L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 2 sur 103

Pages du PDF

L’empire du vampire T1

Livre un - La mort des jours

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com

 

 I 

 

Chiens et chats

 

« out a commencé par un terrier de lapin », dit Gabriel. T

Le dernier saint d’argent regarda la flamme vacillante de la lanterne, comme s’il y retrouvait des visages morts depuis longtemps. Un soupçon de fumée rouge s’attardait dans l’air, et il entendait chaque fil de la mèche brûler sur une mélodie différente. Les années écoulées entre cette époque lointaine et le présent semblèrent se résumer à quelques minutes dans son esprit, vibrant de l’hymne du sang.

« Ça paraît drôle, avec le recul, soupira-t-il. J’ai laissé derrière moi un tas de cendres aussi haut que le ciel. Des cathédrales en flammes, des cités en ruine, et des tombes débordantes de justes et d’impies, et c’est là que tout a commencé. » Il secoua la tête avec incrédulité. « Juste un petit trou dans la terre.

» Ce n’est pas le souvenir qu’en gardera la mémoire collective, bien sûr. Les bardes n’auront de cesse de revenir sur la prophétie, tandis que les prêtres débiteront leurs idioties sur les plans du Tout-Puissant. Mais je n’ai jamais croisé de barde qui ne soit pas un menteur. Ni de saint homme qui ne soit une canaille.

— Vous avez pourtant vous-même appartenu à un saint ordre », lui rappela Jean-François.

Gabriel de León rencontra le regard du monstre avec un vague sourire.

« La nuit ne devait pas tomber avant deux bonnes heures, quand Dieu a décidé de pisser dans ma soupe. Les gens du coin avaient démoli le pont sur la Keff, m’obligeant à pousser plus au sud, pour traverser à gué, du côté de Dhahaeth. C’était une région difficile, mais Justice avait…

— Je vous arrête, chevalier. » Le marquis Jean-François du Sang Chastain leva une main, plaçant sa plume entre les pages. « Ce n’est pas ce que nous attendons de vous. »

Gabriel plissa les yeux. « Non ?

— Non, répondit le vampire. Je vous l’ai dit, cette histoire est la vôtre, celle de celui que vous êtes. Comment tout est arrivé. Un récit a un début, un milieu et une fin. Dans cet ordre.

— Si vous en avez après le Graal, tout a commencé par un terrier de lapin.

— Ce témoignage sera lu longtemps après que vous aurez engraissé les vers. Ne précipitez pas les choses. » Jean-François fit un signe d’une de ses mains fines. « Je suis né, j’ai grandi…

— Je suis né à Lorson, un trou perdu. Fils de forgeron. Aîné d’une fratrie de trois. Je n’avais rien de particulier. »

Le vampire le toisa, des bottes au front. « Vous et moi savons que cette dernière affirmation est fausse.

— Vous pensez me connaître ? Croyez-moi, tout ce que vous imaginez savoir de moi tiendrait dans un dé à coudre. »

La chose appelée Jean-François feignit un petit bâillement. « Éclairez ma lanterne, dans ce cas. Vos parents. Étaient-ils religieux ? »

Gabriel ouvrit la bouche, mais sa répartie cinglante mourut sur ses lèvres quand il vit le livre sur les genoux de Jean-François. Le sang-froid ne se contentait pas de noter tout ce qu’il lui disait. Sa vitesse surnaturelle lui permettait d’exploiter chaque pause pour avancer dans un dessin. Il avait presque terminé le profil de trois quarts d’un homme aux yeux gris hagards, aux épaules larges et aux longs cheveux, noirs comme la nuit. Un léger duvet repoussait déjà sur la mâchoire finement ciselée et striée de sang séché. Deux cicatrices sous l’œil droit, une plus courte que l’autre, donnaient l’impression qu’il pleurait. Gabriel n’eut aucun mal à reconnaître ce visage.

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com

 

C’était le sien, bien sûr.

« La ressemblance est frappante, observa-t-il.

— Merci, murmura le monstre.

— Faites-vous également des portraits de sangsues ? Ce ne doit pas être commode de se rappeler son apparence, quand les miroirs eux-mêmes refusent de s’abaisser à afficher votre reflet.

— Vous gaspillez votre venin avec moi, chevalier. Cessez donc vos enfantillages. »

Gabriel fixa le vampire du regard, se passant le bout d’un doigt sur la lèvre. Sous l’emprise de l’hymne du sang – ce cadeau ardent, vibrant, offert par la pipe qu’il venait de fumer –, chaque sensation se trouvait amplifiée par mille. Une puissance pluriséculaire coulait dans ses veines.

