L’empire du vampire T1
Livre quatre - La lumière d'un soleil noir
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I
De plus en plus profond
« ous avions chevauché toute la nuit, comme si l’enfer lui-même N
était à nos trousses. Alors que tombaient les premières neiges hivernales, les traces sanglantes de notre bataille à la tour de guet achevaient de se coaguler sur mes mains. Mais j’ai dû attendre que le soleil daigne enfin traîner son cul dans le ciel pour me sentir un tant soit peu en sécurité. Le jour ne décourageait plus les sangsues, mais Danton Voss ne lancerait pas de nouvelle attaque sans avoir pleinement repris possession de ses forces. Il n’était pas stupide.
» La prochaine fois, il frapperait de nuit.
» Nous progressions entre des chênes morts étranglés par des enchevêtrements fongiques. Le vent du nord mordait le bout de nos doigts bleutés et nous pinçait les oreilles, y soufflant de froids secrets. Je fermais la marche, observant discrètement l’étrange compagnie et me demandant dans quel pétrin la petite Chloe Sauvage m’avait réellement fourré.
» Je ne l’avais pas vue depuis plus d’une décennie, mais l’étendue du changement opéré en elle avait tout de même de quoi surprendre. Chloe avait toujours été du genre studieux, très convenable et terriblement pieux. Ses taches de rousseur avaient perdu de leur éclat, et ses yeux avaient vieilli : à la place d’une jeune fille se tenait à présent une femme. Avec un surcot sombre sur sa chemise en cotte de mailles, son épée en acier argenté à la ceinture et son fusil à rouet dans le dos, elle faisait plus penser à un soldat qu’à une religieuse. Elle avait aussi noué en une longue queue son exaspérante masse de boucles châtain terne. Pourtant, alors que nous traversions la forêt fantôme, je l’ai surprise à constamment frotter entre ses doigts l’étoile à sept branches qu’elle portait au cou, ses lèvres articulant une prière silencieuse.
» Assis à califourchon derrière elle, les bras autour de la taille de la sœur, Dior jacassait presque sans interruption. Un drôle de phénomène, celui-là, avec sa redingote d’aristocrate, son pantalon de roi mendiant, et sa tignasse blanc cendré qui lui tombait sur ses yeux bleus. Il dissimulait un poignard argenté sous son manteau, et prenait facilement la mouche. Je lui aurais donné 14 ans, mais il avait l’esprit vif de ceux ayant grandi trop vite à l’école de la rue. Son regard suggérait qu’il me trancherait la gorge sans hésitation.
» Saoirse préférait marcher, avec Phoebe qui avançait en bondissant à ses côtés. De toute la bande, la guerrière m’impressionnait le plus. Elle se faufilait entre les arbres morts tel un spectre et la grâce de ses mouvements m’indiquait que son arsenal n’était pas purement décoratif. Sous sa cape en peau de loup, elle portait des vêtements en cuir repoussé et une cotte de mailles, ainsi qu’un kilt noir parcouru de trois nuances de vert. Un tatouage de deux bandes entrelacées rouge sang lui sillonnait verticalement le côté droit du visage. La lionne rousse qui lui tenait compagnie rendait nerveux la plupart des chevaux. Ces deux-là passaient leurs journées en reconnaissance, ne réapparaissant de temps à autre que pour s’assurer que tout allait bien.
» Enfin venaient le père Rafa et Bellamy Bouchette, le prêtre et le barde, chevauchant côte à côte. Les robes de Rafa étaient de bure pâle, le genre d’étoffe grossière qu’on trouve sur le dos des moines. Sa peau foncée et abîmée évoquait le vieux cuir, et il portait d’épaisses lunettes carrées, perchées en équilibre précaire sur le bout d’un nez long et fin. Il était si maigre qu’il me donnait l’impression de pouvoir le casser en deux avec mon petit doigt. Mais je n’avais pas oublié l’épisode de la tour de guet, la roue brûlant tel un feu de joie, alors qu’il repoussait la mystérieuse haut-sang masquée.
