ou son père.”

» Je me suis renfrogné. “Qu’est-ce que tu…

— Je vous ai entendus, Aaron et toi, dans la chapelle.” Elle avait cessé d’arpenter la chambre à présent, sa silhouette se détachait sur la danse des flammes. “J’ai compris ce que Danton tentait de dire, quand il a découvert que j’étais une fille…” Elle a secoué la tête, les yeux brillants de larmes. “Oh, de León, pas une autre ? Tu en as déjà perd…

— Qui écoute un Mort connaîtra sa langue, ai-je grogné.

— Tu as dit qu’elles étaient à la maison. Astrid et Patience.

— Elles y sont.

— Alors, qu’est-ce que tu fais là ?

— Si tu as écouté aux portes, tu connais la réponse.

— Tu vas tuer le roi éternel.

— Exact.

— Mais pourquoi ? Cette guerre n’est plus la tienne depuis longtemps.” Elle a serré les dents, ses lèvres tremblaient. “Je suis navrée, Gabriel. Sincèrement. Mais ce n’est pas juste.

— Juste ? Qu’est-ce qui…

— Je comprends mieux maintenant pourquoi tu cherches à me protéger à tout prix, alors que tu te fichais bien de moi avant. Tu as changé de comportement en apprenant que j’étais une fille.” Elle avait les joues baignées de larmes à présent. “Je regrette, mais tu ne peux pas me demander ça. Je ne suis pas ta fille. Je ne comblerai jamais le vide qu’elle et ta femme ont laissé.”

» Je serrais les poings sur les côtés. Son ombre pâle se pressait contre la vitre derrière moi. Sa voix murmurait dans ma tête.

» “Ne l’écoute pas, mon amour…

— Je ne…

— Tu as menti à Aaron, a ajouté Dior d’une voix étranglée. Je sais ce qui s’est passé.

— Ne va pas là où je ne pourrai pas te suivre…”

» Je me suis retourné vers la fenêtre, l’ombre qui flottait dans la nuit. Sa peau avait la pâleur des étoiles dans un ciel d’autrefois, sa beauté était celle des hivers sans printemps et des aubes sombres. Mon cœur souffrait de la voir – le genre de blessure effrayante, presque insupportable, mais toujours préférable au vide creusé en la mettant derrière soi.

» “Dis-moi que tu m’aimes”, a-t-elle supplié.

» Je me suis retourné vers Dior, la mâchoire serrée. “Arrête ça immédiatement.

— Le pire jour de ta vie, a-t-elle insisté. Le jour où il vous a trouvés. C’est pour ça que tu es parti, pour ça que tu as parcouru tout ce chemin. Pour ça que tu bois et que tu as perdu la foi. Ça explique tout. Ce n’est pas pour moi, mais pour elles, Gabe. Astrid et Patience.

— Promets-moi de ne jamais me quitter.

— Astrid et Patience sont à la maison, Dior.

— Je sais. Je sais qu’elles y sont.”

» Elle a pris une profonde inspiration, les joues sillonnées de larmes. Des yeux capables de voir la misère du monde, et un cœur qui voulait la soulager. Mais elle ne pouvait rien pour moi. Ni elle ni personne.

» “C’est là que tu les as enterrées, Gabriel.”

» Ces mots m’ont fait l’effet d’un coup de poignard dans la poitrine. J’ai serré les dents si fort que j’ai eu peur de les entendre se fêler. Un tambour de guerre cognait entre mes tempes, mon cœur battait la chamade. Je me suis retourné vers l’ombre qui me regardait de l’autre côté de la vitre. Ses yeux implorants, ses longs cheveux flottant autour d’elle tels des rubans de soie.

» “Non, a-t-elle supplié. Ne m’abandonne pas, mon amour…”

» Le goût amer de la trahison en bouche, j’ai senti une fureur incandescente m’envahir. J’ai regardé l’épée à ma taille, cette dame argentée sur la garde. Arrachant Cendreuse à son fourreau, j’ai brandi la lame d’acier stellaire, qui a brillé à la lumière des flammes.

» “Tu lui as dit ?”

» Jamais, Gabriel… j… jamais.

» “Tu parles d’elles au passé, Gabe, a chuchoté Dior. Dans ton sommeil aussi, tout le temps. De ce jour. Le pire jour de ta vie.

— Tais-toi”, ai-je dit à voix basse.

» Gabriel, p… pose-moi. Tu es bouleversé, bouleversé.

» “Gabe, je suis désolée. Je ne voulais pas te faire de peine…

— Mon lion… s’il te plaît…

— La ferme.”

» Réfléchis bien à ce que tu fais. Pense à ce qu’elle…

» “Je t’entends lui parler, parfois. Je sais que ça soul…

— Tu as promis de ne jamais me quitter. Tu…

— LA FERME !”

» Hurlant à tue-tête, je me suis retourné et j’ai lancé avec violence la lame contre la fenêtre. La vitre a volé en éclats, l’épée entraînant une pluie d’un million de fragments scintillants dans sa chute. Le vent a soufflé à travers les carreaux fracassés, tandis que je tombais à genoux, scrutant l’obscurité où elle n’avait jamais été.

» Parce qu’elle était à la maison.

» Où serait-elle sinon ?

» J’ai senti se fissurer le barrage érigé en moi, à force de déni, d’alcool et de sanctus. Tout plutôt que d’affronter la vérité. Par la fenêtre brisée, j’ai contemplé le trou qu’elle avait laissé derrière elle. J’ai senti Dior s’agenouiller à côté de moi, sans se soucier des éclats de verre, alors qu’elle glissait ses doigts entre les miens. Mes crocs avaient déchiré mes lèvres, j’avais du sang dans la bouche, un rideau de cheveux autour de mon visage. Me pliant en deux, j’ai tenté de tout garder en moi.

» “Je ne veux pas te faire de la peine, Gabriel, a chuchoté Dior. Je sais ce qu’elles représentaient pour toi. Mais je ne peux pas laisser les gens d’Aveléne se sacrifier pour moi parce que tu crains de perdre de nouveau un être cher. Je ne peux pas être celle que tu veux que je sois. Mais je suis ton amie. Et je peux être plus qu’une colline où mourir.

— Qu’y a-t-il d’autre ? ai-je chuchoté.

— Une épaule pour pleurer, a-t-elle dit, comme si la réponse allait de soi. Si tu en as envie. Je ne suis pas là pour juger.”

» J’ai senti les mots derrière mes dents, ai tenté vainement de les ravaler.

» Dire les choses leur donnerait une réalité.

» Dire les choses m’obligerait à les revivre.

» Pourtant…

» Pourtant.

» J’ai parlé. »

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