L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 59 sur 103

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L’empire du vampire T1

V - L'âge de la chute

 V 

 

L’âge de la chute

 

« llongés sur un toit de la voie d’Argent, Aaron et moi A

regardions par-dessus le faîte l’autre côté de la rue. La foule compacte des fêtards occupait les pavés en bas, le vacarme des chutes d’eau voisines étouffant les rires et la musique. Mais la propriété d’en face était plongée dans le noir. Beaucoup trop silencieuse. Perché sur une girouette non loin de là, Archer me surveillait d’un œil d’aigle. »

Jean-François esquissa un sourire. « Un faucon avec un œil d’aigle ? Décidément, de León, votre art de tourner une phrase me laisse sans voix.

— C’est mon histoire, sang-froid. Je la raconte comme ça me plaît. » Gabriel vida son vin et s’essuya les lèvres. « Je continue ? »

Jean-François soupira. « À votre guise, chevalier. »

Gabriel remplit à nouveau son verre.

« Bien. Nous ignorions donc si Luncóit ou sa progéniture étaient revenues ici, après l’incident chez le baron. Mais c’était notre seule piste. Sans quitter des yeux la propriété, Aaron a bourré sa pipe avec le sanctus que lui avait confié Greyhand. Il a allumé son briquet et aspiré une longue goulée dans ses poumons. Un sentiment de culpabilité me rongeait. Je me suis demandé si notre maître avait raison, si ma désobéissance n’avait sauvé qu’une vie au prix de centaines d’autres.

» Mais ce n’était pas tout. De Coste avait pris ma défense. Il ne pouvait donc pas être derrière l’attaque dans l’écurie de San Michon. Ça n’aurait eu aucun sens. Si Aaron avait réellement souhaité ma mort, il n’aurait eu qu’à la fermer et laisser l’épée de Greyhand s’abattre. Bien qu’il m’en coûte de l’admettre…

» Peut-être m’étais-je mépris sur son compte.

» Qu’un autre que lui avait fait évader La Cour.

» Ou alors, elle s’était libérée toute seule, comme l’avait toujours affirmé Talon.

» Mais dans ce cas, qu’est-ce qu’Aaron était allé foutre dans l’armurerie cette nuit-là ?

» Quand il a rouvert les yeux, je les ai vus inondés de rouge, les iris presque engloutis par les pupilles. J’ai hoché la tête, alors qu’il me tendait la pipe. “Merci.

— De rien, Bouseux.

— Non… pas pour ça… pour avoir pris ma défense face à Greyhand. Merci, de Coste.”

» Aaron avait de nouveau le regard rivé sur la maison d’en face, il haletait comme un cheval de course. Mais le sanctus semblait au moins l’avoir dégrisé. “Tu es un idiot, de León. Tu es une tête de mule et tu te crois plus futé que des hommes qui traquent ces monstres depuis des années. Et ta vanité finira par te coûter la vie.” Il m’a lancé un coup d’œil furtif. “Mais tu as sauvé celle de ma cousine. La famille, c’est sacré. Maintenant, dépêche-toi. Ils se mettent déjà en mouvement.”

» Aaron disait vrai ; j’ai aperçu les silhouettes sombres de Greyhand et Talon qui convergeaient vers la clôture en fer forgé du domaine. J’ai donc aspiré une dose rouge brûlante dans mes poumons, succombant provisoirement à la montée de cette sensation en moi, au rythme qui se propageait jusque dans les moindres recoins de mon corps et dans mes extrémités. Puis nous sommes passés à l’action, fendant la foule des fêtards stupéfaits, torche allumée et épée en acier argenté à la main, alors que nous atteignions et enfoncions les portes de la propriété, tels des vents de tempête.

» Parcourant la maison, nous avons vu des taches de sang sur les tapis, des éclaboussures sur les murs, un serviteur mort allongé sur une méridienne. Le cristal des lustres étincelait à la flamme de nos torches. Greyhand et Talon avaient retiré leurs tuniques et leurs capotes pour se mettre en cuirasse d’argent, mais aucune lumière n’émanait de leurs tatouages, et je ne sentais moi-même aucune chaleur dans mon égide. Greyhand est descendu à la cave, tandis que Talon fouillait le rez-de-chaussée. Côte à côte, Aaron et moi avons monté les marches d’un escalier imposant.

