L’empire du vampire T1
X - Aucune fleur n'éclot
X
Aucune fleur n’éclot
« uatre jours plus tard, la tempête a passé son chemin, laissant Q
dans son sillage grisaille et désolation.
» Le choc de la révélation continuait de me peser, aussi lourd que l’épée brisée à ma ceinture. Chaque fois que je regardais Chloe et Dior, l’étrangeté de la situation me frappait plus fort. Au fil de mon existence, j’avais été témoin de ma part d’impossible. J’avais vu les remparts de châteaux se désagréger sous des coups de poing d’une force surnaturelle ; des monstres qui dansaient dans la peau de bêtes et portaient des visages d’homme ; les légions des Morts et les yeux d’un roi éternel, noirs et sans fond, plongés dans les miens.
» “J’ai l’éternité, mon garçon.”
» En fait, je n’avais jamais été confronté à l’impossible de cette manière. Je n’avais accepté d’accompagner Chloe que pour avoir une chance de coincer Danton. Mais je ne pouvais pas oublier ce que j’avais vu.
» Le matin où nous nous préparions à quitter Winfael, je suis sorti chercher Dior. Je l’ai de nouveau trouvé dans la cathédrale en ruine, les yeux levés vers le vitrail de San Michon, comme si cette fenêtre détenait la réponse à une question inexprimée. Un épais tapis de neige fraîche couvrait le sol et mon haleine flottait dans l’air froid. Je sentais ses blessures, en train de cicatriser, sous son cou bandé, là où il avait été mordu. Si miraculeux que soit son sang, il ne semblait pas capable de se guérir lui-même.
» Alors que j’entrais, il a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule. “Qu’est-ce que tu veux ?
— Chloe s’inquiète. Tu ne devrais pas te balader comme ça, sans personne.
— Tes conseils, je m’en bats les couilles, héros.
— Il y a quand même des jours où ce numéro de petit con doit devenir fatigant, même pour toi. Tu sais, Lachance, la plupart des gens auraient au moins la politesse de remercier l’homme qui leur a sauvé la vie.
— Si tu es juste venu pour m’emm…
— Je voulais te donner ça.”
» Il a regardé ma main tendue. Dans ma paume reposait une vieille fiole de sanctus, fumé depuis longtemps. Du sang frais remplissait le récipient en verre jusqu’au bouchon.
» “Je ne prends pas cette merde, qu’est-ce que…
— Ce n’est pas du sang de vampire. C’est le mien.” J’ai serré les dents, me renfrognant. “J’ai… des dons… que ne possèdent pas la plupart des demi-sang. Je ne les comprends pas tous. Mais si tu portes ça sur toi, je peux te sentir. Te suivre. Te retrouver, n’importe où dans l’empire.
— Et pourquoi ça m’intéresserait ?
— Si ce que Chloe a dit est vrai…
— Si ?” Il a croisé les bras en riant. “Tu sais, quand sœur Chloe et le père Rafa m’ont trouvé, j’avoue avoir eu besoin d’un certain temps pour croire ce qu’ils me racontaient. Avec l’enfance que j’ai eue, mieux vaut partir du principe que chaque rencontre cache un coup tordu. Tu ne peux qu’être agréablement surpris. Mais toi ? Tu as grandi avec tout ça. Les Martyrs, la Viergemère, le Rédempteur. Et qu’est-ce qui t’en reste ? Rien. Tu ne crois plus en rien.” Ignorant la fiole dans ma main, il a levé la tête, nos regards se sont croisés. “Je ne veux pas de ton sang, héros. Je ne veux pas que tu me suives. Fous le camp. Rentre chez toi, où t’attendent ta femme et ta mioche, ta bouteille et ta pipe. Et lâche-moi, putain, d’accord ?”
» Il a craché par terre. Puis, me bousculant d’un coup d’épaule, il est reparti vers la porte d’un pas raide.
» Nous nous sommes donc mis en route, tous les sept, sous la neige. Après avoir quitté Winfael, nous avons lentement pris la direction du nord-est. Assis derrière Chloe sur son cheval, Dior ruminait sa mauvaise humeur. Bien que ce petit merdeux ne m’inspire toujours pas le moindre attachement, je ne pouvais pas me voiler la face. La question continuait de me tarauder. Était-il possible que ce soit vrai ? Un descendant du fils de Dieu ?
