L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 36 sur 103

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L’empire du vampire T1

XII - Une lettre de la famille

 XII 

Une lettre de la famille

 

« ’infirmerie de San Michon sentait les herbes médicinales, L

l’encens, et surtout, le vieux sang.

» Elle occupait le rez-de-chaussée du prieuré, les sœurs logeant au-dessus. Le hall était un espace ouvert imposant, inondé d’une lumière rouge profond qui entrait à flots par les hautes fenêtres voûtées. Des globes chymiques les secondaient au plafond. Des tapisseries pendaient aux murs – des portraits grandioses de la Viergemère et du Rédempteur nouveau-né, des anges de l’armée divine. Mais la cellule dans laquelle je me rétablissais était plus austère : murs blancs, lit moelleux, draps propres. Au-dessus de mon lit, Eloise, l’ange du châtiment, se tenait le visage entre les mains et pleurait des larmes de sang sur un beau vitrail.

» Sœur Esmeé régnait sur l’infirmerie, et c’est à ses soins attentionnés que m’avait confié Kaspar. Elle était énorme, avec des jambons en guise de mains. Elle semblait aussi peu à sa place dans un prieuré qu’une religieuse ordinaire le serait dans un bordel. »

Gabriel fit un vague geste de la main.

« Même s’il en faut pour tous les goûts, je suppose.

— Encore votre humour pour fille de joie, soupira Jean-François. Toujours très drôle.

— Allez vous faire foutre », suggéra gaiement Gabriel, qui leva son verre de Monét.

« Je pense que vous avez assez bu, chevalier.

— Et moi, je pense que vous êtes terriblement mal placé pour sermonner un homme à propos de son penchant pour la boisson, vampire. » Gabriel se laissa aller en arrière dans son fauteuil, avalant une longue gorgée. « L’attaque de l’écurie avait eu lieu des heures plus tôt, et mes os se ressoudaient. Mais les perforations infligées par ces canines mortes mettraient du temps à cicatriser, même pour un demi-sang. Donc, le prieuré prenait soin de moi.

» “Tu sais encaisser, Petit Lion, je ne peux pas dire le contraire.”

» Reconnaissant la voix de Greyhand, j’ai levé les yeux vers la porte, d’où il m’observait de son regard perçant.

» “Si nous n’avions pas déjà vérifié, je jurerais que tu es du Sang Voss”, a-t-il déclaré.

» Je ne m’en suis pas aperçu immédiatement, mais mon maître tentait de plaisanter. Aussi loin que je me souvienne, c’était une première, mais je n’étais pas d’humeur.

» “Comment va ta gorge ? a-t-il demandé.

— Je survivrai, ai-je murmuré, la mâchoire toujours douloureuse.

— Trois contre un.” Il a hoché la tête, pianotant sur la garde de son épée. “Impressionnant, mon garçon.

— Je suis ce que mon maître a fait de moi.

— Dieu soit loué. Ou nous aurions peut-être eu deux tombes à remplir aujourd’hui.”

» J’ai cillé. Tendant l’oreille, j’ai pris conscience de pleurs, dans le prieuré proprement dit. Une foule en larmes, sanglotant doucement. “La Cour… elle a tué quelqu’un en s’échappant ?”

» Greyhand a hoché la tête. “Une sœur. Le jeune Kaveh a trouvé son corps pendant qu’il rassemblait les chevaux. Vidée de son sang et jetée depuis les hauteurs du monastère.”

» L’effroi m’a glacé le ventre.

» Chloe et Astrid étaient sorties la nuit dernière…

» “Qui est-ce, maître ?

— Aoife.” Greyhand a fait le signe de la roue. “Pauvre fille.”

» J’ai senti un soulagement coupable m’envahir, en même temps qu’une douce tristesse. Fidèle servante de Dieu, Aoife avait toujours été bonne avec moi. Elle se trouvait dans un lieu saint quand je l’avais quittée la nuit dernière. La Cour avait dû la surprendre au moment où elle sortait de la cathédrale, avant de venir m’attaquer à l’écurie. Je me suis demandé si, en offrant quelques paroles de réconfort à Aoife, j’aurais pu la sauver.

