L’empire du vampire T1
II - Le début de la fin
II
Le début de la fin
Le silence s’invita à pas feutrés dans la pièce. Gabriel regardait par la fenêtre, perdu dans ses pensées et le souvenir des chœurs et des cloches d’argent, du tissu noir s’écartant pour révéler des courbes pâles et lisses. Le discret tapotement de la plume sur la page l’arracha à sa rêverie.
« Peut-être devrions-nous commencer par la mort du jour, proposa le monstre. Vous ne deviez être qu’un enfant quand un voile s’est mis à couvrir le soleil.
— Oui. Juste un garçon.
— Racontez-moi. »
Gabriel haussa les épaules. « C’était un jour ordinaire. Quelques nuits plus tôt, je me rappelle avoir été réveillé par des secousses dans le sol. Comme si la terre s’agitait dans son sommeil. Mais ce jour-là semblait n’avoir rien de particulier. Je travaillais à la forge avec mon père, au moment où cette ombre est apparue dans le ciel, comme de la mélasse. Le bleu radieux a viré au gris maussade, et le soleil est devenu aussi sombre que du charbon. Tout le monde s’est rassemblé sur la place du village et a regardé la lumière du jour décliner, tandis que l’air fraîchissait. Bien sûr, nous avons craint un enchantement, un maléfice ou quelque sorcellerie. Mais, comme pour tout, nous pensions que ce serait passager.
» Je vous laisse imaginer la terreur des villageois quand, après des semaines, des mois, les ténèbres n’ont pas donné de signe de recul. Plusieurs noms ont circulé : l’extinction, le voile, la première révélation… Mais les astrologues et les philosophes de la cour de l’empereur Alexandre III ont baptisé ce phénomène “la mort du jour”. Et c’est resté. À la messe, du haut de sa chaire, le père Louis proclamait que notre foi dans le Tout-Puissant suffirait à nous sauver. Mais il devient difficile de croire en sa lumière quand le soleil brille à peine plus fort qu’une bougie à l’agonie, et qu’il a fait aussi froid au printemps qu’en plein hiver.
— Quel âge aviez-vous ?
— 8 ans. Presque 9.
— Et quand avez-vous pris conscience de notre présence parmi vous, même le jour ?
— J’avais 13 ans quand j’ai vu mon premier crevard. »
L’historien inclina la tête. « Nous préférons le terme sang-mauvais.
— Mes excuses, vampire, répondit le saint d’argent avec le sourire. Vous ai-je, d’une façon ou d’une autre, donné l’impression que j’attachais la moindre importance à vos préférences ? »
Jean-François se contenta de le regarder. De nouveau, Gabriel fut frappé par l’idée d’avoir affaire à un monstre de marbre, et non de chair. Il avait du mal à réconcilier cette apparence de beauté, de jeunesse et de sensualité – ce mensonge – avec le sombre rayonnement de sa volonté, l’horreur de ce qu’était vraiment le vampire. Dans un recoin de son esprit, Gabriel avait conscience de la facilité avec laquelle l’autre pouvait le faire souffrir, de la rapidité avec laquelle il pouvait dissiper ses illusions d’exercer le moindre contrôle ici.
Mais c’est bien le problème, quand vous enlevez à un homme tout ce qu’il possède, n’est-ce pas ?
Celui qui n’a plus rien n’a plus rien à perdre.
« Vous aviez 13 ans, reprit Jean-François.
— Quand j’ai vu mon premier crevard, confirma Gabriel en hochant la tête. Cinq ans après le début de la mort du jour. À son zénith, le soleil n’était toujours qu’une tache sombre derrière une ombre sur le ciel. La neige tombait, mais grise, pas blanche, et elle sentait le soufre. La famine décimait la population : en quelques années, nous avons perdu la moitié du village à cause de la faim ou du froid. L’enfant que j’étais encore avait déjà vu plus de cadavres que je pouvais en compter. À midi, il faisait aussi sombre qu’au crépuscule, et au crépuscule, aussi noir qu’en pleine nuit. Champignons et patates à chaque repas. Et personne, pas un prêtre ou un philosophe, ou même un putain de cinglé gribouillant ses prédictions avec sa propre merde, n’était capable de nous dire combien de temps ça allait durer. Le père Louis affirmait que c’était une mise à l’épreuve de notre foi. Et nous étions assez stupides pour le croire.
» Puis Amélie et Julieta ont disparu. »
Gabriel marqua une pause, perdu dans ses ténèbres intérieures. Des échos d’un rire dans sa tête, un joli sourire et de longs cheveux noirs, des yeux du même gris que les siens.
« Amélie ? demanda Jean-François. Julieta ?
