L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 7 sur 103

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L’empire du vampire T1

VI - Un monastère dans le ciel

 VI 

Un monastère dans le ciel

 

« ous sommes arrivés à San Michon le dernier findi du mois, N

enveloppés par un brouillard gris neigeux. Frère Greyhand ouvrait la marche, suivi par Aaron de Coste, avec moi en selle derrière lui. Alors que je chevauchais à l’ombre du monastère, j’étais en proie à des sentiments contradictoires. La peur du péché en moi. Le chagrin, à cause de tout ce que j’avais quitté à Lorson. Mais, en vérité, l’émotion qui dominait à la vue de ces promontoires élevés, c’était une stupeur mêlée d’admiration. J’en suis resté bouche bée.

» San Michon semblait sorti tout droit d’un conte de fées. Bâti dans la vallée de la Mère, il se nichait parmi des rochers noirs et escarpés. Sept gigantesques colonnes de pierre couvertes de lichen se dressaient depuis le fond de la vallée, telles des lances abandonnées derrière eux par les géants de l’Âge des Légendes. Le fleuve coulait entre ces piliers qu’il avait sculptés dans le granit, comme un serpent de saphir noir. Et sur ces socles majestueux m’attendait le monastère de San Michon.

» Obéissant à un signe de tête de Greyhand, Aaron a saisi un cor orné d’argent et a soufflé une longue note, qui a résonné à travers la vallée. Des cloches lui ont répondu au-dessus, tandis que des papillons s’agitaient dans mon ventre. Nous avons alors repris notre chevauchée sur le chemin argileux et couvert de champignons, en direction de la colonne centrale. On en avait creusé la base, fermée par des grilles en fer, sur lesquelles j’ai reconnu l’étoile à sept branches. Une odeur de chevaux à l’intérieur m’a indiqué que les saints d’argent y avaient installé leurs écuries.

» À côté de cette entrée, une large plateforme en bois descendait, suspendue à de lourdes chaînes en fer. Après avoir confié nos bêtes à deux jeunes palefreniers, maître Greyhand a hissé le crevard qu’il avait capturé sur son épaule. Puis il s’est dirigé d’un bon pas vers le monte-charge, Aaron et moi dans son sillage. La plateforme a oscillé de manière peu rassurante, alors que nous nous élevions à trente, puis à soixante mètres au-dessus du fond de la vallée. À cette hauteur, je voyais les montagnes du Don du Ciel au nord-ouest – la majestueuse épine dorsale de granit couronnée de neige, qui sépare le Nordlund du Talhost.

» Archer accompagnait notre ascension en décrivant des cercles autour de nous, tandis que je me cramponnais au garde-fou à m’en blanchir les articulations. Je n’avais jamais grimpé si haut. Au lieu de regarder en bas, j’ai levé les yeux vers un endroit qui, pensais-je encore la veille, ne pouvait exister que dans un conte pour enfants. Un monastère dans le ciel.

» “Tu as peur de l’altitude, Bouseux ?” s’est moqué Aaron.

» J’ai fixé le blondinet, affermissant ma prise. “Fous-moi la paix, de Coste.

— Tu t’accroches à ce truc comme au sein de ta mère.

— En fait, c’est la tienne que j’imagine. Mais, à ce qu’on m’a dit, c’est à ceux de ta sœur que va ta préférence ?”

» Greyhand a mis fin à nos enfantillages d’un grognement. De Coste n’a plus ouvert la bouche, se contentant de me lancer un regard furieux pendant le reste du trajet. Mais je m’en moquais, ça n’avait plus vraiment d’effet sur moi. Depuis trois semaines, Aaron me traitait comme une merde, alors je trouvais la compagnie de ce petit con bien né à peu près aussi plaisante qu’une invasion de morpions.

» La plateforme s’est immobilisée avec un grincement. À notre gauche, un type à grandes dents en pantalon de cuir manipulait un treuil. Il avait les cheveux longs et gras, et j’ai remarqué l’absence d’argent sur ses mains.

» “Bellaube, frère portier”, a dit Greyhand en le saluant de la tête.

» L’homme maigre a incliné la sienne, et a répondu avec un fort accent de l’Ossway : “Dieudemain, frère.”

» Jetant un coup d’œil en bas, j’ai estimé que nous nous trouvions à plus de cent cinquante mètres du fond de la vallée. Maître Greyhand m’a lancé un regard noir, jusqu’à ce que je lâche enfin le garde-fou.

» “N’aie pas peur, Petit Lion.

