L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 10 sur 103

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L’empire du vampire T1

IX - La plus douce et la plus sombre

 IX 

La plus douce et la plus sombre

 

« ette nuit-là, je n’ai pas pu fermer l’œil. Une fois couché, je suis C

resté étendu, à écouter grincer le vieux plafond en chêne des baraques au-dessus de ma tête. Les saints d’argent confirmés bénéficiaient de cellules individuelles à l’étage, mais nous autres, les initiés, occupions un dortoir commun. J’ai compté bien plus de lits qu’il en fallait – une cinquantaine au moins, alors qu’au retour de la messe, nous n’étions qu’une douzaine.

» Je n’étais toujours pas remis de mes émotions. En une journée, on m’avait offert les biens les plus précieux que j’avais jamais possédés, initié dans un ordre sacré, et fait promettre de consacrer ma vie à Dieu. Mais j’avais également assisté au meurtre rituel d’un membre de cette communauté, avant qu’il succombe à la folie qui le rongeait. Incidemment, j’avais appris que le même sort me guetterait, tôt ou tard.

» “Le premier jour fait toujours cet effet-là.”

» Je me suis tourné vers le lit à côté du mien, où j’ai reconnu l’initié qui avait serré la main de Yannick, avant qu’il avance vers l’autel. Le frère décédé avait probablement été son maître. C’était un solide gaillard aux cheveux blond-roux, et son accent affecté m’a appris que j’avais affaire à un natif d’Elidaen. Ses yeux bleus ont brillé, alors qu’il me lançait un regard en coin. J’ai vu qu’ils étaient rougis par les larmes.

» “Une sacrée journée, ai-je renchéri.

— J’aimerais pouvoir te promettre que ça devient plus facile par la suite, mais je n’ai pas la langue d’un menteur.

— Je ne t’en ferai pas le reproche, ai-je répondu. Mon nom est Gabriel de León.

— Theo Petit, s’est-il présenté en me serrant la main.

— Mes condoléances pour ton maître. Je prierai pour son âme.”

» Ses yeux ont brusquement lancé des éclairs, et sa voix s’est durcie. “Garde tes prières pour toi, mon gars. Prie de vivre assez longtemps pour te trouver face au même choix que lui. Et montre le même courage au moment de l’affronter.”

» Theo a soufflé la lampe, plongeant la pièce dans le noir, tandis que je restais allongé dans l’obscurité, les yeux rivés au plafond. Je me suis agité, jusqu’à ce que de Coste, depuis le lit d’en face, perde patience.

» “Dors, Bouseux, a-t-il grogné. Tu en auras besoin demain.”

» Je n’imaginais pas combien les paroles d’Aaron se révéleraient prémonitoires. Au matin, les cloches de la cathédrale m’ont réveillé, avec l’impression de n’avoir pas fermé l’œil. Mi-enthousiaste, mi-terrifié, je me demandais ce qui m’attendait. Le tatouage dans ma paume, toujours rouge sang, continuait de m’élancer. Après des matines lugubres, frère Greyhand m’a tendu un pot qui dégageait une odeur suave.

» “De la grâce d’ange, a-t-il expliqué. L’argent dans ton tatouage ralentit la cicatrisation. Ce baume te soulagera en attendant que ton sang fasse son office. Maintenant, suis-moi. Et laisse cette épée ici. Ce n’est pas ta bite, tu sais, tu peux la lâcher de temps à autre.”

» J’ai obéi, emboîtant le pas à mon maître dans l’air matinal. Je me rappelle qu’il faisait très froid ; j’ai eu l’impression que mes couilles étaient remontées se réfugier à l’intérieur de mon corps. Une lumière faible, mais belle, baignait le monastère. Alors que nous traversions le pont de corde en direction du gantelet, un essaim de papillons a semblé s’agiter dans mon ventre. Archer a fendu l’air frais, criant après Greyhand.

» “Maître… où allons-nous ? ai-je demandé.

— À ta première épreuve.

— Et à quoi dois-je m’attendre ?