— Amélie était ma sœur cadette. Celene était la benjamine, moi l’aîné. Et je les aimais de tout mon cœur, autant que ma chère mère. Ami et moi avions en commun nos longs cheveux et notre peau pâle, mais question tempérament, nous étions aussi différents que l’aube et le crépuscule. Elle se léchait le pouce et m’en frottait la ride entre mes sourcils, me déconseillant de trop les froncer. Parfois, je la voyais qui dansait, sur une musique entendue d’elle seule. Elle nous racontait des histoires le soir, quand Celene et moi allions nous coucher. Sa préférence allait aux plus effrayantes. Magie noire, princesses maudites et fées maléfiques…
» La famille de Julieta habitait la maison d’à côté. Elle avait 12 ans, comme Amélie. Elle et ma sœur me taquinaient terriblement quand elles étaient ensemble. Mais un jour où nous ramassions des champignons en forêt sans ma sœur, je me suis violemment cogné l’orteil et j’ai prononcé le nom du Tout-Puissant en vain. Alors, Julieta a menacé de rapporter mon blasphème au père Louis, à moins que j’accepte de l’embrasser.
» J’ai protesté, bien sûr. Les filles me terrifiaient à l’époque. Mais le père François montait en chaire chaque prièdi et vitupérait sur ce qui attendait les damnés en enfer. Un petit baiser m’a donc semblé préférable au châtiment que j’aurais à subir, si Julieta l’informait de mon péché.
» Elle était plus grande que moi. J’ai dû me dresser sur la pointe des pieds. Je me rappelle la gêne occasionnée par nos nez respectifs, mais au bout du compte, j’ai pressé mes lèvres contre les siennes, aussi chaudes que le soleil d’autrefois. Ç’a été mon premier baiser, sang-froid. Volé sous des arbres mourants, par crainte du Tout-Puissant.
» Elles ont toutes les deux disparu à la fin de l’été, un jour où elles étaient parties cueillir des chanterelles. Pour Amélie, ça n’avait rien d’inhabituel. Il lui arrivait de s’absenter plus longtemps qu’elle le disait. Maman la mettait en garde contre le fait de passer sa vie la tête dans les nuages. Ma sœur répondait : “Au moins, je sens le soleil là-haut.” Mais quand le crépuscule est tombé, nous avons su que quelque chose n’allait pas.
» J’ai fouillé les environs avec les hommes du village. Ma petite sœur Celene est venue aussi – elle s’est montrée intraitable, une vraie lionne, et personne ne s’est avisé de la renvoyer chez elle. Au bout d’une semaine, mon père s’était cassé la voix à force de crier. Ma mère ne mangeait plus, ne dormait plus. Nous n’avons jamais retrouvé leurs corps. Mais, dix jours plus tard, ils nous ont trouvés. »
Gabriel suivit la courbe de sa paupière, sentant le mouvement de chaque cil sous le bout de son doigt. Le vent frais fit bouger ses longs cheveux sur ses épaules.
« J’entassais du bois pour alimenter la forge avec Celene quand Amélie et Julieta sont rentrées. Le sang-froid qui les avait tuées avait jeté leurs cadavres dans un marécage, après en avoir terminé. Elles étaient dégoûtantes, leurs robes trempées de boue. Elles attendaient dans la rue, devant notre maison, main dans la main. Les yeux de Julieta étaient pâles comme la mort, et ses lèvres que j’avais connues aussi chaudes que le soleil étaient noires, relevées sur des petites dents pointues, alors qu’elle me souriait.
» La mère de Julieta est sortie de chez eux en courant, elle pleurait de joie. Elle a serré sa fille dans ses bras, a remercié Dieu et les Sept Martyrs de la lui avoir rendue. Et Julieta lui a arraché la gorge devant nous. Elle l’a juste, putain… ouverte comme un fruit mûr. Après, Ami s’est elle aussi jetée sur le corps, griffant, sifflant avec une voix qui ne lui appartenait pas. » Gabriel avala avec difficulté. « Je n’ai jamais oublié ce bruit, quand elle s’est mise à boire.
» Ce qui a suivi m’a valu les honneurs des hommes du village pour ma bravoure. Et j’aimerais pouvoir affirmer que ce que j’ai ressenti en voyant ma sœur se gorger de ce flot qui lui peignait les joues et les lèvres en rouge profond était du courage. Mais avec le recul, je sais maintenant ce qui m’a réellement poussé à rester, alors que ma petite Celene s’enfuyait en criant.
— L’amour ? » demanda le sang-froid.
Le dernier saint d’argent secoua la tête, hypnotisé par la flamme de la lanterne.