» Arrivés à l’étage, nous nous sommes déployés en éventail sur le palier. Dans la chambre principale, j’ai découvert une femme âgée sur le lit, sous des draps de soie éclaboussés de sang. Je savais qu’elle avait été tuée plus tôt, que je n’aurais rien pu faire pour empêcher ce carnage. Mais les monstres qui avaient assassiné ces gens couraient toujours. Chaque moment qui passait voyait augmenter la certitude qu’ils nous avaient échappé, et avec elle mon sentiment de culpabilité à l’idée d’être responsable des meurtres de la nuit prochaine, et de celles d’après.

» J’ai entendu un cri d’Aaron, puis un fracas énorme. Pivotant sur mes talons, j’ai remonté le couloir en courant et suis arrivé comme une bombe dans un bureau luxueux. De Coste était sur le sol, luttant avec un Sūdhaemi au dos large. L’homme, manifestement un féal, pesait le double d’Aaron. Même avec une dose de sanctus en lui, de Coste avait du mal. Je lui ai balancé un coup de pied et lui ai bloqué un bras, tandis qu’Aaron l’attrapait par la gorge. Puis, le regardant droit dans les yeux, de Coste a sifflé :

» “Ne bouge plus.”

» Le féal a gémi, tentant de se libérer de la contrainte, mais, entre-temps, Greyhand et Talon étaient arrivés. L’ennemi a été maîtrisé, Talon et moi nous appuyant chacun sur un bras, pendant que Greyhand s’asseyait sur sa poitrine et lui appliquait un poignard en acier argenté contre la gorge.

» “Lâche-moi, chien de Dieu ! a hurlé l’homme.

— Où est ta maîtresse ? a grondé Greyhand, pressant avec sa lame. Parle !”

» Le féal lui a craché au visage. Greyhand lui a cassé le nez avec son pommeau et s’est tourné vers de Coste. “Trouve-la.”

» Aaron s’est agenouillé à côté de la tête du féal. Ce dernier a tenté de fermer les yeux et de se détourner, mais Aaron l’a immobilisé. “Dis-nous où est ta maîtresse.”

» En même temps, Talon a posé sa main sur le front de l’homme, les yeux plissés, alors qu’il se frayait un chemin dans ses pensées. J’ai ressenti cette jalousie familière à la vue des dons des autres lignées à l’œuvre, pendant que je restais planté là, aussi inutile qu’une paire de couilles à un prêtre.

» Le féal a regimbé et sifflé, le sang de son nez cassé réveillant la soif en moi. Il a fait de son mieux pour résister. Si Aaron et Talon n’avaient été que des inquisiteurs disposant de banals instruments de torture comme un chevalet ou une roue, je suis certain qu’il n’aurait pas craqué. Mais au bout du compte, le Sang a fini par l’emporter.

» “Le pont, a dit Talon en levant les yeux. Ils sont au pont des Chutes.

— Pourquoi ? s’est étonné Greyhand. Pourquoi n’avoir pas fui ?

— Parce que vous arrivez trop tard, chiens de Dieu ! a rugi le féal. Tout ce qui doit être connu l’est ! Le maître arrive ! Et le sang et le feu marqueront son passage !”

» Le poing de Greyhand s’est abattu, laissant l’homme inconscient, avec la mâchoire pendante.

» “Ça n’a pas de sens…

— Nous éluciderons ce mystère, quand nous mettrons à terre cette bête impie”, a dit Talon d’un ton énervé.

» Nous sommes ressortis de la propriété et nous sommes élancés à un train d’enfer dans les rues noires de monde. Aaron nous servait de guide, filant comme une flèche entre les fêtards qui dansaient et les amoureux qui flânaient. Nous nous dirigions vers le fleuve qui scindait la ville en deux. Une neige grise tombait. Archer a déchiré l’obscurité d’un cri perçant.

» Aaron a fait glisser sa capote de ses épaules et a arraché sa tunique pour dénuder ses tatouages. J’ai fourré le portrait d’Astrid dans mon pantalon, avant de l’imiter. Nous étions tous les quatre en cuirasse d’argent à présent, mais le sanctus nous protégeait du froid. La pensée de l’affrontement à venir coulait comme du feu dans mes veines. Alors que nous arrivions au pont, j’ai jeté un coup d’œil à Greyhand et vu cet éclat argenté sur sa peau, le signe révélateur de la proximité du mal et de la présence de Dieu à nos côtés.

