L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 87 sur 103

Pages du PDF

L’empire du vampire T1

XIII - En avant

 XIII 

En avant

 

« e jour s’est levé sans nouvelle rencontre avec les ténèbres. L

» Malgré mon épuisement, j’avais monté la garde, pendant que ma jambe se remettait lentement. Le froid et la fatigue menaçaient de me faire sombrer à tout moment dans un sommeil dont je ne me réveillerais peut-être pas. Bien que la tempête ne faiblisse pas, maintenant que le soleil noir avait dressé la tête, j’y voyais un peu mieux. Au loin, le large ruban sombre d’un fleuve gelé serpentait à travers les pins clairsemés et les broussailles persistantes de la toundra. Observant ces rives, j’ai su où nous étions.

» “La Mère…”, ai-je soufflé.

» Ma cuisse me causait toujours des élancements, mais le sanctus avait suffisamment consolidé la fracture. Je me suis donc levé en titubant pour regarder autour de nous. Voilà dix ans, j’avais laissé cet endroit derrière moi : la majesté du courant gelé, les étendues neigeuses, l’ombre des sommets qui se dressaient au loin, dans le Nord glacial. Cette terre m’avait porté, avait allumé un feu dans ma poitrine, avant de me chasser, comme un mendiant dans le froid.

» “Le Nordlund”, ai-je soupiré.

» Enfin, j’étais rentré chez moi.

» Un cri étouffé est sorti du cadavre derrière moi, suivi par un gémissement horrifié. Me retournant, j’ai vu des mains ensanglantées qui tentaient de se hisser hors du ventre de Fortuna.

» “Attends !” ai-je lancé. J’ai écarté les côtes et la chair gelée dans un craquement de glace et d’os. Dior s’est dégagée des entrailles. Elle haletait, enveloppée d’un dépôt visqueux et sanglant ; elle avait le visage enflé d’un côté et couvert de bleus. Alors que je l’aidais à se mettre sur pied, elle s’est contemplée d’un air horrifié, les mains tendues en avant. Elle a semblé sur le point de vomir.

» “Putain de… s… sainte V… Viergemère…

— Tout va bien, Dior. Respire, calmement.”

» Elle a levé la tête vers le haut des falaises, a regardé le pin dont les branches avaient amorti notre chute et, enfin, les restes de Fortuna. J’ai vu ses yeux se fermer, ses joues gonfler. Elle est tombée à genoux dans la neige rose, se pliant en deux. Mais, même à ce moment-là, elle a su puiser dans cette réserve de fer en elle pour serrer les dents, et avaler péniblement sa salive. Déchirant la couverture de Fortuna, j’ai essuyé le plus gros du sang sur sa peau, alors qu’elle luttait contre des haut-le-cœur.

» “Tu peux marcher ?

— P… pour aller où ?

— C’est la Mère, ai-je expliqué en montrant le fleuve. Nous ne sommes plus très loin d’Aveléne. Je peux te porter, si nécessaire.

— Et qui te portera ?”

» J’ai eu un geste vague. “Un détail, mademoiselle Lachance.”

» Cette réponse lui a arraché un sourire. Je l’ai regardée, m’étonnant encore de sa résistance, alors qu’elle écartait de ses yeux gonflés ses cheveux emmêlés de sang et se dressait sur ses jambes tremblantes.

» “Nous n’avons pas fait tout ce chemin pour reculer. Alors, en avant.”

» Elle s’est frotté la peau et les cheveux dans la neige, du mieux qu’elle pouvait, avant que je lui tende ses bottes et ses vêtements. Ensuite, Dior s’est embrassé le bout de doigts et s’est agenouillée pour les poser contre la joue de Fortuna. Les larmes aux yeux, elle a murmuré sa gratitude à la jument. Après tout ce qu’elle avait déjà perdu, certains auraient pu trouver ridicule de pleurer un cheval qu’elle avait à peine connu. Le fait est qu’en vérité nous ne versons pas de larmes pour les disparus, mais pour nous, qui restons. On devrait toujours prendre le temps de dire adieu. Bien trop souvent, le destin nous prive de cette chance.