» La fin de la mort du jour ? Là, à ma portée ?
» Chloe y croyait. Rafa et les autres. L’Inquisition. Sainte Viergemère, même Danton Voss y croyait. Autrement dit, son père aussi. Une fraction de l’enjeu commençait seulement à m’apparaître. Ce garçon n’était plus uniquement un appât accroché à mon hameçon. C’était plus important que moi, que tout.
» Je sentais de sinistres courants autour de nous, si profonds que j’avais encore du mal à les distinguer clairement. J’ai de nouveau pensé à cette haut-sang énigmatique qui nous avait abordés à la tour de guet à l’extérieur de Dhahaeth. Cheveux bleu nuit et lame sanglante, yeux morts plissés, alors qu’elle tendait sa main au garçon. “Ssssuis-nous, mon enfant. Ou meurs.”
» Beaucoup trop de mystères à mon goût…
» “Cette garce de sang-froid avec le masque et la belle redingote rouge, ai-je lancé au groupe, celle que Rafa a repoussée avec sa roue, l’un d’entre vous l’avait-il déjà vue avant ?”
» Tout le monde a secoué la tête en silence.
» “Pourquoi cette question, chevalier ?” a répondu Rafa.
» J’ai regardé la neige qui tombait derrière nous. “Danton aura trouvé un moyen de traverser le fleuve maintenant. La tempête nous a fait perdre deux jours. Et l’Inquisition ne nous lâchera pas comme ça. Je m’interroge sur le rôle de cette haut-sang. Pas une amie de notre roi éternel, je parie.”
» Bellamy a incliné la tête. “L’ennemi de mon ennemi…
— … est juste un ennemi de plus, Bouchette. Je me demande simplement lequel nous rendra visite le premier.
— Personnellement, je demeure persuadé que nous devrions d’abord faire un crochet par San Guillaume, a dit Rafa. L’abbé a peut-être reçu la réponse du pontifex Gascoigne. Pour ce que nous en savons, une armée aux couleurs de Sa Sainteté nous attend pour nous escorter jusqu’à San Michon.
— Pour ce que nous en savons, le pontifex aura déclaré que notre histoire est une hérésie, a répondu Bellamy.
— Pendant les nuits passées, l’Église dominée par la peur a parfois laissé son zèle l’égarer, je ne le nie pas.” Rafa a hoché la tête. “Mais le pontifex Gascoigne est un homme bon. Il a presque vidé les coffres de l’Église pour nourrir les déshérités qui ont afflué à Augustin, après la mort du jour. C’est un saint homme, un véritable serviteur de Dieu.
— Croyez-moi, mon père, ai-je répliqué avec un rire moqueur. Il est comme tous les politiciens que j’ai connus, son habit ecclésiastique ne change rien à l’affaire.”
» Le prêtre m’a ignoré, reportant son attention sur Chloe. “Nous devrions prendre la direction de San Guillaume, ma sœur.
— Un capitaine, une route”, a répondu celle-ci.
» Rafa a pincé les lèvres, mais il s’est tu et a gardé ses objections pour lui.
» “Pourquoi tiens-tu tellement à retourner à San Michon, Chlo ? ai-je demandé.
— C’est l’endroit le plus sûr pour Dior, dans tout l’empire. Mais ce n’est pas seulement pour les saints d’argent. San Michon a sa bibliothèque. La section interdite, les secrets qu’elle renferme. Les mots sont nos armes les plus puissantes dans cette guerre, Gabe. Ce n’est pas juste l’histoire d’Esan. La prophétie parle d’une façon de mettre fin à la mort du jour, et je crois l’avoir trouvée.” Elle a regardé le garçon assis derrière elle, et ses yeux ont brillé comme si elle contemplait le Rédempteur réincarné.
» Avec adoration.
» Conviction.
» “Dior va tous nous sauver.”
» Il a souri, mais j’ai vu de l’incertitude dans ses yeux. En dépit de la ferveur de Chloe, et de l’attitude du petit merdeux à mon égard, lui-même continuait manifestement à se poser des questions. Pour un gamin de son âge qui n’avait rien demandé, il se retrouvait avec un sacré fardeau sur les épaules. Il s’en sortait d’ailleurs plutôt bien. Mais quand il a croisé mon regard, j’ai vu le sien se durcir.