» Bellamy était vêtu d’un élégant pourpoint gris foncé et d’une cotte de mailles ; sa cape ressemblait à du renard des neiges. Il avait une chaîne argentée avec six notes de musique autour du cou. Son épée pendait à son côté, et son chapeau à bec porté de travers pour prendre un air désinvolte ne semblait tenir sur sa tête que par miracle. Sa mâchoire avait la forme d’un fer de pelle, et il arborait en permanence une barbe de trois jours, pas un de plus, ne me demandez pas comment. Bien que je lui donne une vingtaine d’années, il jouait avec son luth en bois de vène précieux comme un gamin de 13 ans tripote sa bite.
— Habilement ? s’enquit Jean-François.
— Constamment. Je hais les bardes. Presque autant que les patates.
— Pourquoi ?
— Les poètes sont des branleurs, soupira Gabriel. Et les ménestrels sont juste des poètes autorisés à se gratter en public. Seul le dernier des m’as-tu-vu croit que ses pensées méritent d’être couchées sur le parchemin, ou pire, que l’on compose une foutue ballade dessus.
— Mais la musique, de León… » Le vampire se pencha en avant, semblant s’animer peut-être pour la première fois depuis le début de leur conversation. « La musique est une vérité qui se passe de mots. Un pont entre des âmes qui s’ignorent. Un même refrain a le pouvoir de transporter deux individus séparés par la barrière de leur langue. Donnez à un homme la plus importante des leçons, il peut l’oublier dès le lendemain. Offrez-lui une belle mélodie, il la fredonnera jusqu’au jour où les corbeaux bâtiront un château avec ses os.
— Très joli, vampire. Mais la vérité l’est moins. En fait, la plupart de ceux qui écrivent des chansons sont juste amoureux de leur propre voix. Et les autres ne chantent que pour les applaudissements à la fin. Vous voulez savoir ce que la plupart des gens seraient bien inspirés de faire plus souvent ?
— Dites-moi, de León.
— Fermer leurs grandes gueules. Se taire et écouter. C’est en silence qu’on apprend à se connaître, vampire. Dans le calme que nous entendons les questions réellement importantes, que nous les sentons gratter derrière nos yeux, tels des oisillons dans leurs coquilles. Qui suis-je ? Que suis-je devenu ? Qu’est-ce que je désire ? La vérité, c’est que ces questions sont les plus terrifiantes, parce que la plupart des gens ne prennent jamais le temps d’écouter les réponses. Ils dansent. Et ils chantent. Et ils se battent. Et ils baisent. Et ils se noient, se remplissant le gosier de pisse, les poumons de fumée et la tête de merde, pour ne surtout pas avoir à affronter la réalité de ce qu’ils sont. Placez un homme dans une pièce pendant cent ans avec un millier de livres, et il acquerra un million de connaissances. Mettez-le dans une pièce pendant un an avec le silence, et il se connaîtra lui-même. »
Le vampire regarda le saint d’argent boire son vin jusqu’à la lie, avant de se verser de nouveau un verre, à ras bord.
« Savez-vous ce qu’est l’ironie, de León ?
— Avoir une conversation sur la vérité avec un mensonge incarné ?
— Il en est à la moitié de sa deuxième bouteille, le manque lui donne des sueurs, et il trouve le moyen de reprocher ses vices à autrui, dit Jean-François d’un ton désapprobateur. La seule chose pire qu’un idiot est l’idiot qui se croit sage.
— J’ai passé ma vie dans cette pièce silencieuse, vampire. Je sais ce que je suis. »
Le saint d’argent leva son verre et sourit.
« Je n’ai pas dit que ça me plaisait beaucoup. »
» Nous avons enfin pu traverser l’Ūmdir à gué, l’eau arrivant aux flancs de nos montures. Dior a semblé se hausser sur le cheval de Chloe alors que le fleuve devenait plus profond. Je me suis demandé s’il avait peur de mouiller sa belle redingote volée. Ça lui a au moins fermé son clapet un moment. L’eau n’a pas paru gêner Jezebel, par contre, et j’ai affectueusement gratté ma brave jument derrière les oreilles. Malgré son changement de situation, elle avait l’air contente de me connaître. J’étais probablement un meilleur maître que les deux garces d’inquisitrices à qui je l’avais fauchée. J’ai juste regretté de ne pas avoir quelques morceaux de sucre à lui donner.