— Tant que j’évite de baisser les yeux, ça devrait aller, ai-je rétorqué, m’efforçant de sourire.

— Regarde plutôt devant toi, mon garçon.”

» J’ai écarté les cheveux que le vent avait plaqués sur mon visage et j’ai poussé un soupir. “Je… C’est incroyable…”

» Devant nous se dressait une cathédrale – la première que je voyais de toute ma vie. À Lorson, notre minuscule chapelle avait eu des allures de palais, pour mes yeux d’enfant. Mais ça – ça –, c’était la vraie maison de Dieu. Un formidable poing circulaire de granit noir, dont les flèches saignaient le ciel. Sur le parvis se trouvait une fontaine de pierre pâle, entourée d’un cercle d’anges. Chiara, l’ange aveugle de la miséricorde. Raphael, l’ange de la sagesse. Sanael, l’ange du sang, et son jumeau, mon homonyme, Gabriel, l’ange du feu. Malgré une maçonnerie délabrée par endroits, et la présence de certaines fenêtres condamnées à l’aide de planches, je n’avais jamais rien vu d’aussi grandiose. Une foule d’ouvriers s’activait sur l’édifice, comme autant de tiques sur un rondin. Des gargouilles grimaçaient, perchées sur les avant-toits. D’immenses portes à deux battants s’ouvraient sur les façades est et ouest, et un magnifique vitrail trônait au-dessus des portes de l’aube.

» La composition de verre formait une étoile à sept branches, chacune d’elles décrivant l’histoire d’un des Sept Martyrs : l’Étermer s’écartant devant San Antoine ; San Cleyland, gardant l’entrée de l’enfer ; San Guillaume, brûlant les impies sur leurs bûchers. Et, bien sûr, San Michon et son calice d’argent, cheveux blond pâle et regard féroce, me fouillant jusqu’aux tréfonds de mon âme.

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» Un homme nous attendait en haut de l’escalier du côté est, vêtu de la capote des saints d’argent. Un Sūdhaemi de souche, reconnaissable à sa peau d’acajou. Du khôl bordait ses yeux vert pâle. Plus âgé que Greyhand, il portait ses cheveux noirs en longues tresses. Une vilaine cicatrice horizontale lui sillonnait les deux joues, gravant sur sa bouche un petit sourire satisfait et dépourvu d’humour. De beaux tatouages argentés lui couvraient le dessus des mains. Large d’épaules, il me rappelait mon père, mais il se dégageait de lui une gravité que mon père et ses poings n’avaient jamais possédée.

» Voilà un meneur d’hommes, ai-je pensé. Un vrai.

» Greyhand s’est incliné devant lui, et de Coste l’a imité.

» “Bienvenue, frères. Vous nous avez manqué à la messe.” Puis il s’est tourné vers moi et m’a parlé d’une voix grave : “Et bienvenue à toi, jeune demi-sang. Mon nom est Khalid, et je suis l’abbé de l’ordre d’Argent. Je sais que tu as fait un long voyage pour venir ici. Et cette vie n’est peut-être pas celle dont tu rêvais. Mais c’est la tienne, à présent. Tu as été à la fois béni et maudit, appelé par le Tout-Puissant pour accomplir ce devoir sacré. Tu ne dois pas t’y dérober. Tu n’as pas le droit de tomber. Car, dans ta chute, tu entraînerais tout ce que nous connaissons et qui nous est cher.”

» Je me suis incliné devant lui. Je ne savais pas quoi faire d’autre. “Père abbé.

— Jusqu’à ce que tu prononces les vœux, qui feront pleinement de toi un frère de notre ordre, tu suivras les conseils de ton maître. Les initiés n’ont pas l’autorisation de sortir des baraques après la sonnerie du soir. Ils n’ont pas non plus le droit de pénétrer dans la section interdite de la grande bibliothèque. Ce soir, aux vêpres, tu goûteras pour la première fois à l’argent. Dès demain, tu commenceras l’entraînement.” Khalid a lancé un regard à Greyhand. “Puis-je te parler un instant, frère ?

— Par le sang, père abbé. De Coste, sers donc de guide à notre Petit Lion.

— Par le sang, maître.” Aaron m’a jeté un coup d’œil. “Suis-moi”, a-t-il grogné.