» “Qu’est-ce que tu regardes comme ça, héros ?”
» J’ai secoué la tête en soupirant.
» Toujours le même odieux petit connard…
» Nous avons chevauché des journées entières vers le nord, dans un froid de plus en plus mordant. Cette partie de l’Ossway semblait complètement abandonnée, les gens ayant fui vers le sud, après la chute de dún Cuinn. Nous sommes passés à proximité de fermes en ruine et de tavernes délabrées au bord de la route, avons traversé des villes fantômes, totalement vides, à l’exception des rats. Ces sales bêtes grouillaient, chaque jour plus féroces, plus grasses, sur les cadavres et tout ce que les habitants n’avaient pas emporté. Je savais pourquoi la population avait décidé de laisser pourrir cet endroit. Sans Laerd Lady pour les protéger, ils devenaient des proies faciles. Encore une partie de l’empire de perdue. Un joyau de plus arraché à la couronne bien présomptueuse d’Alexandre. »
Le dernier saint d’argent renversa la tête, jusqu’à faire craquer les vertèbres de son cou, puis il descendit le reste de son vin. Jean-François leva les yeux de son manuscrit.
« Laerd Lady ? » demanda le vampire.
Gabriel hocha la tête, remplissant son verre. « L’Ossway était une nation matriarcale. Avant que le Sang Dyvok vienne y foutre un sacré bordel et cause les ravages que l’on connaît, en tout cas. Toute la région appartenait à l’Empire elidaeni depuis des siècles, bien sûr. En théorie, Alexandre III était le seul maître. Mais des femmes continuaient de régner sur des fiefs individuels, des clans dont elles dirigeaient le conseil. Les maris issus d’autres clans adoptaient le nom de la matriarche au moment du mariage.
— Une société vraiment évoluée, apparemment, murmura le vampire.
— Tout le monde n’était pas de cet avis. Cette pratique trouvait ses racines dans l’adoration des anciens dieux. Un culte féminin de la nature, de la Chasse et des lunes, appelé Fiáin. Mais, avec le temps, la sainte Église a fini par extirper le paganisme des Ossiens. Quelques traditions ont survécu. À la guerre, des femmes ont continué à se battre aux côtés des hommes. Elles ont également gardé le contrôle du foyer. Mais après les Guerres de la Foi, le culte de la Viergemère a supplanté le Fiáin. Plus d’églises et d’abbayes lui étaient consacrées en Ossway que partout ailleurs dans l’empire. »
Gabriel se laissa aller en arrière dans son fauteuil, but une gorgée de vin.
« Les vieilles pratiques n’ont réellement survécu que dans les régions les plus isolées. La religion de l’Ancien Monde. Le Fiáin. Les Chasses sauvages. La sorcellerie des forêts. Tout ça restait suffisamment anecdotique pour que la plupart des gens n’y voient que du folklore. Mais les saints d’argent n’étaient pas dupes. Même avant la mort du jour, il existait des endroits de l’Ossway où il valait mieux qu’un homme ne traîne pas la nuit. Dans les montagnes, quelques clans continuaient de prendre toutes ces foutaises très au sérieux.
— À l’instar des Dúnnsair ? » demanda Jean-François.
Gabriel hocha la tête. « Les Dúnnsair faisaient partie du lot.
— Votre amie Saoirse… était-elle une de leurs sorcières ?
— Eh bien… » Gabriel haussa les épaules. « Il y a magie et magie . Mais bien que sa hache ne contienne pas une once d’argent, ça ne l’empêchait pas de fendre les Morts avec la même facilité que Philippe Ier changeait de maîtresse. Et elle ne portait pas un tatouage sur le visage pour faire joli. L’encre a du pouvoir, sang-froid. Pas besoin d’être argentée pour ça.