» En dépit du grondement des chutes de plus en plus proche, je continuais d’entendre les rires de la fête. Mon cœur battait la chamade, quand, miraculeusement, nous avons aperçu notre proie devant nous. La vampire que nous traquions depuis Skyefall.

» Marianne Luncóit.

» Le pont des Chutes était une construction de pierre noire, aux garde-fous bordés de statues en cuivre de saints et d’anges. Elle se tenait parmi elles, toute de rouge vêtue, avec son enfant Adrien à son côté. Un attroupement de noceurs abrutis par l’alcool s’était formé, l’acclamant, alors qu’elle ouvrait la main, tel un magicien de rue, et laissait un corbeau blanc prendre son envol. Le bel oiseau est descendu dans le nuage de gouttelettes d’eau glaciale, avant de remonter dans la nuit. Trois cages se trouvaient le long du garde-fou, dont deux déjà vides. Plissant les yeux en direction du ciel, j’ai distingué deux oiseaux qui s’éloignaient vers l’ouest à tire-d’aile, au-dessus du mont Raphael. Ma gorge s’est serrée, dès que j’ai compris.

» “Des messagers…”, ai-je soufflé.

» Un cri perçant a déchiré l’air, tandis qu’un féal muni d’une hache d’armes se ruait vers moi. J’ai paré le coup avec Griffe-de-Lion, sous les hurlements affolés de la foule. Du sang a giclé alors que je ripostais, atteignant mon adversaire à la poitrine. Il a titubé sur les pavés. Talon avait fort à faire avec un type à la peau basanée et aux cheveux raides qui brandissait une épée à deux tranchants ; Aaron a sorti son pistolet à rouet, qu’il a déchargé dans le visage d’un Sūdhaemi, qui se précipitait vers lui, un katar serré dans chaque poing. La détonation a suscité de nouvelles réactions de panique chez les fêtards.

» “Fuyez ! leur a beuglé Greyhand, afin de se faire entendre. Pour l’amour du ciel et le salut de vos âmes ! Fuyez !”

» Ils se sont dispersés, alors que j’enfonçais ma lame dans le ventre du grand féal. Sous l’effet du sanctus dans mes veines, j’avais l’impression de me mouvoir comme dans un rêve. La hache de mon adversaire a fendu les pavés, tandis que je m’écartais. Puis, d’un coup de pommeau en plein visage, je lui ai déboîté la mâchoire, faisant voler ses dents. Je me suis demandé s’il avait conscience de ce qu’il faisait. Si le poison qu’il avait bu au poignet de sa sinistre maîtresse lui offrait le luxe d’éprouver des regrets, de la peur, ou ne faisait de lui que l’esclave de sa volonté. Jusqu’à la mort s’il le fallait.

» Une mort qu’il a fini par rencontrer à la pointe de mon épée, tandis que les fêtards s’éparpillaient en hurlant, nous laissant seuls avec deux monstres au milieu du pont des Chutes. La neige grise tourbillonnait autour de nous, l’eau glacée grondait en contrebas. Alors que Marianne Luncóit écartait de nouveau les mains pour lâcher un autre corbeau blanc dans la nuit, j’ai vu un petit rouleau de parchemin noué à sa patte par un ruban noir.

» Les cages étaient toutes vides à présent, à l’instar de son regard, lorsqu’elle s’est tournée vers nous, belle et perfide. La longue chevelure flamboyante qui lui encadrait le visage ne paraissait pas affectée par le vent mugissant. Sa peau était aussi blanche et dure comme le marbre. Peut-être s’agissait-il d’une illusion d’optique, mais je n’ai pas eu l’impression qu’elle laissait une ombre sur les pavés.

» “Vous arrivez trop tard, ô mortels, a-t-elle dit. Tout ce qui doit être connu l’est. Et bientôt, il saura à son tour.

— Réjouissez-vous.” Sa progéniture m’a gratifié d’un sourire sombre. “L’âge de la chute a commencé.”

» Un regard en direction des corbeaux qui montaient en flèche vers l’ouest m’a suffi. Leur destination ne faisait plus aucun doute pour moi. J’ai su avec une terrible certitude qui il était. Le lion sur ma poitrine et l’étoile dans ma paume brûlaient d’une ardeur divine, me réchauffant le sang. Si effrayantes et étranges que soient ces deux créatures, j’ai vu leurs yeux se plisser à notre approche. Le garçon a eu une moue dédaigneuse, alors qu’un léger sifflement s’échappait entre ses crocs.