» Mais que faisait-elle dans la cathédrale en premier lieu ? Et en pleurs, qui plus est ?

» J’ai plissé les yeux alors que je regardais Greyhand.

» Beaucoup trop de mystères à mon goût.

» “Comment La Cour s’est-elle échappée, maître ?”

» Greyhand a soupiré. “Vidées par la Fonderie et carbonisées par l’argent, ses mains ont été assez fines pour glisser hors de leurs entraves. Talon est tenaillé par le remords, le pauvre bougre. Aoife a été son assistante pendant des années. Elle était presque comme sa propre fille. Mais il jure sur le Tout-Puissant et les Sept Martyrs que ça ne se reproduira plus.

— … Est-ce déjà arrivé ?

— Pas aussi loin que remontent mes souvenirs, non.”

» Je n’ai rien laissé paraître, mais je bouillonnais de rage. Je n’avais aucune preuve, mais j’en aurais mis mes couilles sur le billot : Aaron de Coste avait libéré cette garce, avec l’idée qu’elle me règle mon compte. Il savait très bien qu’elle me trouverait seul à l’écurie. C’était un lâche, il me l’avait déjà prouvé en utilisant son don sur moi. Il avait juré de me tuer dans le gantelet. De cette manière, il garantissait sa position de principal initié de notre compagnie en évitant de se salir les mains.

» Mais Aaron était-il assez tordu pour réellement souhaiter ma mort ? Juste parce que son orgueil avait souffert ?

» Son désir de vengeance avait-il conduit au meurtre d’une sœur innocente ?

» Greyhand était mon maître. Mon protecteur. Un homme en qui je voulais avoir confiance. Mais il m’avait déjà menti une fois. Et, à cause de ma désobéissance, je n’étais toujours pas sorti de la merde – littéralement. Sans preuve, mes soupçons n’auraient aucune valeur à ses yeux. J’ai donc préféré les garder pour moi.

» Mon maître s’est mépris sur mon silence, l’interprétant comme de la tristesse. Il m’a maladroitement tapoté l’épaule, à la manière d’un père qui ne se sent pas à l’aise dans ce rôle. “Il n’y a aucun mal à avoir du chagrin. Mais sœur Aoife est auprès des Martyrs à présent. Et tu t’es bien comporté, Petit Lion. Repousser deux crevards et un haut-sang n’est pas un mince exploit. Et à mains nues, qui plus est.”

» J’ai haussé les épaules. “Justice n’a pas été en reste.”

» Il m’a étudié attentivement. “Rien d’insolite, cette fois ? Comme à Skyefall ?”

» Je me suis rappelé le sang du petit Claude se mettant à bouillir à mon contact. Les paroles de Talon : Nous devrions l’emmener au Pont vers le Paradis immédiatement. Lui trancher la gorge et l’offrir au fleuve.

» Si Khalid le lui avait ordonné, Greyhand aurait-il réellement mis fin à mes jours ?

» “Non, maître”, ai-je répondu.

» Il a grogné, comme s’il me croyait presque. “Eh bien, dépêche-toi de guérir et tiens-toi prêt. Le coucher de soleil n’attend personne.”

» Un vol de papillons familier s’est manifesté dans mon ventre. “Nous repartons en Chasse ?”

» Greyhand a hoché la tête. “Talon a fini d’examiner le jeune de Blanchet. Comme je le soupçonnais, il a le sang redoutablement épais pour un mondain. Les vampires gagnent en force avec l’âge, mais dans une certaine mesure, le créateur transmet toujours sa force à sa créature. Talon a déclaré que le monstre responsable du changement du petit Claude est sans doute une aînée.

— Une ancienne du Sang Voss ? ai-je chuchoté.

— Oui.” Greyhand a hoché la tête. “L’abbé Khalid nous a donné l’ordre de la retrouver. Et avec une proie aussi dangereuse, nous ne chassons pas seuls. Talon lui-même se joint à nous.”

» J’ai étouffé un grognement à la pensée d’un long périple avec ce con hargneux. “Mais Talon est le séraph de la Chasse. N’est-il pas trop important pour mettre sa vie en danger ?