» Dans la mesure du possible, nous passions la nuit en hauteur. Le temps se dégradait de jour en jour, mais d’une position surélevée, nous pourrions au moins repérer nos poursuivants. Hormis Phoebe et moi, personne n’y voyait dans l’obscurité, et l’usage de torches aurait été grotesque. Une fois installés, nous ne fermions pratiquement pas l’œil de la nuit. Sans feu pour cuisiner – trop risqué –, nos dîners prenaient l’allure de marches funèbres. Et le pire dans tout ça ? Ma grande peur ?
— Que Danton soit certainement déjà sur vos traces ? proposa Jean-François. Que vous ignoriez tout de cette mystérieuse haut-sang masquée, alors qu’elle semblait très bien vous connaître ? Que l’Inquisition n’ait donné aucun signe de vie depuis l’Ūmdir, bien qu’elle n’ait assurément pas abandonné la partie ?
— Non. » Le saint d’argent eut un rire moqueur. « J’allais bientôt manquer de vodka.
» J’étais assis dans les branches nues d’un vieux chêne, ma bouteille posée à côté de moi, jurant entre mes dents. L’arbre se trouvait dans un bosquet qui en comptait une douzaine, au sommet d’une colline rocailleuse. Un violent vent du nord soufflait, sans interruption ou presque, au point que les troncs avaient poussé de travers. Les branches enveloppées de vrilles d’asphyxia ressemblaient à des cheveux balayés par les bourrasques.
» “Putain, je hais cet endroit, ai-je grogné.
— Qu’est-ce que tu as là, chevalier ?”
» Étendu sur la branche au-dessus, Bellamy indiquait d’un signe de la tête le parchemin que je tenais. J’ombrais les territoires du Cuinn au charbon, le bout des doigts taché de noir. “Une vieille carte à moi, que je mets à jour. Je note les osselets qu’Alexandre a perdus dans cette partie.
— Sais-tu où nous sommes ?” a demandé Chloe, depuis l’arbre d’à côté.
» J’ai haussé les épaules, traçant une ligne sombre sur le parchemin. “Probablement plus très loin de la Dílaenn. Ça devrait redevenir plus facile, après avoir traversé. Mais où ? Je n’en suis pas sûr. Un pont existait autrefois, derrière la colline d’Haemun, mais j’ignore s’il est toujours debout.
— Nous pourrons le demander à Saoirse, quand elle reviendra”, a dit Chloe.
» Bellamy a frissonné, se retournant dans ses fourrures. “Mes amis, je dois reconnaître qu’en partant de la capitale il y a deux semaines, je n’imaginais pas me retrouver dans un endroit pareil. Non pas que je trouve à redire à la qualité de la compagnie, s’est-il hâté d’ajouter. Mais dans des nuits comme celle-là, Augustin me manque. Ses petits cafés et ses grands boulevards, les couples aux yeux de biche qui se promènent le long de ses canaux, bras dessus, bras dessous.” Il a changé de position sur sa branche et fait dégringoler un peu de neige sur ma tête. Il a poussé un soupir si profond qu’il semblait provenir de son âme. “Mon cœur se languit d’Augustin, et de ma divine impératrice.”
» Jetant un regard mauvais dans sa direction, j’ai balayé de la main la neige tombée sur mes cheveux. “Toi, tu connais Isabella ?
— Moi ?” Le barde a souri, ses jolis yeux bleus se perdant dans l’obscurité. “Je peux dire que je la sers, aussi fidèlement que n’importe quel chevalier ou demoiselle d’armes. Pour elle, j’ai écrit des chansons belles à en faire pleurer les anges. Mais la connaître ?” Il a secoué la tête. “Quel homme peut réellement affirmer cela à propos d’Isabella, chevalier ?”
» J’ai dévisagé Bellamy, avec son chapeau ridicule, sa barbe de trois jours toujours impeccable et ses yeux rêveurs. Soudain, il m’a paru terriblement jeune. Ils étaient tous si jeunes.
» “Au moins, tu as été à la capitale, a marmonné Dior, qui soufflait dans ses mains et les glissait sous ses aisselles. Moi, je ne l’ai même jamais vue.”
» Le barde s’est animé, son expression s’est éclaircie comme celle d’un prince vantant son royaume.