» “Tu me suis à la trace depuis nombre de nuits, a chuchoté la femme à Greyhand. Je t’ai senti, telles les lèvres d’un amant sur ma nuque frissonnante. Et te voilà, mon beau chasseur.”

» Elle a écarté les bras.

» “Embrasse-moi.

— Le Seigneur est mon bouclier, indestructible, a craché Greyhand. Il est le feu qui consume les ténèbres. Il est la tempête dont la force m’élèvera vers le paradis.”

» Mon maître a fait un pas en avant, et la vampire a reculé. Le menton baissé, elle battait des paupières, comme si elle se délectait de la douleur que lui causait la divine lumière. Ses lèvres rubis ont esquissé un sourire presque… affectueux.

» “Je vous connais, saints d’argent. Talon de Montfort. Aaron de Coste. Gabriel de León.

— N’écoutez pas un mot de ce qu’elle vous dit, nous a mis en garde Talon.

— Je connais vos noms. Ne voulez-vous pas entendre le mien ?” Elle a parcouru de ses mains la pâle éminence de ses seins, avant de descendre vers ses hanches, souriant à Greyhand. “Sinon, que chuchoteras-tu, Aramis Charpentier, quand je t’aimerai ?

— Nous connaissons déjà ton nom. Luncóit ? Enfant du corbeau ? Pas vraiment difficile à deviner, Voss.”

» L’air narquois et malicieux, le monstre a alors prononcé la devise de sa lignée. “Tous se prosterneront, frère.”

» Puis elle est passée à l’attaque, entrant dans la lumière de Greyhand avec une rapidité meurtrière. Grimaçante, les yeux plissés pour se protéger de l’embrasement, elle a tout de même frappé, avec la soudaineté de la foudre. Greyhand s’est penché en arrière en haletant, tandis que des ongles aussi coupants que du diamant lui frôlaient la gorge. L’autre main de son ennemie lui a porté un coup à la poitrine, dans un grésillement de chair, le projetant à travers le pont, comme un sac de plumes. J’ai poussé un cri en voyant mon maître s’écraser contre le garde-fou, réduisant la pierre en poussière et tombant à genoux.

» Greyhand s’est relevé en un clin d’œil et s’est rué sur Luncóit. Mais le jeune Adrien venait également d’entrer dans la danse, aussi vif qu’une langue de serpent, un poignard tiré de son pourpoint dans une main, un pistolet à rouet dans l’autre. Il a appuyé sur la gâchette. Le coup a atteint Aaron à la poitrine, le projetant de côté. Ensuite, le garçon s’est élancé sous la bombe que je lui avais balancée, se profilant sur l’explosion dans son dos. J’ai reculé en sautillant, le tenant en respect grâce à Griffe-de-Lion, tandis que le séraph Talon attaquait Luncóit par-derrière.

» Mes muscles ont retrouvé la mémoire, les innombrables heures d’entraînement se mêlant à l’hymne du sang dans mes veines. Je me battais contre des haut-sang à présent, ces ennemis dont j’avais entendu parler tant et plus, mais que je n’avais jamais réellement affrontés. Ils se mouvaient à la vitesse d’un ouragan, et même si la lueur de nos tatouages arrachait des grimaces de douleur à l’éphèbe mort, il ne renonçait pas. J’ai lancé une nouvelle bombe d’argent, brandi ma lame et frappé de toutes mes forces. Griffe-de-Lion a rencontré le cou d’Adrien, mais sa chair était de pierre, et la riposte de son couteau trop brusque, trop rapide pour moi.

» J’ai chancelé, tombant sur les pavés, du sang dans la bouche. L’ombre d’Adrien m’a suivi, et j’ai senti la mort me tendre la main. Mais la chair du poignet de mon adversaire s’est fêlée comme du verre, alors que la lame d’Aaron s’écrasait dessus. Adrien a sifflé, glissant de côté pour éviter la torche enflammée brandie par de Coste en direction de sa poitrine. Aaron a porté un second coup, l’acier argenté de son épée creusant une estafilade sur la joue du jeune vampire et rafraîchissant la coupe de ses cheveux bruns. Il a reculé en toute hâte, une main levée vers son visage en sang, l’autre serrant toujours son poignard rougi. De Coste veillait sur moi, ses yeux brillant à la flamme de sa torche. Il saignait par une déchirure à la poitrine ; des anges tatoués sur ses bras émanait une vive lueur.