» Alors que nous remontions sur la berge glaciale, j’ai déplié ma vieille carte, sorti ma longue-vue et regardé une dernière fois de l’autre côté. Nous laissions derrière nous le Sūdhaem, son climat plus chaud et ses petites poches de civilisation encore épargnées par les appétits des sang-froid. Devant nous et jusqu’à la Volta s’étendaient les terres désolées et ravagées par la guerre de l’Ossway. Le fleuve se trouvait à au moins un mois de route, à condition que personne ne freine notre progression. Mais à dire vrai, j’espérais que quelqu’un en aurait l’idée.
» “Pourquoi Voss a-t-il envoyé la Bête de Vellene sur vos traces ?” ai-je demandé à la cantonade.
» La question m’avait travaillé toute la nuit et la journée. Maintenant que l’eau nous mettait plus ou moins à l’abri de nos poursuivants, elle exigeait une réponse. Je me sentais encore beaucoup trop dans le brouillard à propos de Chloe et de sa petite bande. D’où venaient-ils ? Comment tout cela avait-il commencé ? S’ils devaient me servir d’appât pour Danton, je voulais savoir exactement ce que j’accrochais au bout de mon hameçon.
» “Comment le roi éternel est-il au courant de ces foutaises sur le Graal ?”
» J’ai regardé Chloe par-dessus mon épaule, Dior assis derrière elle. Nous avancions sur une fine bande boueuse qui méritait à peine le nom de route. Les arbres disparaissaient dans l’obscurité, sous d’épaisses couches de moisissures gelées et couvertes de neige. Mais Chloe gardait les yeux fermés et levés vers le ciel. Absorbée par ses prières, probablement.
» “Chloe ?
— Je crains que ce soit ma faute, a dit le vieux Rafa avec un soupir.
— Alors, je vous suggère de vider votre sac, mon père. Une des plus dangereuses sangsues de l’empire nous cherche, et j’aimerais comprendre pourquoi. Dès que Danton aura repris des forces, il fondra sur nous comme la vérole sur le bas clergé.”
» Le branleur a cessé de tripoter son luth. “Il veut dire avec enthousiasme , mon père.
— Merci, Bellamy, j’avais saisi.” Le vieil homme a tourné ses yeux sombres vers moi. “Je crains que le roi éternel ne soit pas la seule ombre à planer sur nous, chevalier.
— Je n’ai pas le temps de jouer aux devinettes. Je vous suggère donc fortement de commencer par le commencement.”
» Rafa a respiré profondément. “Je sers Dieu depuis ma prime jeunesse, je…
— Attendez, attendez…, l’ai-je coupé en levant une main. En parlant du commencement, je ne vous demandais pas le récit de votre vie. Sautez directement à la partie où ça devient intéressant.”
» Cette remarque m’a valu des regards en coin. Chloe a ouvert les yeux et haussé un sourcil. Dior s’est renfrogné et le branleur a gloussé sans lâcher son luth. Mon attitude était celle d’une vieille carne, je le reconnais. Mais j’avais fumé ma dernière pipe sur les remparts de Dhahaeth, plus de vingt-quatre heures plus tôt, et ma soif me tenait par les couilles. Je sentais presque le sang extrait du cœur de cette mondaine qui m’attendait toujours sous ma capote. Malheureusement nous n’avions pas eu le temps de faire une pause, et encore moins de préparer une dose de sanctus. J’avais donc rationné le peu qui me restait, fumant juste assez pour couper la soif.
» Pour l’essentiel, en tout cas.
» “Bien sûr.” Rafa s’est éclairci la voix. “Pour en venir au fait, j’ai servi l’ordre de San Guillaume pendant quarante et un ans. Je suis un linguiste et un astrologue. J’étudie les sphères universelles.” Il a levé les bras vers le ciel, comme un chef d’orchestre avant une symphonie. “Et quand un voile est tombé sur notre soleil, j’ai décidé de consacrer ma vie à ce phénomène, et au moyen de nous en sortir.
— Ce que la modestie du père Rafa l’empêche de préciser, est intervenue Chloe, c’est qu’il est l’un des plus éminents spécialistes de la mort du jour dans tout l’empire.”
» Le prêtre a souri, montrant de petites dents usées. “Vous me flattez, ma sœur.”
» Chloe s’est inclinée. “C’est la vérité, mon père.