Il sentait la force que ça lui donnait, le courage qui l’accompagnait et l’avait porté à travers l’enfer d’Augustin, les flèches du Charbourg et les rangs de la Légion infinie. Bien qu’il ait conscience du caractère – ô combien – éphémère de ce phénomène, pour l’heure, Gabriel de León ne craignait rien ni personne.

« Tu vas hurler, espèce de sangsue, crois-moi. Et quand je t’aurai saignée comme un porc, je garderai ce que tu as de mieux à offrir pour le fumer pour plus tard. Alors, tu verras ce que vaut réellement ton immortalité. » Il fixa les yeux impassibles du monstre. « Et là, c’est assez venimeux pour vous ? »

Un sourire releva les lèvres de Jean-François. « On m’avait pourtant prévenu que vous aviez mauvais caractère.

— Intéressant. Moi, je n’ai jamais entendu parler de vous. »

Le sourire disparut lentement.

Après un long silence, le monstre reprit enfin :

« Votre père. Le forgeron. Était-il religieux ?

— C’était un ivrogne invétéré, avec un sourire à se faire damner une bonne sœur, et des poings auxquels même un ange aurait évité de se frotter.

— Comment dit-on déjà ? La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre…

— Je ne me rappelle pas vous avoir demandé votre opinion, sang-froid. »

Tout en parlant, le monstre remplissait les ombres autour des yeux de Gabriel. « Dites-m’en plus sur cet homme qui a élevé une légende. Quel était son nom ?

— Raphael.

— Le nom d’un de ces anges à qui il inspirait une telle crainte, alors. Tout comme vous.

— Et ça doit bien les faire chier.

— Comment vous entendiez-vous ?

— Comme un père et son fils, je suppose. Ce n’est que parvenu à l’âge d’homme que l’on comprend vraiment celui qui nous a élevé.

— Je ne saurais dire.

— Non. Vous n’êtes pas un homme. »

Le regard de la créature morte pétilla, alors qu’elle levait la tête. « La flatterie mène à tout.

— Ces mains d’une blancheur de lis, ces cheveux d’or… » Gabriel toisa le vampire, les yeux plissés. « Elidaeni de souche ?

— Si vous le dites », répondit Jean-François.

Gabriel hocha la tête. « Ce que vous devez savoir à propos de ma famille, vampire – avant qu’on en vienne aux choses sérieuses –, c’est que nous sommes des Nordiques. À l’est, d’où vous êtes originaire, vous êtes tous mignons comme des cœurs, bien sûr. Mais dans le Nordlund ? On fait des coriaces. Les vents du Don du Ciel y fendent l’air, telles des épées. C’est un pays sauvage, violent. Avant la paix d’Augustin, le Nordlund avait été envahi plus que n’importe quel autre royaume dans l’histoire de l’empire. Connaissez-vous la légende de Matteo et Elaina ?

— Bien sûr, rétorqua Jean-François en hochant la tête. Le prince guerrier du Nordlund, qui a épousé une reine elidaenie à l’époque reculée d’avant l’empire. Matteo aurait aimé Elaina avec la force de quatre hommes ordinaires. Et à leur mort, le Tout-Puissant en a fait des étoiles du firmament, pour qu’ils restent ensemble à jamais.

— C’est une version de l’histoire, dit Gabriel en souriant. Matteo aimait son Elaina d’un amour profond, d’accord. Mais dans le Nordlund, nous avons notre propre version. Elaina était réputée pour sa beauté dans les cinq royaumes, et chacun des quatre autres trônes envoya un prince demander sa main. Le premier jour, le prince du Talhost se présenta et lui offrit un troupeau de poneys de la toundra. Des bêtes magnifiques, aussi intelligentes que des chats et blanches comme les neiges de son pays. Le deuxième jour, le prince du Sūdhaem apporta à Elaina une couronne scintillante en cristallor extrait de ses montagnes. Le troisième jour, le prince de l’Ossway lui fit cadeau d’un bateau en serbois inestimable, pour lui faire traverser l’Étermer. Mais le prince Matteo était pauvre. Depuis sa naissance, le Nordlund avait subi les invasions successives du Talhost, du Sūdhaem et de l’Ossway. Il n’avait ni chevaux, ni couronne, ni bateau à offrir. Il jura simplement à Elaina de l’aimer avec la force de quatre hommes. Et pour prouver ce qu’il avançait, alors qu’il se tenait devant son trône et lui promettait son cœur, Matteo déposa aux pieds d’Elaina les cœurs des autres prétendants. Ces princes qui avaient envahi la terre de ses ancêtres. Quatre cœurs en tout. »

Le vampire se moqua.