» “Ça va ?” a-t-il sifflé, sans quitter des yeux Adrien, qui continuait de lui lancer des regards mauvais.

» Baissant la tête vers mon ventre, j’ai pris conscience que j’avais reçu une douzaine de coups de poignard.

» “Pas… Pas vraiment.

— Prends ton temps, Bouseux”, a répondu de Coste avec un sourire narquois. Il a craché du sang. “Cette danse est pour moi.”

» Aaron a chargé le vampire, leurs mouvements fluides se confondant dans la lumière comme une ombre pâle. Derrière nous, j’ai vu la masse indistincte de Greyhand et Talon, toujours aux prises avec l’aînée. La puanteur de l’ignoire et de l’argent caustique flottait dans l’air déchiré par les explosions sporadiques, les fléaux et les épées étincelaient. La femme glissait entre eux tel un couteau ensanglanté, le rouge de sa robe, de ses cheveux et de ses lèvres offrant la seule touche de couleur dans la lueur argentée.

» “Arrière ! a hurlé Greyhand, dont la lame a fendu l’air.

— Tu as oublié de dire ‘s’il te plaît’, a-t-elle répondu en souriant, lui entaillant les bras avec ses griffes redoutables.

— Nous sommes la lumière dans la nuit ! a crié Talon, envoyant un coup de son fléau. Nous sommes le feu qui fait rage, l’obstacle à la fin du monde !

— Alors, embrasse-moi, chasseur. Et nous verrons qui de nous deux brûle.”

» Luncóit a arraché une des statues en cuivre du garde-fou, qu’elle a brandie à la manière d’un gourdin. Le coup a mis Greyhand au tapis, sans connaissance et en sang. Ramenant son bras en arrière, la vampire a ensuite violemment jeté la statue, comme une lance. Talon a poussé un cri alors que l’ange le frappait de plein fouet, l’envoyant s’écraser contre le garde-fou avec un impact suffisant pour tuer n’importe quel homme ordinaire.

» Je me suis relevé tant bien que mal. Du sang coulait dans mes bottes, je tenais faiblement Griffe-de-Lion dans ma main. Talon était à genoux, mais Greyhand, de nouveau prêt à se battre, fonçait sur Luncóit, rapide comme la foudre. D’un pas chancelant, je me suis donc retourné pour aider Aaron. En dépit de ses bravades, il n’était pas de taille contre le jeune seigneur des ténèbres. Bien que je sois blessé, une épée de plus pouvait faire pencher la balance.

» De Coste a enfoncé sa lame dans le côté du vampire, avec un bruit évoquant davantage une fissure dans la pierre qu’une déchirure dans la chair. À cause de la violence du coup, l’épée d’Aaron lui a échappé et est tombée sur les pavés. Adrien a riposté par une entaille à la poitrine, un filet rouge traversant la guirlande de roses. Aaron a levé les mains vers l’horrible blessure et s’est effondré à genoux.

» “Ferme les yeux”, a-t-il chuchoté. Adrien s’est contenté d’en rire et s’est jeté sur de Coste. Mais avant qu’il lui enfonce son poignard dans le cœur, j’ai fondu sur lui. Percutant la poitrine du vampire, je nous ai tous les deux envoyés valser à travers le pont. Nous avons violemment heurté les pavés, un gong résonnant dans mes oreilles alors que ma tête cognait contre le sol.

» “Insecte, a craché Adrien en se tournant vers moi. Tu n’es que du bétail.”

» J’ai haleté, quand ses doigts luisants de sang se sont refermés sur mon cou. La chair d’Adrien a grésillé sur l’argent tandis qu’il me fracassait le crâne contre la pierre. Ma main gauche a volé vers son visage, et j’ai eu la satisfaction d’entendre un hurlement de souffrance, alors que mon étoile s’embrasait, que l’ardeur de Dieu montait dans mon bras et dans mon cœur. Le monstre a reculé en tressaillant, il a sifflé. Puis, dans une dernière tentative désespérée, je me suis jeté en avant et l’ai poussé contre le garde-fou fracassé.

» Ses bras ont battu l’air tandis qu’il essayait de trouver son équilibre. En sang, les côtes déchirées jusqu’à l’os, Aaron a empoigné son épée sur le sol. Sifflant de rage, il a porté un coup final à la poitrine d’Adrien, qui a fait basculer le monstre dans le vide et les eaux glaciales en contrebas.