— D’accord, d’accord. Je chatouillerai sa vanité plus tard, ai-je grogné. Mais San Guillaume est une distillerie, pas une bibliothèque. À une époque, on trouvait les plus beaux champs d’orge de l’Ossway dans ces collines. Encore de nos jours, ils produisent une vodka à écailler la peinture des murs.
— Effectivement, ma communauté tire ses revenus des fruits de la bouteille, a confirmé Rafa en hochant la tête. Mais cet argent a toujours servi à l’acquisition et à la préservation du savoir. San Guillaume s’enorgueillit de posséder une des plus belles bibliothèques de l’empire.
— J’ai moi-même poursuivi mes recherches sur la mort du jour à San Michon ces dix-sept dernières années, Gabe, a continué Chloe. Mais dix ans plus tôt, frère Fincher m’a parlé d’un moine à San Guillaume, passionné par le même sujet. J’ai envoyé une lettre, et Rafa a répondu.
— Ainsi a commencé une longue correspondance.” Le vieil homme a souri, avec une affection toute paternelle. “Et une belle amitié avec l’un des esprits les plus vifs qu’il m’a été donné de rencontrer dans toute m…
— Merde alors !” J’ai soupiré. “Elle est déjà mariée, mon père. Et à Dieu, excusez du peu.
— Mais quel trou du cul ! s’est exclamé Dior en me jetant un regard mauvais. C’est un don chez toi, héros ? Ou est-ce que ça exige un effort de ta part ?
— La ferme, gamin. C’est une conversation entre adultes.”
» Chloe a serré sa main. “Dior… s’il te plaît…”
» Il s’est tu, mais j’ai continué de sentir ses yeux furieux dans mon cou.
» “Au cours de la décennie suivante, a poursuivi Rafa, sœur Chloe et moi avons échangé des informations. Remontant une piste fragile à travers des milliers de textes. Grâce à ses conseils avisés, j’ai cherché dans notre bibliothèque avec un œil neuf. Et dans les pages d’un ouvrage usé par le temps, j’ai mis au jour un message. Rédigé d’une façon qui, je crois, vous est familière, de León.”
» J’ai rencontré le regard de Chloe, hochant lentement la tête. “Quel genre de message ?
— Un poème. En talhostique ancien. De la sainte coupe vient la lumière divine ; la main fidèle rétablit l’ordre sur le monde. Et sous le regard des Sept Martyrs, l’homme abolira cette nuit sans fin.
— C’est une prophétie, Gabe.” Les yeux de Chloe luisaient d’une ferveur que je lui connaissais bien. “Une prophétie à propos du Graal et de la fin de la mort du jour.”
» J’ai ri. “Et c’est tout ? Ça a suffi pour que l’abbé de San Michon t’autorise à quitter le monastère ? Seule ?
— Ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il y a un peu plus d’un an, j’ai enfin réussi à le convaincre de l’intérêt de cette piste. Mais avec l’ennemi portant le fer au cœur de l’empire, il ne pouvait pas détourner ses hommes de l’effort de guerre pour un pari si risqué. Il a tout de même envoyé deux frères avec moi. Le frère Theo Petit et son apprenti, Julién.
— Je me rappelle Theo.” J’ai souri. “Un type bien. Et une fine lame. Comment va cette vieille canaille ?”
» Chloe a baissé les yeux, le père Rafa a fait le signe de la roue.
» “Une nuit, nous sommes tombés dans une embuscade, a-t-il expliqué. Nous traversions l’Ossway, peu après qu’ils étaient venus me chercher à San Guillaume. Un détachement du Sang Dyvok. Frère Theo et Julién…”
» J’ai lancé un regard vers l’épée que portait Chloe, comprenant à qui elle avait appartenu.
» Rafa a hoché la tête. “Nous avons poursuivi notre route, sans nous laisser décourager, mais nous avions besoin de renfort. Le jeune Bellamy nous a rejoints à Sul Ilham, il y a un an…”
» Le branleur a gratté une note sur son luth pour produire un effet théâtral.
» “La jeune Saoirse nous accompagne depuis environ trois mois, a continué Rafa. Quant à M. Lachance, il est notre dernière recrue.
— D’accord. Alors, poème insensé et prince-chie-dans-sa-culotte à part, comment le roi éternel a-t-il eu vent de votre expédition ?