« Est-ce votre manière de me prévenir que tous les hommes du Nord sont des fous meurtriers ?

— Je vous explique seulement que nous sommes un peuple passionné, répondit Gabriel. Pour le meilleur ou pour le pire. Pour connaître ma famille, pour me connaître, vous devez le savoir. Notre cœur l’emporte souvent sur notre raison.

— Revenons-en à votre père, dit Jean-François. Était-il aussi un homme passionné ?

— Oui. Mais pas pour le meilleur. Pas lui. Un mal le rongeait, jusqu’à la moelle. »

Le saint d’argent se pencha en avant, les coudes sur les genoux. Dans la cellule silencieuse, on n’entendait que les grattements de plume du sang-froid, pour son portrait, et le concert de chuchotements du vent.

« Il n’était pas aussi grand que moi, mais il était bâti comme un mur de brique. Il avait servi trois ans comme éclaireur dans l’armée de Philippe IV, avant la mort du vieil empereur. Mais il a été pris dans une avalanche, pendant une campagne dans les montagnes de l’Ossway. Il s’est cassé une jambe, qui n’a jamais guéri correctement. Alors, il s’est tourné vers le métier de forgeron. C’est en travaillant dans le donjon de la baronnie locale qu’il a fait la connaissance de ma mère. Une beauté aux cheveux de jais, digne et fière. Il n’a pas pu s’empêcher de tomber amoureux d’elle. Personne ne pouvait lui résister. La fille du baron en personne. La demoiselle de León.

— De León était le nom de votre mère ? Je croyais que les noms se transmettaient de père en fils, parmi ceux de votre espèce. Que les femmes renonçaient au leur au moment de leur mariage.

— Mes parents n’étaient pas mariés quand j’ai été conçu. »

Le vampire se couvrit la bouche de ses doigts fuselés. « Quel scandale !

— Mon grand-père était clairement de cet avis. Il a exigé que ma mère se débarrasse de moi, dès que c’est devenu visible, mais elle a refusé. Il l’a chassée, sous une pluie d’imprécations. Mais ma mère était un roc. Elle ne pliait devant personne.

— Comment s’appelait-elle ?

— Auriél.

— Ravissant.

— Comme elle. Et même un trou perdu comme Lorson n’a pas réussi à ternir sa beauté. Elle et mon père se sont installés là-bas avec presque rien, à part ce qu’ils avaient sur le dos. Elle m’a donné naissance dans l’église du village, parce que leur maison n’avait pas encore de toit. Un an plus tard, ma sœur Amélie est née. Et après, ma petite sœur Celene. Ma mère et mon père étaient mariés à ce moment-là, mes sœurs ont donc pris son nom à lui – Castia. Quand j’ai demandé à mon père s’il voulait que j’en fasse autant, il m’a répondu que non. Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Ça, et sa façon de me traiter. »

Les doigts de Gabriel suivirent la trajectoire d’une fine cicatrice, en bas de son menton, le regard distrait.

« Un souvenir de ces poings auxquels même un ange aurait évité de se frotter ? » murmura Jean-François.

Gabriel hocha la tête. « Comme je l’ai dit : Raphael Castia était un homme passionné. Et ses passions ont fini par prendre le dessus. Ma mère était une femme pieuse. Elle nous a élevés dans la Foi unique, l’amour du Tout-Puissant et de la Viergemère. Mais son amour à lui était de nature différente.

» Un mal le rongeait, je le sais à présent. Il n’est resté dans l’armée que trois années, mais il a gardé cette guerre en lui jusqu’à la fin de ses jours. Il n’a plus jamais croisé la route d’une bouteille, dont il ne se hâtait pas de voir le fond. N’a jamais dit non à une jolie fille. Honnêtement, nous préférions tous ses indiscrétions. Quand il partait courir la gueuse, il disparaissait simplement un jour ou deux. Mais s’il restait à la maison et se mettait à boire… c’était comme de vivre à proximité d’un baril de poudre. Il suffisait d’une étincelle.

» Un jour, il m’a brisé un manche de hache sur le dos : je ne coupais pas le bois assez vite à son goût. Il m’a cassé quelques côtes à coups de poing, quand j’ai oublié d’aller chercher de l’eau au puits. Il n’a jamais levé la main sur ma mère, Amélie ou Celene, pas une seule fois. Mais je connaissais ses poings comme mon propre nom. J’ai longtemps pensé que c’était sa manière de me montrer qu’il m’aimait.