— À la seule chose que cette vie a à nous offrir, Petit Lion. Du sang.” Greyhand a regardé le fleuve, qui serpentait entre les colonnes en contrebas, et il a soupiré. Il semblait maussade – à cause du rite de la veille ou d’autres ennuis, je l’ignorais. “Une partie de moi t’envie, mon garçon. La première fois reste la plus douce. Et la plus sombre.”

» Je n’y comprenais rien, mais il ne paraissait pas d’humeur à répondre à mes questions. Alors que nous franchissions l’immense porte à double battant du gantelet, j’ai vu que le lieu accueillant les épreuves des initiés à San Michon empruntait la forme d’une vaste arène circulaire à ciel ouvert. Une grande étoile à sept branches en calcaire pâle se détachait sur le dallage en granit. Des mannequins d’entraînement et des appareils étranges bordaient l’enceinte, tandis que des bannières aux armoiries inconnues ornaient les murs.

» Au centre de l’étoile, un groupe attendait, leurs ombres imprécises s’allongeant vers moi. Au premier plan se tenait l’abbé Khalid, les bras croisés, la capote claquant au vent. Une magnifique épée en acier argenté pendait dans son dos – une arme à deux mains, mortelle et plus grande que moi. Le colosse nous a salués de la tête, alors que nous approchions ; Greyhand et moi nous sommes inclinés bien bas.

» “Bellaube, initié de León. Frère Greyhand.

— Dieudemain”, avons-nous répondu.

» Khalid a indiqué d’un geste les gens qui l’entouraient. “Voilà les sommités de notre ordre, de León. Elles assisteront à ton épreuve du Sang. Tu connais déjà la prieure Charlotte, supérieure du prieuré d’Argent et maîtresse de l’Égide.”

» Les yeux baissés, j’ai salué la femme à l’air revêche. L’habit noir des sœurs la couvrait des pieds à la tête. Dans la faible lumière de l’aube, sa peau semblait cireuse, ses quatre cicatrices découpant des lignes d’un rose agressif sur son visage. Je m’interrogeais vaguement sur leur provenance, quand ses lèvres blêmes m’ont gratifié d’un sourire crispé. “Bellaube, initié. Que la Viergemère te bénisse.”

» Khalid m’a ensuite désigné un homme âgé en robe noire à côté de lui. “Et voici le frère archiviste Adamo, maître de la grande bibliothèque et historien de l’ordre d’Argent.”

» Il m’a regardé en plissant les yeux, l’air légèrement confus derrière les verres épais de ses lunettes. Sa peau ridée m’a fait penser à du papier imbibé d’eau et ses cheveux blancs aux neiges de mon enfance. Son dos était voûté par l’âge, et je n’ai repéré aucun tatouage sur ses mains marbrées de taches de vieillesse.

» “Argyle á Sadhbh, a poursuivi Khalid, indiquant une silhouette imposante dans le groupe. Frère séraph du foyer et maître de forges de San Michon.”

» Le géant a croisé mon regard, me saluant de la tête. Un natif de l’Ossway, à en juger par sa flamboyante chevelure rousse, et sa mâchoire semblable à un bloc de granit. Mais son œil gauche était d’un blanc laiteux, une brûlure l’ayant gravement défiguré de ce côté-là ; plus étrange, sa main gauche était en métal, pas en chair – un ingénieux simulacre en fer, attaché à son avant-bras par un bracelet en cuir. Ses biceps étaient aussi épais que les cuisses d’un homme, sa peau grêlée de marques d’étincelles. Un forgeron, jusqu’au bout des ongles.

» “Initié, a-t-il grogné. Que Dieu t’accorde sa force aujourd’hui.

— Voici sœur Aoife, a continué Khalid. Adepte du prieuré d’Argent.” L’abbé s’est tourné vers une sœur plus jeune, à côté de Charlotte, qui me regardait avec des yeux bleus remplis de curiosité. Mince, jolie, avec quelques boucles auburn qui s’échappaient de sa coiffe, elle tenait un étui en chêne poli entre ses doigts aux ongles rongés jusqu’à la racine.