— Comme je l’ai dit, je crains que ce soit ma faute, a répété le prêtre en grattant sa barbe grise taillée en pointe. Après que Chloe et moi avons réuni des arguments irréfutables, je m’en suis ouvert au supérieur de mon ordre, et l’abbé Liam a informé de ma découverte le pontifex Gascoigne dans la capitale. Hélas, il paraît possible que quelqu’un dans l’entourage du pontifex soit… corrompu.”
» La mine renfrognée, j’ai aspiré entre mes dents, mon esprit passant en revue cette histoire. “Eh bien, pour moi, ça ressemble toujours à un ramassis de foutaises. Mais, si le roi éternel a lancé la Bête de Vellene à vos trousses…
— Pourquoi l’appelle-t-on la Bête de Vellene ?”
» Dior avait parlé, le reste du groupe préférant se taire. Je l’ai toisé, avec son côté fanfaron, son air renfrogné. Cigarelle d’herbe de racines éteinte au bec. J’ai croisé les yeux de Chloe, qui a secoué la tête, en guise d’avertissement. Mais je me suis dit qu’une mise au point s’imposait, ce petit con avait besoin de savoir dans quelle merde nous nous étions tous fourrés.
» “Vellene a été la première ville à tomber aux mains du roi éternel, ai-je dit. Il y a dix-sept ans. Voss y a ordonné le massacre de chaque homme et chaque femme, pour qu’ils viennent grossir les rangs de sa légion. Sa fille Laure a assassiné tous les enfants en bas âge, avant de se baigner dans leur sang. Danton, le benjamin, a une prédilection pour les jeunes vierges. À en croire la rumeur, il a enfermé toutes celles qu’il a trouvées dans les cachots de Vellene. Puis, chaque nuit, il relâchait dix d’entre elles aux portes de la ville.”
» Dior a froncé les sourcils. “Pourquoi ?
— Pour s’amuser. Il promettait d’épargner celles qui lui auraient échappé à l’aube. L’une après l’autre, il les chassait à travers les étendues désolées et gelées, les égorgeait comme des porcs, avant de se mettre en quête de la suivante. Il a traqué et tué de cette manière toutes les jeunes filles de cette ville. Ça lui a pris des mois. À la dernière d’entre elles, une créature brisée, une loque, il a laissé la vie sauve, pour que ce massacre ait un témoin et que la rumeur se répande.
— Putain de Rédempteur tout-puissant…, a chuchoté le barde.
— Blasphème, Bellamy, a murmuré Chloe.
— Voilà qui nous avons aux fesses, mon garçon, ai-je conclu. Voilà le genre de limier que nous…”
» Je n’ai pas terminé ma phrase, distrait par un bruit étouffé de sabots. Mon pouls s’est emballé, et je me suis demandé si, en parlant de la Bête, je l’avais fait apparaître, comme par magie. Mais un coup d’œil dans ma longue-vue a suffi pour chasser Danton de mon esprit. Une douzaine de cavaliers galopaient derrière nous sur le chemin boueux. La plupart étaient des hommes, des soldats en tabard pourpre. Mais les deux silhouettes en tête du détachement appartenaient à des femmes aux longs cheveux noirs, une frange coupée en pointe tombant sur leurs yeux voilés. Mon estomac s’est retrouvé dans mes bottes alors que je les reconnaissais. Cuir noir moulant. Cotte de mailles sombre. Tellement identiques qu’elles ne pouvaient être que de vraies jumelles. Elles portaient un gantelet noir à la main droite, et sur leur tabard rouge sang figuraient la rose et le fléau de Naél, l’ange de la félicité.
» Cette cohorte de l’Inquisition…
» “Et merde, ai-je soupiré.
— Oh merde, a corrigé Dior.
— … Oh merde ?
— Ooooh merde”, a-t-il confirmé en hochant la tête.
» La sonnerie d’un cor a retenti. “Halte ! Au nom de l’Inquisition ! a crié une voix.
— Que la Viergemère les maudisse”, a sifflé Chloe.
» Bellamy a donné une claque à son cheval. “Hue !”
» Nous nous sommes lancés sur le chemin boueux, avec la cohorte derrière nous. Nous allions aussi vite que possible, mais le vieux Rafa n’était clairement pas fait pour être en selle et nos montures avaient besoin de souffler après le gros effort de la nuit. Jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule, j’ai vu que les soldats gagnaient du terrain. Quitte à devoir vous battre, sang-froid, ne gaspillez jamais vos forces à fuir.