» Le lendemain, c’était toujours le même refrain. Ma mère s’emportait contre lui, et mon père jurait sur Dieu et les Sept Martyrs de changer. Oh, il tenait parole. Il arrêtait de boire et nous étions de nouveau heureux pour un temps. Il m’emmenait à la chasse ou à la pêche, m’initiait au maniement de l’épée, comme il avait appris quand il était éclaireur, me donnait des astuces pour survivre en pleine nature. Faire prendre une flamme sur du bois humide. Marcher sans bruit sur des feuilles mortes. Fabriquer un piège qui ne tue pas le gibier. Et surtout, peut-être le plus important, il m’a appris à connaître la glace, la neige. Comment elle tombe. Comment elle tue. Se frappant sa fichue jambe cassée, il m’a parlé des tempêtes, des éblouissements, des avalanches. Nous dormions à la belle étoile dans les montagnes, comme un père normal l’aurait fait avec son fils.

» Mais ça ne durait jamais.

» “La guerre ne fait pas de toi un tueur, m’a-t-il dit un jour. C’est juste une clé qui ouvre une porte. Chaque homme a sa part de bête dans son sang, Gabriel. Tu peux l’affamer, la mettre en cage, la maudire. Mais au bout du compte, soit tu lui paies son dû, soit elle vient se servir.”

» Je me rappelle le jour de ma fête, pour mes 8 ans, assis à table, ma mère en train de nettoyer mon visage en sang. Elle m’adorait, malgré tout ce que lui avait coûté ma naissance. C’était une évidence pour moi, au même titre que la sensation du soleil sur ma peau. Je lui ai demandé pourquoi papa me détestait, alors qu’elle m’aimait autant. Ce jour-là, elle a croisé mon regard et a poussé un soupir qui montait des profondeurs de son cœur.

» “Tu lui ressembles tellement. Mon Dieu, tu es tout son portrait, Gabriel.” »

Le dernier saint d’argent tendit les jambes, jetant un coup d’œil au croquis du vampire.

« Curieusement, mon père était trapu, alors que j’étais déjà grand à l’époque. Il avait la peau hâlée, tandis que la mienne était d’une pâleur spectrale. Je reconnaissais le visage de ma mère dans la courbe de mes lèvres et le gris de mes yeux. Mais, en vérité, mon père et moi n’avions aucun trait en commun.

» Elle a enlevé sa bague – le seul trésor qu’elle avait emporté du donjon de son père. C’était un anneau en argent, avec les armoiries des de León ; deux lions flanquant un bouclier et deux épées croisées. Puis, elle l’a glissée à mon doigt et a serré ma main très fort.

» “Le sang des lions coule dans tes veines, m’a-t-elle dit à ce moment-là. Et un jour dans la peau d’un lion en vaut dix mille dans celle d’un agneau. N’oublie jamais que tu es mon fils. Mais il y a une soif en toi, à laquelle tu dois prendre garde, mon doux Gabriel. De crainte qu’elle ne te dévore complètement.”

— Une femme visiblement admirable, commenta Jean-François.

— Elle l’était. Elle marchait dans les ruelles boueuses de Lorson comme une grande dame dans les couloirs ornés de dorures de la cour impériale. Bien que je sois né bâtard, elle me disait de porter mon noble nom comme une couronne. De cracher mon venin à quiconque prétendait que je l’usurpais. Ma mère savait qui elle était, un atout redoutable. Savoir exactement qui vous êtes et exactement de quoi vous êtes capable. La plupart des gens appelleraient ça de l’arrogance, je suppose. Mais la plupart des gens sont foutrement idiots.

— Vos prêtres ne prêchent-ils pas, du haut de leur chaire, que la grâce se trouve dans l’humilité ? demanda Jean-François. Ne promettent-ils pas aux doux la terre en héritage ?

— J’ai vécu trente-cinq années avec le nom que m’a donné ma mère, sang-froid. Et pas une fois je n’ai vu les doux hériter de quoi que ce soit, à part les restes à la table des forts. »

Gabriel regarda par la fenêtre, en direction des montagnes. La nuit tombant, tel un pécheur à genoux. Les horreurs qui rôdaient librement dans l’obscurité. Les minuscules étincelles d’humanité, vacillant telles des bougies dans un vent insatiable, bientôt éteintes à tout jamais.

« D’ailleurs, qui serait assez con pour vouloir hériter de cette terre-là ? »

OceanofPDF.com