» “Dieudemain, initié.” Elle a incliné la tête. “Que la Viergemère te bénisse.

— Notre sœur nous prêtera son concours aujourd’hui. Quant à ton maître pour cette épreuve…” Khalid a marqué une pause pour échanger un de ses sourires si particuliers avec Greyhand. “… je lui laisse le soin de se présenter lui-même.”

» J’ai jeté un coup d’œil au frère en question, debout telle une ombre à côté de l’abbé. Sa moustache gris foncé tombait si bas qu’il aurait pu la nouer sur son crâne rasé. Avec ses yeux en boutons de bottine, il faisait plus vieux que Khalid et Greyhand – la quarantaine passée, ai-je estimé. Il était assez mince, le col de sa capote lacé haut et serré autour de sa gorge. Hormis une canne en frêne poli, il ne portait aucune arme.

» “Je suis Talon de Montfort, séraph de la Chasse, a-t-il déclaré avec un net accent elidaeni. Tu apprendras à me haïr plus que la putain qui t’a vomi de ses entrailles, et le diable qui l’a engrossée.”

» Surpris, je me suis tourné vers mon maître, puis vers Khalid. En tant que séraph de la Chasse, ce Talon occupait la deuxième place dans la hiérarchie de l’ordre. Mais personne n’avait le droit de parler de ma mère en ces termes. “Ma mère n’était p…”

» Schlaakk ! a fait la canne de Talon en s’abattant en travers de mes jambes.

» “Aïe !

— Pendant cette épreuve, tu n’ouvriras la bouche que lorsqu’on t’adressera la parole. C’est compris ?

— Ou… oui”, ai-je réussi à dire, massant ma cuisse endolorie.

» Schlaakk !

» “Oui, qui, petit mange-merde enculeur de porcs ?

— Ou… oui, frère séraph, ai-je haleté.

— Parfait.” Il a lancé un regard à Greyhand et aux autres. “Vous pouvez prendre vos places dans l’arène, frères et sœurs. Il fait un peu froid, mais ça ne devrait pas être trop long. D’ici une heure, l’épreuve du Sang s’achèvera ou nous aurons des funérailles à organiser.”

» J’ai quelque peu blêmi en entendant cela, mais mon maître m’a tapoté l’épaule.

» “N’aie crainte. Écoute l’hymne, Petit Lion.”

» Greyhand a tourné les talons, et avec l’abbé Khalid et la prieure à côté de lui, il est monté dans les gradins. Argyle a aidé Adamo, le vieux frère archiviste s’appuyant sur la main de fer du forgeron tout en s’éloignant de l’étoile d’un pas traînant. Le vent a rabattu mes cheveux dans mes yeux. Sœur Aoife attendait à côté du séraph, avec l’étui en bois. Talon m’a regardé avec l’expression d’une chouette se délectant à l’avance d’une souris particulièrement appétissante. La canne entre ses doigts m’a donné l’impression de voir une vipère, prête à mordre.

» “Que sais-tu du sang-froid qui t’a engendré, mon garçon ?” a-t-il demandé.

» La question m’a pris au dépourvu, surtout parce que je n’avais aucune réponse satisfaisante à offrir. J’ai alors pensé à ma mère avec une pointe de rancœur. Pendant toutes ces années, elle m’avait mis en garde contre les appétits qui sommeillaient en moi, mais sans jamais aborder le sujet de ma véritable nature. La honte de son péché avait dû la retenir, ai-je supposé. Mais elle aurait pu me dire quelque chose…

» “Rien, frère séraph.”

» Schlaakk !

» “Aïe !

— Plus fort, petit bâtard de mon cul !”

» Avec un regard aux visages impassibles dans les gradins, j’ai élevé la voix : “Rien, frère séraph !”

» Il a hoché la tête. “Bon, je te pose la question pour la forme : es-tu rompu aux divins mystères de la chymie ?”

» À ces mots, mon cœur s’est mis à battre plus vite. La chymie était un art sinistre, dont on ne parlait qu’à mots couverts dans mon village. Ma mère m’avait expliqué qu’il se situait à la croisée de l’alchimie, de la sorcellerie et de la démence. Mais, préférant jouer la sécurité, j’ai secoué la tête.