» Empoignant Cendreuse, je l’ai sortie à la faible lueur du jour.
» Ne serait-ce pas la n… nonne que t… tu as abattue ?
» C’est elle.
» Elle semble contrariée. Tu devrais lui env… envoyer des fleurs. Les femmes aiment les fl… fleurs, Gabriel.
» “Range-moi ce luth, Bouchette ! ai-je hurlé. On va avoir besoin de bras !
— Non !” a crié quelqu’un.
» J’ai surpris un mouvement furtif, vu Saoirse foncer entre les arbres, aussi vive qu’un cerf, ses tresses blondes flottant derrière elle. Phoebe courait dans le sillage de sa maîtresse, la lionne se devinant à la présence d’une masse brun-roux indistincte. Avec une agilité comme j’en avais rarement vu, la guerrière a bondi sur le cheval au galop de Rafa, poussant le prêtre en arrière pour saisir les rênes.
» “Non ! Pas ici ! Ils sont trop nombreux ! Suivez-moi !”
» Saoirse est entrée dans la forêt fantôme. Chloe et Dior ont suivi. Bellamy m’a gratifié d’un clin d’œil, alors qu’il me dépassait, son luth à la main. J’ai ralenti, le temps de tirer le coup chargé dans mon pistolet à rouet. Puis j’ai poussé Jezebel derrière le barde et nous nous sommes enfoncés avec fracas à travers les broussailles pourries et les chandelles vertigineuses de champignons et de moisissure.
» La lumière a encore baissé, alors que nous avancions sous un enchevêtrement de branches hautes. J’ai entendu nos poursuivants derrière nous. “Halte, au nom de l’Inquisition !” Putain, sérieusement, ça a déjà marché ce truc ? J’ignorais où nous menait Saoirse, mais sa connaissance et sa maîtrise des bois m’impressionnaient. Après un dédale de ronces et de branches gelées, elle nous a fait débouler dans une ravine étroite.
» Une plaie large et profonde dans la terre. Au-dessus de nous, les racines d’arbres anciens et les vrilles d’asphyxia récentes s’emmêlaient pour former un toit. Sa lionne était invisible, mais Saoirse a levé la main pour faire signe de s’arrêter, un doigt posé sur les lèvres. Chloe inclinait la tête, en prière. Le vieux Rafa frottait sa roue entre le pouce et l’index. J’ai de nouveau entendu sonner le cor, le fracas étouffé de sabots à l’approche.
» “Talya ! a crié une femme. Tu les vois ?
— Valya ! Par ici !”
» Sa voix me plaît. C’est une jolie voix. Et elle, elle… est jo… jolie ?
» J’ai lancé un regard mauvais à l’épée dans ma main, à la dame argentée sur la garde.
» Je ne suis pas d’humeur à tuer des nonnes au… aujourd’hui, Gabriel. J’ai fait ça assez souv…
» “La ferme”, ai-je grogné.
» Rafa a tourné la tête. “Je n’ai rien dit.
— Ccchhhut !” a sifflé Saoirse.
» Les bruits de sabot ont gagné en volume, et j’ai entendu le souffle irrégulier des montures et de leurs cavaliers, qui se rapprochaient. Si ces fanatiques nous avaient coincés dans la ravine, ç’aurait été un massacre. Mais j’ai poussé un soupir de soulagement, alors qu’ils nous dépassaient avec fracas et fureur à quelques dizaines de mètres au sud. Chloe a fait le signe de la roue. Assis derrière elle, Dior serrait son poignard dans sa main, les joues pincées et rosies par le froid, avec sa sempiternelle cigarelle éteinte au bec. Ses yeux ont croisé les miens à travers sa tignasse blanc cendré. J’y ai lu plus de colère que de frayeur.
» Quoi qu’il ait pu être par ailleurs, Dior Lachance n’était pas un lâche.
» Les sabots se sont éloignés. Une ombre tombée sur moi m’a fait tressaillir. Mais, levant la tête, j’ai aperçu Phoebe au bord de la ravine. La lionne des montagnes nous a fixés de ses deux billes en or brillant. Alors qu’elle retroussait ses babines en grondant, la cicatrice qui lui balafrait le front et la joue a donné le sentiment qu’elle esquissait un sourire.