» “Nous la visiterons ensemble, mon ami.” Adoptant une voix grave et théâtrale, il a désigné le ciel d’un grand geste du bras. “Quand nous en aurons terminé avec cette aventure, je t’y emmènerai moi-même. Sœur Sauvage et le père Sa-Araki pourront aller se recueillir dans la cathédrale de Lumière, pendant que Mlle Saoirse se baignera dans la fontaine parfumée sous le pont des Fleurs – Dieu sait qu’elle en a besoin.” Il a adressé un clin d’œil au garçon, une lueur espiègle dans le regard. “Et toi, moi et le chevalier de León irons assister à un spectacle rue des Méchants.
— Il n’en est pas question, a réagi le père Rafa en se renfrognant.
— Pourquoi ? a voulu savoir Dior. Qu’est-ce que cette rue a de particulier ? Qu’est-ce qu’on y fait ?
— On y baise”, ai-je répondu, buvant une longue gorgée de vodka.
» Chloe m’a jeté un regard mauvais en faisant le signe de la roue. Bellamy a émis des bruits désapprobateurs et porté la main à son chapeau ridicule. “C’est un peu réducteur…
— C’est vrai, ai-je reconnu. On y trouve également pas mal de tripots, des revendeurs d’herbe à rêves, des fumeries et des burlesques. Mais aussi du sexe. Omniprésent. En fait, je parie que tu ne pourrais pas jeter un royal dans cette rue sans toucher quelqu’un qui offre ouvertement, cherche désespérément ou se livre avec enthousiasme à…
— Pour l’amour du ciel, Gabriel, tout le monde a compris !”
» Chloe avait le rouge aux joues, et je n’ai pas pu m’empêcher de lui faire un clin d’œil taquin. “Tu en es sûre, ma sœur ? Je n’imaginais pas que la section interdite de la bibliothèque renfermait des livres aussi osés.”
» Chloe s’est signée en me lançant un regard mauvais. Avec un petit rire, je me suis laissé aller en arrière sur ma branche, me demandant si je devais allumer une nouvelle pipe, ou attendre une heure de plus. Dior a fait la moue d’un air pensif, tandis que les joues de la sœur retrouvaient leur couleur normale.
» “As-tu toujours voulu être une religieuse, sœur Chloe ?”
» Levant les yeux vers Dior, ma vieille amie a respiré à fond. “Depuis l’enfance.
— As-tu…” Le gamin s’est éclairci la voix, hésitant. “Je veux dire, as-tu connu…
— Attention, mon garçon, ai-je grogné. Tu t’aventures dangereusement près des côtes d’une petite île où tu n’es pas le bienvenu.
— Il existe plusieurs sortes d’amour, Dior, a répondu Chloe. Si tu me demandes ce que je crois comprendre, j’ai renoncé à celui des hommes pour Dieu.
— Ça… Ça te manque ?
— Les lunes ne manquent pas à une femme qui n’a jamais vu la nuit.
— D’accord, mais… tu n’y penses jamais ?”
» Chloe m’a lancé un regard en coin. Nous avions tous deux conscience qu’elle mettait à présent le pied sur un terrain terriblement glissant. J’ai tout de même perçu une étincelle de colère froide, quand elle a répondu : “Le désir n’est pas un péché, sauf si nous y cédons. Mais je suis certaine que le père Rafa sera d’accord avec moi pour affirmer que l’amour de Dieu sustente au-delà de tout appétit terrestre.
— C’est vrai.” Le vieil homme a haussé les épaules. “Néanmoins, ça me manque.”
» Quatre têtes ont pivoté vers le prêtre, quatre paires de sourcils brusquement arqués vers le ciel.
» “Ça me manque, comme…” Il a fait un geste vague de la main, relevé ses lunettes sur l’arête de son nez et lancé un regard au barde. “Apportez votre aide à un vieil homme, Bellamy, voulez-vous ?
— Comme… la pluie manque au désert ?”
» Rafa a grimacé. “Un rien galvaudé.
— Comme le crépuscule manque à l’aube ?” Bellamy s’est redressé sur sa branche et a claqué des doigts. “Non… comme une femme à la poitrine généreuse…
— La ferme, Bouchette.”
» Dior regardait le prêtre avec un large sourire malicieux. “Père Rafa… vous avez…
— Je n’ai pas toujours porté l’habit, Dior.” Il a souri avec tendresse. “J’ai jadis été un jeune homme comme toi. J’ai même failli me marier.