» Nous avons longé les berges, Dior et moi boitant côte à côte. Cette partie du fleuve, où rugissaient d’ordinaire des rapides, était figée en cette saison, en stase, comme les créatures qui nous pourchassaient encore. J’ai regardé vers le haut des falaises, les étendues glacées au-delà, sachant qu’il était là. Je le sentais qui approchait, aussi froid et implacable que la neige. La tempête continuait de faire rage, nous pénétrant jusqu’aux os. Un faucon des neiges décrivait des cercles dans le ciel gris, presque invisible.

» Quatre jours durant, nous avons marché, presque jusqu’à l’épuisement. Enfin, franchissant la crête d’un méandre, j’ai pris la main de Dior et lui ai montré notre destination. “Regarde !”

» La silhouette irrégulière d’un mont s’élevait au bord de la Mère, telle une tour vers le paradis. Des murs épais et solides ceignaient sa base, et de petites maisons en bonne pierre du Nordlund et toit en tuiles noires bordaient la route qui montait en lacets sur ses pentes. Au sommet se dressait un château construit dans le même basalte que le roc lui servant de support.

» “Château Aveléne”, ai-je soufflé.

» Il avait connu des jours meilleurs, c’était sûr. Rien à voir avec un château enchanté de conte de fées. Aucun roi n’aurait jugé cette demeure digne de lui. Aveléne était une sentinelle lugubre, menaçante et imperturbable, en faction devant le fleuve gelé qui serpentait vers le nord. Mais dans un océan de ténèbres, toute source de lumière était la bienvenue. Même depuis la vallée, de petites flammes sur les remparts nous ont appris que, contre toute attente, l’humanité survivait en ces lieux.

» “Qui l’a construit ? a chuchoté Dior.

— Lorenzo le Juste, un ancien roi nordique, des siècles passés, lui ai-je répondu. Il voulait faire un cadeau à sa femme, pour l’arrivée de leur premier-né. Mais la reine et le bébé sont tous les deux morts à la naissance. Elle y est enterrée, avec l’enfant qu’elle a porté. Le château a gardé son nom, encore aujourd’hui. Aveléne.

— Tu es déjà venu ?”

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com

» J’ai hoché la tête. “Il y a quelques années. Astrid et moi nous sommes arrêtés ici, après que nous avons quitté San Michon. Elle attendait Patience, et, dans notre disgrâce, peu d’endroits dans l’empire nous auraient ouvert les bras. Dans ces murs, nous avons trouvé un refuge. La paix. Ça ne paie pas de mine, mais j’y ai connu les deux jours les plus heureux de ma vie.”

» Dior a croisé mon regard. “Tu veux dire…”

» J’ai hoché la tête, tentant d’avaler la boule qui venait de se former dans ma gorge. Mon pouce a parcouru les tatouages de mes doigts, alors que des échos de rires résonnaient dans mon crâne.

» “C’est là qu’Astrid et moi nous sommes mariés. Là que Patience est née.”

» D’un pas difficile, nous avons remonté la berge, dépassant un long appontement en bois figé dans la glace, où de lourds traîneaux avaient pris la place des bateaux. Bien que ralentis par une couche de neige d’une cinquantaine de centimètres, nous avons fini par atteindre le fossé et le mur d’enceinte. Des braséros brûlaient sur les remparts, où des arbalétriers munis de carreaux enduits de poix montaient la garde. Cette vision m’a fait chaud au cœur. Ce n’était pas un village boueux avec une palissade en bois fragile, ou un monastère éventré avec des cadavres pendus aux murs, mais le premier véritable refuge que nous avions trouvé depuis notre départ du Sūdhaem.

» “Halte ! a crié une voix au-dessus de la porte. Qui va là ?”

» La robuste Nordique aux cheveux bruns et à la peau pâle m’a regardé alors que je retirais mon gant gauche avec les dents.

» “Un ami”, ai-je répondu, levant ma paume dans l’air glacé.

» Elle m’a toisé, l’œil mauvais. “Si vous connaissiez notre capitaine, frère, vous sauriez que cette étoile n’a que peu de poids entre ces murs. Ceux qui la portent ne sont pas les amis d’Aveléne.

» “Je connais bien votre capitaine, mademoiselle, ai-je dit. Mieux que la plupart des gens. Veuillez l’informer que Gabriel de León désire le voir.