» “La voie est libre, a chuchoté Saoirse. Sortons d’ici et allons-nous-en.”
» Sans un mot, nous avons obéi, poussant nos montures hors de la ravine. Tournant vers le nord, nous sommes repartis au trot sous la neige tombante. Phoebe courait en bondissant à l’arrière, nous regardant Jez et moi avec des yeux voraces. J’ai entendu les inquisitrices s’éloigner dans la mauvaise direction, mais je savais que, tôt ou tard, elles comprendraient que nous les avions bernées.
» “Tu les connaissais.”
» Levant les yeux, j’ai vu Dior qui m’observait depuis le cheval de Chloe.
» “Ces deux garces. Tu les connaissais.
— Ma route a déjà croisé la leur. Brièvement.”
» Bellamy m’a lancé un regard en coin. Le père Rafa m’a fixé d’un air curieux. Même Chloe a soudain paru soupçonneuse. “Dans quelles circonstances ?
— J’ai tiré dans le dos de l’une d’elles pour voler leur cheval.”
» Dior a ri. Chloe est restée bouche bée. “Gabriel de León, tu as abattu une religieuse ?
— Sans intention de la tuer. Pas… directement, en tout cas.” Je me suis gratté le menton, un peu contrarié. “Mais je suis tout de même impressionné qu’elles aient réussi à échapper à ces crevards.”
» Chloe a eu l’air ahurie, alors que je haussais les épaules.
» “C’est une longue histoire.” »
En haut de sa tour solitaire, Jean-François s’éclaircit la voix, tapota impatiemment de sa plume sur sa page. « Comme à un…
— L’Inquisition est une communauté religieuse féminine de la Foi unique, soupira Gabriel. Elle a pour mission d’extirper l’hérésie dans l’Église. Contrairement à la plupart des ordres, ses sœurs ne jurent pas fidélité à Dieu, à la Viergemère ou aux Martyrs, mais à Naél, l’ange de la félicité. Un choix qui semble aussi raisonnable que moi après ma quatrième bouteille de vin.
— Qu’entendez-vous exactement par cela ? demanda le vampire.
— Ce sont des sadiques, voilà tout. Elles croient qu’on ne peut accéder à la félicité qu’en l’absence de douleur, et leur seule forme de prière est la torture. » Gabriel leva son verre à ses lèvres. « Bride-langues. Fourches hérétiques. Éventreuses. Ces tordues les ont toutes inventées. Quand le vieux cardinal Brodeur a été accusé d’hérésie en soixante-quatre, on l’a confié aux bons soins de la haute inquisitrice, dans la tour des Larmes à Augustin. On raconte qu’elles l’ont écorché vif, puis conservé dans du sel pendant une nuit, pour retarder l’infection. Le pauvre bougre s’est confessé au bout d’une journée. Elles l’ont gardé en vie sept jours de plus. À la fin, elles lui ont coupé les couilles, les lui ont fourrées en bouche et l’ont laissé se vider de son sang. »
Jean-François arqua un sourcil. « Est-ce avéré ?
— Je n’en sais foutre rien. » Gabriel haussa les épaules. « Les gens préféreront toujours une bonne histoire à la vérité. Toujours est-il que personne n’aime avoir ces dames à sa table. À moins de vouloir échanger des considérations techniques sur la manière la plus efficace de piétiner un chiot sans se mettre du sang sur les bottes.
» Cela dit, je reconnais que j’avais tiré dans le dos de l’une d’elles. Et ces garces étaient plutôt du genre rancunier. On dit que la meilleure vengeance est de vivre heureux, mais danser sous les lunes de sang dans une cape de la peau de son ennemi n’est pas sans attrait. Aux regards nerveux de mes compagnons, j’ai deviné que cette cohorte n’allait pas à Dhahaeth pour goûter à la vodka locale, quand j’avais croisé la route de sa voiture embourbée et lui avais volé Jezebel.
» Nous avions déjà le fils de Fabién Voss à nos trousses. Mais il semblait que la petite bande de Chloe avait aussi attiré l’attention de l’Inquisition.
» Je ne savais pas encore dans quelle merde j’avais mis les pieds, mais je venais de m’enfoncer d’un bon mètre supplémentaire. »
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