— Comment s’appelait-elle, mon père ? a demandé Bellamy.
— Ailsa.” Le prêtre a scruté les ténèbres au-dessus de nous, soupirant son nom comme une fumée suave. “Une chasseresse qui vendait du vélin à San Guillaume. Je n’étais qu’un acolyte quand je l’ai rencontrée. Je n’avais pas prononcé mes vœux. Nous sommes tombés profondément amoureux. Ç’a été si soudain que j’ai eu la tentation de renoncer à tout ce pour quoi j’avais étudié. Mais Ailsa s’est aperçu de ma souffrance, de mon déchirement entre mon amour pour elle et mon amour pour Dieu. Elle m’a dit qu’aucune fleur n’éclot entre deux parterres. Comme je ne parvenais toujours pas à me décider, elle l’a fait pour moi. Un jour, après m’avoir dit au revoir, elle est repartie chasser et n’est jamais revenue à San Guillaume. Je l’ai cherchée. Pendant des mois, à des kilomètres à la ronde. Mais je n’ai jamais revu mon Ailsa.”
» Bellamy a reniflé, tendant la main vers son luth. “Aucune fleur n’éclot entre d…
— Putain, je ne te le conseille pas, Bouchette…
— C’est triste, a murmuré Dior en regardant le prêtre. Je suis désolé, Rafa.”
» Le vieil homme a souri. “C’était la volonté de Dieu. Si j’avais épousé Ailsa, sœur Chloe n’aurait jamais pris contact avec moi, et je ne t’aurais jamais trouvé, Dior – toi. En outre, elle a raison. L’amour de Dieu me nourrit, plus durable que n’importe quel équivalent mortel.” Il a serré la roue autour de son cou dans une main ridée et couverte de taches de vieillesse. “Cette chair n’en a plus pour longtemps, mon enfant. Mais l’amour de Dieu ne faiblit jamais, et c’est lui qui m’ouvrira les portes de son royaume éternel.
— Ça semble tout de même un peu sadique, non ?”
» Rafa m’a considéré avec indulgence. “Quoi donc, chevalier ?
— De vous donner des désirs, mais pas le droit de les assouvir ? Regardez, mais ne touchez pas ? Goûtez, mais n’avalez pas ? Pourquoi vous donner envie au départ de ce que vous ne pourrez pas avoir ?
— Pour mettre notre foi à l’épreuve, bien sûr. Pour juger si nous sommes dignes d’entrer au royaume des cieux.
— Mais Dieu n’est-il pas omniscient ? Il sait, avant même de vous soumettre à une épreuve, si vous allez ou non avoir la force de la subir. Et si vous succombez à votre désir ? Il vous condamne aux flammes de l’enfer. Il met tout en place pour vous faire échouer, et ensuite, il a le culot de critiquer son œuvre.
— Il n’appartient pas aux mortels de connaître les voies de Dieu.
— Le sage ne s’en prend pas à la lame, mon père, mais au forgeron.
— La bonté d’un parent est souvent cruelle. Vous avez une fille, n’est-ce pas ? Je suis prêt à parier les joyaux de la couronne contre un demi-royal que vous l’aimez plus que tout au monde.
— Bien sûr.
— Vous est-il arrivé de refuser quelque chose à votre chère Patience, quand elle était petite ? Des sucreries avant le dîner, en dépit de ses pleurs ? Vous avez sans doute eu à lui donner une tape sur les doigts, pour éviter qu’elle se brûle sur une flamme ? Elle ne l’a probablement pas compris sur le moment, mais cette douleur que vous lui infligiez avait pour origine votre amour absolu pour elle. Mais vous lui avez fait mal pour son propre bien.
— Quand j’étais gamin, les raclées de mon beau-père n’ont réussi à m’apprendre qu’une chose : le haïr.” J’ai lancé un regard mauvais à Rafa. “Il faut être un moins que rien pour lever le poing sur son enfant et appeler ça de l’amour. Et le pire des tyrans, pour exiger qu’on l’adore par-dessus tous les autres.” J’ai secoué la tête, toisant le vieil homme. “La roue que vous portez autour du cou ne vous tiendra pas chaud dans le noir, prêtre. Elle ne vous rendra jamais votre amour. Et bien qu’elle soit en argent, une nuit, vous finirez par prendre conscience de son peu de valeur réelle.”