» Je savais que les vampires ne pouvaient pas traverser un cours d’eau, mais j’ignorais complètement ce qui arrivait en cas d’immersion totale. Adrien s’est mis à hurler, à battre violemment des bras et des jambes, comme dans un bain de soude caustique brûlante. Le courant a entraîné le monstre vers les chutes, l’eau enlevant de ses os sa chair d’albâtre transformée en soupe, juste avant qu’il soit brutalement précipité de l’autre côté.

» “Adrien ! a crié une voix. NON !”

» Je me suis tourné vers Luncóit, ai vu ses yeux remplis de fureur. Greyhand a profité de cette diversion pour en appeler à Dieu, alors qu’il faisait siffler sa lame en direction de la gorge de son ennemie. La violence de l’impact aurait suffi à casser en deux une enclume, et la chair de la vampire a volé en éclats, telle de la glace. Mais c’était une Cœur de Fer. Une aînée du Sang Voss. J’ai tout de suite compris le terrible péril dans lequel se trouvait maintenant Greyhand : le coup de grâce qu’avait tenté de porter notre maître l’avait laissé déséquilibré. Des doigts d’une blancheur d’os se sont refermés sur sa gorge, grésillant sur l’argent. La vampire lui a enfoncé ses griffes sur le côté de la tête, lui arrachant une oreille. Elle lui a cassé la mâchoire et a réduit son œil droit en bouillie, comme un œuf pourri.

» “Maître !” ai-je braillé, me précipitant à sa rescousse.

» Luncóit a saisi Greyhand par le poignet et l’a projeté au sol avec une telle violence que les pavés se sont fracassés. Il a crié, du sang sur les lèvres. Elle l’a balancé comme un sac de patates – une fois, deux fois, avec un mouvement de torsion. J’ai entendu les os se briser, vu les yeux rouges de Greyhand s’écarquiller de souffrance. Puis il a hurlé, la tête renversée en arrière, alors que la vampire plantait son talon contre son torse et prenait appui pour lui arracher le bras droit à la racine.

» “Dieu tout-puissant…”, ai-je soufflé. Je me suis immobilisé en dérapant.

» Talon s’est relevé en chancelant, saignant des yeux et des oreilles. Son épaule était cassée, sa poitrine enfoncée, son bras gauche pendait sur le côté, inutile. De Coste et moi l’avons rejoint en haletant. La peau d’Aaron portait les marques d’une demi-douzaine de blessures, du sang plaquait ses cheveux blonds sur ses joues. Greyhand gisait brisé sur le sol. La vampire s’est tournée vers nous, alors qu’elle jetait le bras arraché par-dessus le garde-fou dans le fleuve en contrebas.

» “Et maintenant, séraph ?” a demandé Aaron, qui avait du mal à respirer.

» Talon a secoué la tête, les dents rouges de sang. “Je… Je ne…

— Nous ne pouvons pas abandonner Greyhand, ai-je chuchoté. À nous trois, nous pouvons la prendre.”

» La vampire a ri, à ce moment-là. Sa peau était couverte d’éclaboussures cramoisies. Ses yeux ont cherché les miens, tandis qu’elle léchait le sang sur ses doigts noircis.

» “Me prendre ?”

» La neige se posait sur elle comme sur une statue. Sa robe ondoyait autour d’elle, telle une fumée rouge. Belle et terrible, elle s’est arrêtée à la limite de notre cercle de lumière et a parlé d’une voix qui a fait s’emballer le sang dans mes veines.

» “Personne ne me prend. Jamais. C’est moi qui prends, comme il sied à une princesse de l’éternité.”

» Mon cœur s’est serré dans ma poitrine, et je comprenais enfin.

» “Luncóit, ai-je chuchoté. Enfant du corbeau.

— Son enfant”, a soufflé Talon.

» J’ai vu le visage du séraph devenir blême ; l’épée ensanglantée d’Aaron a tremblé dans sa main. Nous savions que nous chassions un monstre puissant, mais de là à imaginer…

» Cette créature était déjà vieille quand l’empire avait fait ses premiers pas. La souveraine rouge de siècles de meurtres. D’une voix chevrotante, j’ai chuchoté le nom de cette bête que nous avions traquée depuis Skyefall. La vampire dont nous étions devenus les proies.

» “Laure Voss…” »

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