— Le Lion noir…”, a chuchoté quelqu’un.

» La sentinelle m’a encore regardé, avant de grogner au soldat à côté d’elle. “Vas-y, Victor.”

» Nous avons patienté dans le froid glacial, au pied des remparts. Dior frissonnait contre mon épaule, mon souffle gelait sur mes lèvres. J’éprouvais un soulagement sans bornes à me retrouver ici. Mais la jeunesse des gardes a aussi réveillé en moi un sentiment de culpabilité, à l’idée du danger que nous faisions courir à cette fragile étincelle de vie. Je ne pouvais qu’espérer que mes amis comprennent le péril que nous affrontions, et la raison qui m’avait poussé à le traîner à leur porte.

» Nous n’avions nulle part ailleurs où aller.

» Après une éternité, j’ai entendu un bruit de métal contre du métal, un cri assourdi. Puis, dans le crissement gelé de ses charnières, le pont-levis s’est abaissé. Une silhouette large d’épaules et à la peau brune s’est faufilée entre les battants à peine ouverts et s’est précipitée vers moi avec un sourire éclatant. J’ai failli en pleurer. Il était plus âgé maintenant, comme nous tous, un peu de gris aux tempes, quelques rides sur sa peau d’acajou. Mais bon sang, il restait aussi bel homme que le jour où j’étais entré dans son armurerie, toutes ces années plus tôt.

» “PETIT LION !” a rugi Baptiste.

» Il s’est jeté sur moi, me coupant le souffle. Et j’ai ri alors qu’il me soulevait du sol en hurlant. Par le Rédempteur, la joie dans ses yeux a suffi à me briser le cœur. Je l’ai simplement étreint, aussi fort que je l’osais, tandis que sa voix de baryton criait mon nom. Par Dieu, j’ai eu beau faire, je n’ai pas pu retenir mes larmes.

» Après une éternité, Baptiste a fini par me reposer et m’a embrassé sur les deux joues. “Dieu tout-puissant, a-t-il soufflé d’un air stupéfait. Je ne pensais jamais te revoir un jour, frère.

— Moi non plus, ai-je répondu en souriant. Mais de toute ma vie, jamais je n’ai été aussi heureux de m’être trompé.

— Il reconnaît s’être trompé ? s’est étonnée une voix. Eh bien, ça, c’est une première.”

» Regardant par-dessus l’épaule de Baptiste, je l’ai vu traverser le pont-levis à grands pas dans ma direction. Plus seigneurial que jamais : longs cheveux d’or ramenés en arrière de son front et sa joue balafrés, traits fiers. Mais une certaine sagesse s’était glissée dans ses yeux brillants de larmes. Il m’a ouvert les bras.

» “Bellaube, Bouseux, a dit Aaron en souriant.

— Dieudemain, Ta Seigneurie”, ai-je répondu avec un rire.

» Alors, il s’est jeté à mon cou, m’entraînant dans une étreinte qui a effacé les années. Nous sommes redevenus de jeunes demi-sang, des frères d’armes qui, ensemble, avaient contemplé le visage de l’enfer. Durs comme le fer. Forts comme l’acier argenté. Toujours invaincus.

» “Bon sang, ce que je suis heureux de te voir, ai-je chuchoté.

— Moi aussi, frère”, a soufflé Aaron, d’une voix étranglée.

» Prenant ses joues entre mes mains, j’ai appuyé mon front contre le sien. Enfin, à contrecœur, il m’a lâché. “Aux dernières nouvelles, tu étais dans le Sūdhaem, avec ta femme et ta fille. Au nom du ciel, qu’est-ce qui te ramène dans les parages, Gabe ?

— Nous avons besoin de votre aide, frère.” J’ai regardé Dior derrière moi, emmitouflée dans son élégante redingote. “Elle a besoin de votre aide.”

» Baptiste a haussé un sourcil fourni. “Elle ?”

» Dior s’est fendue d’une révérence gracieuse, digne d’une dame à la cour de l’empereur.

» “Vous feriez mieux de sortir quelques bouteilles, leur ai-je dit. Nous avons pas mal de choses à nous dire.” »

OceanofPDF.com