— Une aînée est un gibier mortel. Et le séraph est le représentant le plus âgé du Sang Voss à San Michon. Il vous apprendra, à de Coste et toi, à vous défendre contre notre proie.”

» J’ai hoché la tête, réticent. “Quand partons-nous ?

— Demain. Alors, avale du mortier si nécessaire, Petit Lion, parce que tu auras besoin de toutes tes forces. Tuer des mondains est une chose, mais cette aînée sera pour toi l’occasion de réellement faire tes preuves.” Il a glissé la main dans sa capote, une douceur inhabituelle sur le visage. “Un peu de lecture, pendant que tu te rétablis.”

» Greyhand m’a tendu une lettre simplement cachetée à la bougie. J’ai oublié la douleur de mes blessures dès que j’ai compris sa provenance. Mon maître m’a fait un signe de la tête et m’a laissé alors que mes doigts tremblants brisaient la cire, et que je me mettais à lire attentivement la belle écriture fluide.

» Mon très cher frère,

» Je prie Dieu et les Martyrs que cette lettre te trouve en

bonne santé. Sache que je suis très en colère contre toi, cette

missive étant ma cinquième, alors que tu n’as pas écrit une

seule fois dans les mois qui ont suivi ton départ. Mais dans un

moment de faiblesse, j’ai de nouveau pensé à toi, au trou que

tu as laissé dans ma vie, et maman m’a conseillé de t’écrire

pour te le dire. C’est chose faite.

» Je vais très bien, même si je préférerais t’avoir près de

moi. La vie à Lorson est terriblement ennuyeuse, sans ton

comportement honteux pour détourner l’attention de ma

mauvaise conduite. Dans une tentative désespérée de prouver

à papa que je suis la bonne croyante qu’il a tâché d’élever, je

suis récemment devenue servante d’autel à la chapelle. Tu

seras satisfait d’apprendre que le père Louis est toujours

aussi insupportable – la fille de l’échevin doit se marier au

printemps, et il a insisté pour que nous répétions la

cérémonie chaque semaine jusqu’au grand jour. J’envisage

sérieusement de mettre du poison dans son vin de messe.

Aurais-tu des herbes particulières à me suggérer ?

» Sans transition, des nouvelles de ma vie amoureuse.

Philippe, le fils du maçon, me poursuit de ses assiduités. Son

enthousiasme est louable, mais j’ai décidé de ne jamais me

marier. Je pense devenir une aventurière et partir, par monts

et par vaux, chercher gloire et fortune, et faire une conquête

plus intéressante qu’un fils d’ouvrier. Peut-être ferai-je un

crochet par ton petit monastère à l’occasion, histoire de te

flanquer quelques claques pour n’avoir pas eu la simple

politesse de répondre aux lettres de ta sœur chérie.

» Tu manques aussi beaucoup à maman. Elle espère que tu

manges à ta faim, et que tu ne fais pas de bêtises. Je lui ai

demandé si elle voulait te dire autre chose, mais elle s’est

mise à pleurer, alors je te laisse tirer tes propres conclusions.

» Je suis sûre que tu te plais à parcourir la campagne en

chassant des croque-mitaines, mais je te prie instamment de

ne pas te faire tuer. Je n’aurais pas fini d’en entendre parler.

» Et pour l’amour de Dieu, écris à ta pauvre mère ! » Ta sœur qui t’aime,

» Celene.

» “Mon petit démon…”, ai-je chuchoté.

» Les yeux brûlants, j’ai serré la lettre de ma jeune sœur contre ma poitrine. Comme elle me manquait, elle et toute ma famille à Lorson. Je l’ai imaginée à la table de la cuisine, en train d’écrire, tandis que notre mère s’activait à ses fourneaux. L’espace d’un instant, j’ai ressenti leur absence avec une telle acuité qu’elle m’a semblé aussi tranchante qu’une lame. Apprendre que mon ancien béguin était fiancé m’a fait quelque chose. Une partie de moi savait qu’Ilsa devait me détester et que, de toute manière, un saint d’argent ne pouvait pas prendre femme. J’ai quand même éprouvé une légère tristesse en m’apercevant que la vie suivait très bien son cours sans moi dans mon monde d’avant.

» “Bellaube, initié”, a dit une voix.