» Dior m’a regardé alors, ses yeux bleus attirés par l’argent sur ma peau. Il a semblé sur le point de parler quand…
» “Chloe !”
» Dressant la tête en direction du cri, j’ai plissé les yeux dans l’obscurité. Phoebe courait en bondissant dans la neige à flanc de coteau, la lionne était juste une ombre sur le tapis gris. Et derrière elle…
» “Saoirse ?” a appelé Chloe, qui s’est assise sur sa branche.
» La guerrière venait vers nous en agitant les bras. J’ai rangé ma bouteille et mon plan, me suis laissé tomber de mon arbre et me suis précipité à sa rencontre. Alors qu’elle arrivait à ma hauteur, elle s’est pliée en deux, les mouvements de sa poitrine évoquant un soufflet. Elle semblait avoir couru sans s’arrêter depuis Alethe.
» “Des ennuis ?”
» Elle a hoché la tête en haletant. “Ton… b… beau… prince.”
» Un essaim de minuscules papillons froids a envahi mon ventre. “Danton.”
“Il est là, a dit Saoirse d’une voix entrecoupée. À quelques kilomètres au sud. Une douzaine d’hommes et de chevaux.
— Des chevaux ? s’est étonné Bellamy. Je croyais que les animaux craignaient les Morts.
— Le sang, lui ai-je expliqué. Bois-en trois fois en l’espace de trois nuits et tu deviendras l’esclave de la volonté de ton maître. Quelle que soit la peur qu’il t’inspire. À cette heure, Danton exerce probablement son emprise sur une centaine d’hommes et leurs montures.
— Pas autant.” Saoirse s’est redressée et a croisé le regard de Chloe. “Mais ils sont nombreux.
— Gabe ? a demandé Chloe. Qu’est-ce que tu en penses ?”
» J’ai observé ma vieille amie, debout dans la neige, les yeux écarquillés, avec sa petite bande hétéroclite : la guerrière, le barde, le prêtre et la bête. À part la sœur, je me moquais bien de ce qui pouvait leur arriver. Mais surtout, caché derrière elle comme si elle avait le pouvoir de le protéger de tous les maux se trouvait Dior.
» Mon appât.
» Il avait mené Danton jusqu’à moi. Comme je l’avais prévu. Et avec à peine une douzaine d’hommes à ses côtés, j’estimais avoir mes chances de serrer la gorge de ce salaud entre mes mains. J’avais envers sa famille une dette de sang. Et plus nous prolongerions notre fuite, plus Danton disposerait de temps pour rassembler une force que je ne pouvais pas espérer affronter. Crevards errants, mercenaires, haut-sang cherchant à entrer dans les bonnes grâces du roi éternel. Mieux valait frapper maintenant, avec une cartouchière encore pleine de bombes d’argent et la foi de deux vrais croyants pour l’aveugler. Je pouvais protéger Chloe. Que m’importait si les autres tombaient ? Qu’étaient ces gens pour moi ?
» Rien.
» Rien ni personne.
» Mais Dior. L’appât. Le sang. Badigeonné sur ces cous déchirés et refermant les plaies béantes. Brûlant dans le gosier en flammes de ces crevards. Depuis des années, j’étais persuadé de connaître la vérité. Il n’existait ni balle d’argent magique, ni prophétie divine, ni foutu calice sacré qui mettrait fin à ces ténèbres.
» Elles étaient notre présent, et notre avenir, pour l’éternité.
» N’est-ce pas ?
» Levant les yeux vers le ciel, j’ai tenté de me rappeler la sensation que procurait la vision des étoiles. J’en gardais un vague souvenir, de ma jeunesse – des diamants brillants dans un écrin céleste nocturne. Tout était noir à présent, avec seulement les croissants de lune rouges faiblards pour éclairer ma route. Mais pour la première fois depuis bien longtemps, je suis resté songeur.
» “Gabe ? s’est impatientée Chloe. On se bat ?
— Non, ai-je soupiré. On fuit.” »
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