» Talon a soupiré. “Alors, permets-moi d’éclairer ta lanterne, petite vermine à la cervelle de foutre. Les ennemis que tu affronteras pendant la Chasse sont les créatures les plus dangereuses sous le ciel de Dieu. Sang-froid, goules, striges, métamorphes et autres monstres surnaturels. Mais le Tout-Puissant ne t’a pas abandonné sans armes pour les combattre. Et avec nous, tu apprendras à toutes les utiliser. L’ignoire, une poudre qui explose avec toute la fureur divine au contact d’une étincelle. L’argent caustique, qui brûle la chair de tes ennemis comme de l’acide. Le bouclier de justice. La grâce d’ange. Le souffle-mort. L’aiguillonne…” De sous sa capote, Talon a alors extrait une fiole remplie d’une poussière écarlate foncé. “Et enfin, le plus précieux de tous les présents du Tout-Puissant.”

» J’ai eu la bouche sèche en reconnaissant la poudre que Greyhand et Aaron avaient fumée pendant le trajet de Lorson à San Michon. J’avais vu un voile rouge sang tomber sur leurs yeux, alors qu’ils avalaient la fumée.

» “Qu’est-ce que c’est, frère séraph ?

— Ça, résidu de pissotière, c’est du sanctus. Une distillation chymique de l’essence qu’on trouve dans les veines de nos ennemis. Grâce à elle, nous apaisons la soif impie héritée des monstres qui nous ont engendrés. Grâce à elle, nous accédons aux talents que Dieu nous a accordés pour les renvoyer en enfer.

— C’est du…

» Il a hoché la tête. “Du sang de vampire.

— Putain…, ai-je soufflé.

— Inutile de remettre le sujet de ta mère sur le tapis, a dit Talon avec un petit sourire. Mais nous sommes d’accord, de León, c’est déjà un progrès.”

» J’ai gloussé, pensant rentrer dans son jeu.

» Schlaakk !

» “Aïe !

— Le sanctus est le saint sacrement de San Michon. L’arme la plus puissante d’un demi-sang contre la nuit sans fin, et le fléau de notre nature. Aujourd’hui tu commences ton apprentissage. Et notre première étape, mon petit puceau, consiste à déterminer à laquelle des quatre lignées appartenait la bite de ton père mort-vivant. Mais avant de poursuivre…” Il a fait tournoyer sa canne entre ses doigts et s’est renfrogné. “… j’ai besoin de ta permission.”

» J’ai avalé ma salive, me massant la cuisse. “Ma permission, frère séraph ?

— Les demi-sang ont l’interdiction d’utiliser leurs dons les uns contre les autres sans consentement, sous peine de flagellation. Nous sommes frères d’armes, unis par le sang et un même but, et nous devons avoir une confiance aveugle les uns dans les autres, de León. Donc : donnes-tu ton consentement ?”

» J’ai regardé sœur Aoife avec hésitation. “Et si je refuse ?”

» Schlaakk !

» “Aïe !

— Donnes-tu. Ton. Consentement ?

— Oui ! Oui !”

» Talon a hoché la tête, plissé les yeux. J’ai alors éprouvé une sensation des plus étranges. Comme si quelqu’un m’effleurait le cuir chevelu du bout des doigts, qu’un bruissement s’introduisait entre mes tempes. J’ai grimacé, comme si je voyais le soleil de face, la tête me tournait. “Que… Qu’est-ce que vous faites ?

— Tous les vampires présentent des caractéristiques communes, qu’héritent les demi-sang. Mais chaque lignée est également dotée de talents propres.” Talon a montré du doigt l’un des blasons inconnus sur le mur – un corbeau blanc, portant une couronne dorée. “Les Cœurs de Fer. La lignée du Sang Voss. Leur chair est comme l’acier, capable de détourner l’argent. Les plus anciens parmi eux résistent même à la fureur des flammes. Mais bien plus sérieuse est leur aptitude à lire les pensées d’esprits plus faibles.”