» J’ai levé les yeux de la lettre de Celene vers l’embrasure de la porte. Dans la faible lumière du jour, sa tête m’a paru entourée d’un halo. Son regard charbonneux avait son impassibilité coutumière. Mais l’apparition de son visage a suffi à chasser la peine de mon cœur.

» “Je suis la sœur novice Astrid. On m’a envoyée te donner à manger et à boire.”

» Elle est entrée dans la chambre d’un air affairé avec un plateau de soupe, et s’est assise au bord du lit. “Ouvre grand !

— Je…”

» Elle a fait taire mes protestations en me fourrant une cuillère pleine dans le gosier. J’ai à peine eu le temps de mâcher qu’elle remettait ça. Ce comportement ne lui ressemblait pas. Était-elle bouleversée par la mort de sœur Aoife ? Puis j’ai entendu des pas lourds dans le couloir et vu passer sœur Esmeé, qui pleurait à chaudes larmes. Une fois la grosse femme hors de portée de voix, Astrid a chuchoté, furieuse :

» “J’ai dit que la témérité était une qualité admirable, mais de là à se battre contre trois sang-froid, juste armé d’une putain de pelle ! Tu pousses un peu, tu ne crois pas ?

— Content de te voir aussi, Majesté.

— Oh, tu peux remballer ce sourire satisfait”, a-t-elle répliqué d’un air renfrogné. Elle m’a fourré une nouvelle cuillerée en bouche. “Ça ne prend pas avec moi, Gabriel de León.

— Tu travailles à l’infirmerie ?”

» Astrid a eu un rire méprisant. “Changer des bassins hygiéniques ? Avec des mains comme les miennes ? Certainement pas.

— Alors, qu’est-ce que tu fais là ?

— La sœur qui assiste Esmeé était proche d’Aoife. Béatrice n’est pas dans son assiette, après… l’incident.” Astrid a haussé les épaules. “Je lui ai proposé de la remplacer aujourd’hui.

— Laisse-moi deviner : en échange d’un service ?

— Ce n’est certainement pas mon petit cœur noir et ratatiné qui m’y a poussée.”

» Quelque chose dans la voix d’Astrid me disait qu’elle mentait peut-être, mais je n’ai pas insisté. “Tout ça c’est bien beau, mais tu n’as pas répondu à ma question. Qu’est-ce que tu fais là ?”

» La sœur novice a pincé les lèvres, mettant le bol de soupe de côté.

» “Je suis mécontente de toi. Tu as manqué à ta parole envers moi, initié.

— Je ne ferais jam…

— Ce n’est pas entièrement ta faute, a-t-elle dit en levant la main pour faire taire mes protestations. Mais j’ai entendu que Chloe allait devoir se passer de son apprentissage au métier des armes la semaine prochaine. Apparemment, tu seras occupé à tuer une aînée du Sang Voss à coups de bêche ou un autre outil de ce genre.

— Je… Je crains que la tâche se révèle un poil plus difficile.

— Si tu le dis.” Elle a ramené doucement en arrière une longue mèche de cheveux bruns. “Mais je souhaite m’assurer que notre accord tient toujours. Je poursuivrai mes recherches concernant les secrets de ton patrimoine héréditaire à la bibliothèque pendant que tu seras parti. De ton côté, tu reprendras l’entraînement de Chloe dès ton retour.”

» Je l’ai regardée dans les yeux. Et malgré son expression impénétrable, je n’ai pas pu m’empêcher de sentir l’accent mis sur le dernier mot. Astrid avait peur pour moi. Après le meurtre d’Aoife, l’attaque dans l’écurie, peut-être prenait-elle pleinement conscience de la réelle dangerosité des eaux dans lesquelles je nageais. Et je me suis demandé alors si Astrid Rennier tentait de me dire quelque chose, sans avoir à prononcer les mots.

» “Je reviendrai, ai-je déclaré en hochant la tête. Je suis un homme de parole, Majesté.

— Pas tout à fait un homme.” Elle a esquissé un petit sourire. “16 ans la semaine prochaine, n’est-ce pas ?”