» Laissant Greyhand et Khalid s’entretenir, de Coste m’a fait traverser un des larges passages en pierre. J’ai pris conscience qu’à une époque, les sept colonnes avaient dû être naturellement reliées entre elles, mais que la plupart de ces ponts n’avaient pas résisté au temps. Maintenant, de longues travées de corde et de bois les remplaçaient. Pour oublier l’à-pic vertigineux, je levais les yeux vers la ligne des toits, m’intéressant aux belles constructions anciennes autour de nous et aux hommes qui s’affairaient sur les murs.

» “Pourquoi toutes ces grues ? Ces ouvriers ?

— Appelle-moi initié, Bouseux, a répondu de Coste, sans un regard. En l’absence de frère Greyhand, je suis ton supérieur. »

» Je me suis mordu la langue. J’en avais plus qu’assez des foutaises d’Aaron. Mais il avait raison : il était mon supérieur.

» “En réponse à ta question, l’ordre d’Argent n’a que récemment gagné le patronage de l’empereur Alexandre. Ce monastère existe depuis des siècles et, pendant de longues années, on a laissé ces bâtiments tomber en ruine. Nous n’avons pas toujours joui des bonnes grâces des puissants.”

» J’ai digéré l’information, regardant autour de moi avec les yeux d’un gamin de la campagne. L’architecture majestueuse et austère utilisait une pierre sombre. Les constructions lançaient leurs flèches vertigineuses vers le ciel, au-dessus de la vallée de la Mère, telles les couronnes de rois anciens. Je n’étais pas sûr de ce que j’espérais trouver ici, parmi cette communauté religieuse de tueurs de monstres. Mais même dans cet état dégradé, je n’avais jamais vu de toute ma vie de lieu plus extraordinaire que San Michon.

» Aaron a esquissé un geste en direction du monument derrière nous. “La cathédrale est le cœur du monastère. Les frères s’y rassemblent pour la messe deux fois par jour, au crépuscule et à l’aube. Si tu manques la messe, attends-toi à compter tes testicules après.”

» De Coste a fait un signe de la main vers le nord-ouest, et une structure d’apparence modeste, aux nombreuses fenêtres.

» “Les baraques, où nous logeons. Le réfectoire se trouve au sous-sol, ainsi que les cabinets et la salle d’eau. Les saints d’argent passent la majeure partie de leur vie à la Chasse, alors d’ordinaire, je te conseillerais de profiter des bains, tant que tu en as la possibilité. Mais je doute qu’une vermine de basse extraction comme toi sache même reconnaître un morceau de savon.”

» J’ai levé les yeux au ciel, alors que de Coste désignait de la tête la structure située la plus au sud. C’était un bâtiment circulaire, avec des étendards rouge sang brodés de l’étoile à sept branches qui flottaient sur les murs.

» “Le gantelet. Pendant ton séjour à San Michon, tu passeras le plus clair de ton temps à t’entraîner là-bas. On t’y enseignera le maniement de l’épée, le combat à mains nues, l’adresse au tir. Le gantelet est le fourneau où sont forgés les saints d’argent.”

» Ma mâchoire s’est contractée à ces mots et, pensant à ma sœur, j’ai hoché la tête.

» “Je suis prêt.”

» Aaron a ri. “Si tu tiens plus de deux semaines, j’écrirai personnellement au grand pontifex pour lui annoncer que j’ai été témoin d’un miracle.” Il a montré de la tête un autre bâtiment, circulaire et dépourvu de toit. “Le grenier, domaine du frère Alber. Il contient nos réserves de nourriture, abrite nos poulaillers et la serre où poussent nos herbes. Enfin, au nord-est, le prieuré, où dorment les sœurs.

— … Les sœurs ?”

» Aaron a soupiré, comme si, pour une raison quelconque, j’étais censé déjà savoir tout ça. “Avant que notre ordre bénéficie du généreux patronage de notre bonne impératrice Isabella, la lourde tâche de maintenir à flot le monastère reposait uniquement sur les épaules des sœurs de San Michon.”

» J’ai aperçu de petites silhouettes en habit noir sortir du bâtiment gothique imposant. Leurs vêtements claquaient au vent d’altitude, leurs voiles en dentelle leur fouettant le visage.

» “Sont-elles des demi-sang comme nous ? ai-je demandé.

— Il n’y a pas de demi-sang chez les femmes. Le Tout-Puissant a jugé bon de leur épargner ce fléau. Ces sœurs sont des femmes pieuses, dévouées à la Foi unique, elles sont les épouses du Tout-Puissant.

— Je ne m’attendais pas à trouver des religieuses au sein d’un ordre de moines-soldats.

— Mmm.” De Coste m’a lancé un regard en coin. “Et je suppose que tu as une vaste expérience des moines-soldats, Petit Chaton ?”