» J’ai alors compris quelle était cette sensation que j’éprouvais : le séraph était dans ma putain de tête. Je le sentais à présent, telle une ombre à l’intérieur de mon crâne. Mais aussi rapidement qu’il avait commencé, ce sentiment a cessé.

» “Tu dois apprendre à mieux te protéger, mon coucou glaireux, m’a averti Talon. Sinon, le premier Voss venu cueillera tes pensées directement dans ta tête de demeuré.”

» J’ai cligné des yeux avec force, comprenant que Talon était probablement le fils d’un de ces Cœurs de Fer, et qu’il avait donc hérité de ses pouvoirs. De nouveau, je me suis interrogé sur mon propre père. Qui était-il ? Quels bienfaits son sang maudit m’avait-il accordés ? Le fait que Talon puisse s’introduire dans mon esprit à sa guise me perturbait, mais en même temps, une partie de moi ressentait une certaine excitation à l’idée qu’un tel don puisse également être mien.

» Le séraph a montré du doigt un autre blason, brodé de deux loups noirs et de deux cercles rouges ornés – les lunes jumelles, Lánis et Lánae.

» “La lignée du Sang Chastain. Les Bergers. Ces sang-froid exercent leur volonté sur les hôtes du monde animal. Ils voient par leurs yeux. Ils les contrôlent comme des marionnettes. Les plus âgés sont même capables d’adopter l’apparence des créatures les plus sombres de la terre et du ciel. Chauves-souris. Chats. Loups. Quand tu chasses un Chastain, ne te fie à aucune bête, mon garçon. Car les yeux de la nuit leur obéissent.”

» Il a indiqué d’un geste de la tête une troisième bannière, un blason en forme de cœur encadrant un magnifique serpent au sein de roses. “La lignée du Sang Ilon. Les Souffleurs. Une lignée plus dangereuse qu’un sac de serpents syphilitiques. Tous les vampires peuvent obliger les faibles à se plier à leur volonté. Mais les Ilon sont capables de manipuler tous types d’émotions. Alimenter la rage. Susciter la peur. Attiser la passion. Et le chasseur qui ne peut pas se fier à son propre cœur ne peut se fier à rien.”

» Talon a brusquement pointé sa canne vers la dernière bannière ; un champ azur paré d’un ours blanc et d’un bouclier cassé. “Sang Dyvok. Les Indomptés. Dotés d’une force qui fait frémir jusqu’aux plus féroces des autres bâtards monstrueux de la nuit. Ces créatures sont capables de déchiqueter un homme adulte à mains nues. Leurs aînés peuvent abattre les remparts d’un château à la seule force de leurs poings, et faire trembler la terre sous leurs bottes. En comparaison, même les autres lignées ressemblent à des enfants sans défense. »

» Je me remettais encore de cette avalanche d’informations, quand Talon s’est tourné vers la jeune femme à côté de lui.

» “Ma sœur ?”

» Aoife a ouvert l’étui en chêne pour en extraire une pipe en argent richement décorée. Les mains en coupe de Naél, l’ange de la félicité, formaient le fourneau. Sous mes yeux, Talon a versé une faible dose de sanctus entre les paumes de l’ange.

» “Bon. Le monstre qui a rempli le ventre de ta mère appartenait à une de ces quatre lignées. Tu posséderas donc les dons hérités de son sang, bien qu’à un degré moindre. Te rappelles-tu la première fois que tu as manifesté un talent quelconque sortant de l’ordinaire ? As-tu montré une affinité particulière pour les animaux pendant l’enfance ? Parvenais-tu constamment à obtenir ce que tu voulais ? Peut-être savais-tu ce que les autres allaient dire avant qu’ils parlent ?”

» Je me suis mordillé la lèvre. “Ma sœur Amélie a été tuée par un sang-froid. Quand elle est rentrée au village, elle était devenue une crevarde. Je l’ai repoussée à mains nues.”

» “Mmm… Dyvok, peut-être. Le sang maudit qui coule déjà dans les veines de notre abbé. Très bien. Commençons par là.”