» Astrid m’a tendu une feuille de papier rêche. La dépliant, j’ai senti mon cœur manquer trois battements. C’était une page arrachée de son carnet à dessins, mais j’aurais pu regarder dans un miroir. Son talent artistique était toujours aussi impressionnant. Mais cette fois, au lieu de croquer Justice ou Chloe, Astrid m’avait pris pour modèle.

» Contemplant le visage de ce garçon, j’ai pu mieux mesurer combien il avait changé depuis son arrivée à San Michon. Longs cheveux bruns. Mâchoire anguleuse. Yeux gris. À côté de moi, elle avait dessiné un lion, féroce et fier, aux yeux de la même forme que les miens. C’était comme si, derrière le gamin que j’étais encore, Astrid avait déjà deviné et fait apparaître l’homme que je deviendrais. Rencontrant son regard, je me suis de nouveau surpris à sourire. Cette jeune fille était une sœur novice de l’ordre d’Argent. Elle ne possédait rien à part l’habit qu’elle avait sur le dos. Et elle avait tout de même trouvé un moyen de m’offrir quelque chose.

» “Joyeux anniversaire, initié.

— … Merci pour ton cadeau, sœur novice.”

» Elle a cligné des yeux. “Tu ne sembles pas très enthousiaste.”

» J’ai regardé la lettre de Celene sur le drap à côté de moi. “Je suis ravi de ton cadeau, je t’assure. Je me demande juste si j’aurai le courage d’en solliciter un autre.

— L’expression tirer sur la corde t’est-elle familière ?

— J’ai reçu des nouvelles de ma petite sœur. Elle m’écrit depuis des mois, et je n’ai jamais trop su quoi lui répondre. Mais sa lettre m’a rappelé ma mère et je pense que je devrais lui écrire à propos de mon père. Mon vrai père, bien sûr.” J’ai secoué la tête. “Pour être honnête, je ne suis pas sûr de vouloir que quelqu’un d’autre à San Michon lise notre correspondance. Dans ce monastère, pas mal de gens te doivent un service. Crois-tu pouvoir lui faire parvenir un mot en secret ?”

» L’expression d’Astrid s’est adoucie alors que ses yeux se posaient sur le message de Celene.

» “Bien sûr. Une lettre laissée sans réponse est comme un baiser non rendu. Et tu manques sans doute à ta mère.” Elle a sorti son carnet à dessins de sous son habit blanc colombe, a arraché une page et m’a tendu un fusain. “Cache ta lettre sous ton oreiller avant de partir. Je veillerai à ce que sa destinataire la reçoive, pendant que tu te balades dans la campagne, en égorgeant des sangsues et en faisant se pâmer toutes les filles de ferme.

— Merci, Majesté, ai-je répondu avec un sourire. Je te revaudrai ça. C’est juré.

— Je ne l’oublierai pas.” Elle a regardé la faible lumière derrière le verre coloré de ma fenêtre. “Mais prends garde, initié. Un jour, ta dette envers moi sera telle que tu seras forcé de m’aider à échapper à cet endroit épouvantable. Et pas en prenant le même chemin que cette pauvre Aoife.

— Est-ce si terrible ? ai-je demandé. D’être ici ?

— Terrible ?” Elle a eu un rire froid et amer. “Je n’ai rien. Je ne possède rien. Le sang des empereurs coule dans mes veines, et pourtant, je suis un navire livré à la tempête sans gouvernail, ballotté au caprice des vents. Il n’est d’enfer plus cruel que l’impuissance.”

» Mon cœur s’est serré suite à ses paroles. San Michon était mon foyer à présent. Mais pour Astrid, ce n’était qu’une cage. Je ne connaissais cette fille étrange et exaspérante que depuis quelques semaines, mais je me demandais déjà ce que cet endroit serait sans elle. Je l’ai regardée reprendre son plateau et s’éloigner d’un pas raide sur la pierre froide. Alors qu’elle atteignait la porte, elle s’est retournée une dernière fois.

» “Une fille faible et sotte te souhaiterait bonne chance pour ta Chasse, Gabriel de León. Une fille faible et sotte prierait Dieu de te bénir et de te garder de tout mal.

— Mais tu n’es pas cette fille.

— Non. Je suis une foutue reine.”

» Et sur ces mots, elle m’a laissé. »

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