» J’ai cligné des yeux. “Je…

— La grande bibliothèque.” De Coste a fait un signe de la tête en direction de la sixième colonne, et d’un édifice percé de nombreux vitraux, avec de hauts pignons décoratifs au sommet. “Une des plus érudites et prestigieuses collections d’ouvrages dans l’empire. Elle contient une section interdite ; si le frère archiviste te surprend à seulement regarder dans sa direction, il t’écorchera vif et se servira de ta peau comme reliure. À un autre que toi, je recommanderais d’explorer les rayons ouverts à tous, mais je doute que tu saches lire.

— Je sais lire, ai-je répliqué en me renfrognant. Ma mère m’a appris.

— Alors je ne manquerai pas de t’écrire, dès que j’aurai décidé d’en avoir quelque chose à foutre.” Aaron a de nouveau fait un signe de la main en direction de la bibliothèque. “Les livres occupent le niveau du bas ; les sœurs travaillent dans l’atelier de reliure à l’étage. Avec les frères du Logis, elles créent les plus beaux ouvrages de tout l’empire.” Il a levé la main pour m’interrompre, avant que je pose la question suivante. “Il existe deux castes dans l’ordre d’Argent. Les frères de la Chasse sont des demi-sang comme moi et Greyhand, qui se salissent les mains en traquant des horreurs dans le noir. Les frères du Logis sont de simples hommes de foi, qui gèrent la bibliothèque, fabriquent nos armes et… d’autres outils. Puisqu’on en parle…”

» De Coste a pointé du doigt un grand bâtiment informe devant nous. Il n’avait que quelques fenêtres, mais de nombreuses cheminées. Toutes crachaient une fumée noire, hormis une, d’où s’élevait un mince filet de fumée rouge.

» “L’armurerie.” Aaron a redressé les épaules et lissé son épaisse chevelure blonde en arrière. “Suis-moi. Ça vaut le coup d’œil.

— Attends, ai-je dit. Là. Qu’est-ce que c’est ?”

» J’ai montré du doigt un surplomb rocheux, en saillie de la colonne supportant la cathédrale, comme un pont qui n’aboutirait nulle part. Il se terminait par un balcon sans balustrade, avec une vue plongeante sur la Mère en contrebas. Une grande roue de char se trouvait au bord, fixée dans une armature en pierre – le même genre de roue sur lequel le Rédempteur avait été fouetté jusqu’au sang. Ce symbole ornait à présent le cou de chaque prêtre et chaque religieuse dans le royaume.

» “Ça, a répondu Aaron, c’est le Pont vers le Paradis.

— À quoi sert-il ?”

» Le petit marquis a serré la mâchoire. “Tu le découvriras bien assez tôt.”

» De Coste a pivoté sur ses talons en argent et s’est dirigé d’un pas énergique vers l’armurerie. Poussant une grande porte à double battant ornée de l’étoile à sept branches, il m’a conduit dans le vaste hall d’entrée. Et là, j’ai laissé échapper un soupir d’émerveillement.

» Suspendus au plafond, d’innombrables globes en verre éclairaient l’endroit. J’ignorais comment, mais chacun d’eux brillait comme une bougie allumée. J’ai eu l’impression que les étoiles de mes jeunes années, longtemps absentes, avaient refait leur apparition dans le ciel, baignant la salle d’une lumière chaude. Puis, regardant autour de moi, j’ai vu leur éclat reflété par une multitude d’armes, alignées sur de grands râteliers contre les murs.

» J’ai repéré des épées comme celles que portaient Greyhand et de Coste, l’acier de leur lame parcouru d’un lacis d’argent. Des épées à deux mains, des passots, des haches et des marteaux de guerre. Mais aussi d’autres armes, plus étranges, dont je n’avais jusqu’alors qu’entendu parler. Des pistolets et des fusils à rouet, des poivrières, forgés dans un métal magnifique, sur lequel on avait gravé un extrait des Saintes Écritures.

» JE SUIS L’ÉPÉE QUI CHÂTIE LE PÉCHEUR. JE SUIS LA MAIN QUI ÉLÈVE LE FIDÈLE. ET JE SUIS LA BALANCE QUI LES PÈSE TOUS LES DEUX À LA FIN. TELLE EST LA PAROLE DE DIEU.