» J’ai levé les yeux vers les gradins, où Khalid a croisé mon regard et m’a fait un signe de la tête. La pensée d’être de la même lignée qu’un tel homme a réveillé l’essaim de papillons dans mon ventre.

» Talon a donné trois coups de canne sur le sol. J’ai entendu le grincement gras de la pierre contre la pierre et vu une large ouverture apparaître au centre de l’étoile à sept branches.

» S’élevant sur un socle de granit noir se trouvait le crevard ramené au monastère par Greyhand depuis Lorson. Sa chair était une lande dévastée, grise et couverte de taches ; sa bouche, une fosse plantée de rasoirs. Une chaîne en argent retenait la créature au sol, le métal grésillant au contact de la peau pourrie. Regardant dans les yeux vides, je me suis retrouvé plongé dans mon village, le jour du retour de ma sœur.

» D’autres segments de l’étoile se sont ouverts, et sur les socles qui s’élevaient, j’ai vu une meute de bâtards – mi-loup, mi-chien – solidement attachés au bout de chaînes en acier. Fous furieux, ils grondaient en montrant les dents au crevard du centre de l’étoile. Mais le monstre n’avait d’yeux que pour moi, une lueur vorace sans âge brillait dans son regard.

» Talon a levé le long tuyau de la pipe en argent vers mes lèvres.

» “Aspire profondément, m’a-t-il conseillé. À l’image de San Michon, qui a recueilli le sang du Rédempteur sur la roue pour que le péché de son meurtre serve la sainte cause de Dieu, nous transformons notre propre péché. À partir des plus grandes horreurs sont forgés les plus valeureux héros.”

» Toujours hésitant, j’ai regardé mon maître, puis sœur Aoife. Ses yeux bleus brillants ont croisé les miens, et sous son voile, j’ai vu ses lèvres bouger. Articuler en silence les mêmes mots que Greyhand m’avait dits :

» Écoute l’hymne.

» Mon cœur battait à tout rompre. J’avais la peur au ventre. Mais si c’était une épreuve, j’étais décidé à ne pas faiblir en présence des dignitaires de l’ordre. Le séraph Talon a placé la pipe sur mes lèvres, allumant son briquet et me demandant de respirer, respirer. »

Jean-François dessinait, sa voix réduite à un murmure.

« La première fois reste la plus douce. Et la plus sombre.

— C’est ce qu’avait promis Greyhand, répondit Gabriel en hochant la tête. Si j’avais su à ce moment-là ce que je sais maintenant, j’aurais pris mes jambes à mon cou. J’aurais couru me réfugier dans les jupes de ma mère. Et j’aurais claqué la porte sur les ténèbres, les monstres qui y rôdaient et ces hommes qui y traînaient leurs bottes à talons d’argent. Parce que ce n’est pas un héros que Talon a forgé ce jour-là, alors que j’aspirais ce merveilleux poison dans mes poumons. C’est une chaîne, de celles qu’on ne brise jamais.

» J’ai assisté à sa naissance, entre les mains argentées de cet ange. Une fine volute écarlate dansant sur ma langue. Je l’ai sentie s’écraser sur moi, avec la lourdeur du plomb et la légèreté d’une plume, m’embrasant tout entier. Et en elle, j’ai entendu les premières notes d’une symphonie aussi radieuse que le ciel et aussi rouge que le sang.

» Écoute l’hymne, Petit Lion.

» “Oh, Dieu, ai-je soufflé. Oh, doux et saint Rédempteur…”

» Luttant pour ne pas me laisser emporter par cette vague, pour concentrer mes sens ballottés par ce bouillonnement cramoisi, j’ai perdu la notion du temps. Je me rappelle seulement le son qui a fini par m’extraire de ce tourbillon. Sous la symphonie rouge sang, un autre bruit montait, assez net pour me secouer, assez fort pour me réveiller. Celui du métal sur la pierre.

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» J’ai ouvert les yeux et je l’ai vu. Mon cœur s’est mis à battre la chamade.

» Le crevard chargeait droit sur moi. »

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