» Si le monastère m’avait émerveillé avant ce moment-là, j’étais maintenant totalement sous le charme. J’avais été élevé par un forgeron et un soldat, rappelez-vous. On m’avait très tôt appris à me servir d’une lame, mais je savais également reconnaître de la belle ouvrage. Les forgerons qui travaillaient en ce lieu étaient des génies…

» “Attends ici, m’a ordonné de Coste. Ne touche à rien.”

» Alors qu’il franchissait une porte, j’ai surpris la musique familière du marteau sur l’enclume. J’ai aperçu des silhouettes en tablier de cuir, des bras musclés luisant dans le feu de la forge. Cette vision m’a donné le mal du pays. Ma sœur Celene, ma mère et mon père – oui, même lui – me manquaient. Je suppose que j’aurais dû cesser de l’appeler ainsi dans ma tête, mais, par les Sept Martyrs, c’était plus facile à dire qu’à faire. Toute ma vie, j’avais considéré Raphael Castia comme mon père. Je n’aurais jamais imaginé que j’étais le fils d’un véritable monstre.

» Dès que la lourde porte s’est refermée derrière Aaron, je me suis approché des épées à deux mains, en admiration. L’étoile à sept branches ornait chaque pommeau, la garde offrant une variation du Rédempteur sur sa roue, ou d’un ange en vol. Quant aux motifs en argent dans chaque lame, ils évoquaient les veines d’un bois précieux, avec des différences subtiles d’une arme à l’autre. J’ai tendu le bras vers l’épée la plus proche, et frôlant le fil du dos de la main, j’ai immédiatement ressenti une brève et vive douleur, tandis qu’une fine ligne rouge se dessinait sur ma peau.

» Tranchante comme un rasoir.

» “Tu as bon goût”, a dit une voix derrière moi.

» Je me suis retourné, surpris de trouver un jeune Sūdhaemi qui m’observait, entré par une deuxième porte, avec l’agilité d’un chat et la discrétion d’une souris. Il n’avait guère plus d’une vingtaine d’années et ne portait aucun tatouage sur sa peau d’ébène. En revanche, les poils roussis de ses avant-bras et son tablier m’ont confirmé que j’avais affaire à un forgeron, aucun doute possible. Il était grand, terriblement beau, avec des cheveux noués en courtes tresses. Traversant la salle, il m’a pris l’épée de la main.

» “Qui t’a montré comment tester une lame de cette manière ? a-t-il demandé, désignant ma coupure de la tête.

— La force d’un épéiste réside dans son bras. Mais sa finesse se trouve dans ses doigts. Il ne les expose pas au fil d’une lame. Mon père m’a appris ça.” À ce moment-là, je me suis repris, serrant les dents. “Enfin… l’homme que je pensais être mon père…”

» Il a hoché la tête, me regardant d’un air compatissant. “Quel est ton nom, mon garçon ?

— Gabriel de León, maître.”

» Le jeune homme a ri alors, un rire grave, si fort qu’il a résonné dans ma propre poitrine. “Je ne suis le maître de personne, juste un serviteur dévoué de notre Seigneur. Baptiste Sa-Ismael, frère du Logis et pouce noir de l’ordre d’Argent, à ton service.

— Pouce noir ?”

» Baptiste a souri. “L’expression est de frère Argyle, notre maître de forges. On dit qu’un homme aimant faire pousser des choses a le pouce vert. Alors, nous dont le cœur vit au rythme de l’enclume et du feu, obéissant à la loi de l’acier… ?” Le forgeron a haussé les épaules. Fendant l’air avec l’épée, il a eu un sourire affectueux pour elle. “Tu as l’œil. C’est une de mes préférées.

— C’est toi qui les as toutes fabriquées ?

— Juste une partie. Je ne travaille pas seul. Chaque arme ici a été conçue pour une recrue comme toi. Toutes contiennent un minuscule fragment du cœur du créateur. Et une fois refroidie, la lame en acier argenté quitte la forge et attend ici la main de son maître.

— L’acier argenté, ai-je répété, savourant les mots sur ma langue. Quelle est la technique employée ?”

» Le sourire de Baptiste s’est élargi. “Entre ces murs, tout le monde a ses secrets, Gabriel de León. Et celui-là appartient aux frères du Logis.

— Moi, je n’ai aucun secret.

— Fais un effort et ça viendra”, a-t-il gloussé.

» J’ai d’abord pensé qu’il se moquait de moi, mais j’ai trouvé une chaleur dans ses yeux, qui me l’a immédiatement rendu sympathique. Croisant les bras, il m’a toisé, des pieds à la tête. “De León, hein ? Étrange…”

» Se tournant vers les armes derrière nous, Baptiste a longé les râteliers. Presque avec déférence, il a saisi une épée au mur. Puis, revenant vers moi, il me l’a placée entre les mains.

» “J’ai forgé cette merveille juste le mois dernier. Je ne savais pas pour qui. Jusqu’à présent.”

» Je l’ai regardé d’un air incrédule. “… pour moi ?”

» Dans mes mains tremblantes se trouvait la plus belle épée que j’avais jamais vue de toute ma vie. Sur la poignée, Eloise – l’ange du châtiment – déployait ses ailes. Des spires d’argent brillant parcouraient la lame d’acier plus foncé, et j’ai distingué, gravé sur sa longueur, un extrait des Testaments.

» ENTENDEZ MON NOM, PÉCHEURS, ET TREMBLEZ, CAR JE VIENS PARMI VOUS TEL UN LION PARMI LES AGNEAUX.

» J’ai croisé le regard sombre de Baptiste et l’ai vu sourire. “Peut-être ai-je rêvé de toi, Gabriel de León. Peut-être le destin a-t-il décidé de ton arrivée.

— Mon Dieu, ai-je dit, émerveillé. Elle… A-t-elle un nom ?

— Les armes ne sont que des outils. Même celles forgées ici. L’homme qui nomme la sienne est un homme qui espère qu’un jour on connaîtra son propre nom.”

» Baptiste a jeté des regards furtifs autour de nous, puis il s’est penché vers moi avec un pétillement dans les yeux.

» “J’appelle la mienne Soleil.”

» J’ai secoué la tête, les mots me manquaient. Cette épée, sans pareille, constituait le rêve absolu de tout fils de forgeron digne de ce nom. “Je… Je ne sais pas comment te remercier.”

» L’expression de Baptiste s’est assombrie. Son regard est devenu distant, comme perdu dans des ténèbres lointaines. “Tue un monstre avec elle.

— Te voilà…”, a fait une voix.

» Me retournant, j’ai vu Aaron de Coste à la porte par laquelle il était parti. L’humeur sombre qui s’était emparée de Baptiste s’est évanouie, comme si elle n’avait jamais existé, et il a traversé la salle à grandes enjambées, les bras ouverts. “Toujours en vie, espèce de fripouille !”

» Aaron a souri, alors que le garçon plus âgé l’étreignait. C’était le premier sourire franc que je surprenais sur son visage depuis notre rencontre. “C’est bon de te revoir, frère.

— C’est normal ! C’est moi !” Baptiste a relâché Aaron en fronçant le nez. “Sainte Viergemère, mais tu pues le cheval ! Tu as vraiment besoin d’un long bain, à mon avis.

— C’est prévu. Dès que j’aurai installé cet immonde cul-terreux. Toi, a grogné Aaron. Petit Chaton. Viens prendre tes affaires.”

» De Coste portait dans ses bras un pantalon en cuir, une lourde capote, des bottes robustes à talons en argent, comme les siennes. Sans cérémonie, il a jeté le tout sur le sol. Mais je m’en moquais. Je n’avais d’yeux que pour la magnifique épée que je soupesais, testant son équilibre.

» L’acier argenté a brillé dans la faible lumière ; l’ange sur la garde a semblé me sourire. L’incertitude ressentie à mon arrivée au monastère s’est atténuée d’un souffle, j’avais tout à coup un peu moins le mal du pays. Je savais que j’avais beaucoup à apprendre, que dans un endroit comme celui-là, je devais marcher, avant de courir. Mais en vérité, en dépit du péché dont j’étais le fruit, du monstre qui vivait en moi, je sentais toujours que Dieu était avec moi. Cette épée m’en fournissait la preuve, comme si les forgerons de San Michon m’attendaient, que mon destin m’envoyait ici. J’ai regardé l’inscription finement gravée sur ma nouvelle lame, articulant les mots en silence, pour moi.

» JE VIENS PARMI VOUS TEL UN LION PARMI LES AGNEAUX.

» “Griffe-de-Lion, ai-je chuchoté.

— Griffe-de-Lion, a répété Baptiste, se frottant le menton. Ça me plaît.”

» Il m’a tendu une ceinture, un fourreau, une dague affûtée dans le même acier que l’épée – l’ange du châtiment y déployait également ses ailes magnifiques sur la garde. Et regardant l’épée dans ma main, j’ai fait le serment de m’en montrer digne. De m’en servir pour tuer des monstres. De ne pas me contenter de marcher. Ni de courir.

» Non, ici, je ferais des putains d’étincelles. »

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