« La haine, répondit-il enfin. La haine pour ce que ma sœur et Julieta étaient devenues. Pour la chose qui leur avait fait ça. Mais, surtout, la haine à la pensée que ce moment serait le souvenir que je garderais toujours de ces deux jeunes filles. Pas le baiser volé de Julieta sous ces arbres mourants. Pas les histoires que nous racontait Amélie le soir. Mais ça. Toutes les deux, à quatre pattes, lapant le sang dans la boue, telles des chiennes affamées. La haine m’a envahi tout entier à cet instant, riche de ses promesses et de son pouvoir. Elle a pris racine en moi dans la fraîcheur de ce jour d’été et, en vérité, je ne pense pas qu’elle m’ait quitté depuis. »
Jean-François tourna son regard vers le papillon de nuit, qui se cognait toujours vainement contre le verre de la lanterne. « Trop de haine finit par consumer un homme, chevalier, pour n’en laisser que des cendres.
— C’est vrai. Mais au moins, il ne meurt pas de froid. »
Il jeta un coup d’œil furtif à ses mains tatouées, repliant les doigts vers l’intérieur.
« Je n’aurais pas pu faire de mal à ma sœur. Je l’aimais, même ainsi. Alors, j’ai saisi la hache qui me servait à couper le bois, et je l’ai abattue sur le cou de Julieta. J’ai frappé assez fort, mais je n’avais que 13 ans, et trancher la tête d’un être humain n’est pas facile, même pour un adulte. Encore moins quand on a affaire à un sang-froid. La créature qu’était devenue Julieta est tombée dans la boue, griffant la hache plantée dans son crâne. Et Amélie a levé la tête, de la bave rougie sur le menton. Je l’ai regardée droit dans les yeux, et j’ai eu l’impression de voir le visage de l’enfer. Pas celui des sermons apocalyptiques du père Louis, juste… le vide.
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» Un putain de néant.
» Ma sœur a ouvert la bouche, et j’ai été saisi par la longueur de ses dents, luisantes comme des couteaux. Alors, la fille qui me racontait des histoires chaque soir avant de dormir, qui dansait sur une musique entendue d’elle seule, cette fille s’est levée et m’a frappé.
» Dieu du ciel, elle était forte. Je n’ai rien senti, avant d’atterrir dans la boue. Puis elle s’est mise à califourchon sur ma poitrine, j’ai respiré son haleine – pourriture et sang frais. Quand ses crocs ont effleuré ma gorge, j’ai compris que j’allais mourir. Levant la tête et rencontrant son regard vide, en dépit de l’horreur et de la peur qu’elle m’inspirait, j’ai souhaité ma mort.
» Je l’ai acceptée.
» Mais à ce moment-là, quelque chose s’est réveillé en moi. Comme un ours affamé sortant d’hibernation. Tandis que ma sœur ouvrait sa bouche pourrie, j’ai empoigné sa gorge. Elle était forte, assez pour me broyer les os, mais j’ai tout de même réussi à la repousser. Puis, alors qu’elle me griffait le visage du bout de ses doigts, j’ai senti une sorte de chaleur m’envahir les bras, me donnant des picotements sur tout le corps. Quelque chose de sombre. De profond. Avec un hurlement qui m’a liquéfié l’estomac, Amélie s’est cabrée, portant les mains à son cou, dont la chair se boursouflait.
» Une vapeur rouge s’est élevée de sa peau, comme si le sang bouillait dans ses veines. Des larmes écarlates ont coulé sur ses joues, pendant qu’elle s’époumonait. Entre-temps, les cris de Celene avaient rameuté tout le village. Des mains puissantes ont empoigné Amélie et l’ont repoussée, alors que l’échevin pressait une torche contre sa robe. Elle s’est embrasée, tel un feu de joie. Julieta rampait avec ma hache toujours enfoncée dans les boucles de ses cheveux, quand ils l’ont allumée à son tour. Le son qu’elle a produit en brûlant… Dieu, c’était… impie. Je suis resté assis dans la boue, avec Celene accroupie à côté de moi, et nous avons regardé notre sœur tournoyer comme une torche humaine. Sa dernière danse, épouvantable. Mon père a dû retenir ma mère pour l’empêcher de se jeter sur les flammes. Elle hurlait plus fort qu’Amélie.
» On m’a examiné la gorge une dizaine de fois, mais je n’avais pas une égratignure. Celene a serré ma main, a voulu savoir si j’allais bien. Certains villageois m’ont regardé de façon étrange, se demandant comment j’avais survécu. Mais le père Louis a déclaré que c’était un miracle, que Dieu m’avait épargné pour me permettre d’accomplir encore de grandes choses.
» Ça ne l’a pas empêché de refuser une sépulture décente aux filles, le salaud. Elles étaient mortes sans qu’il les ait entendues en confession et absoutes, a-t-il expliqué. Leurs restes ont été portés à la croisée des chemins et répandus aux quatre vents, pour qu’elles ne reviennent jamais au village. La tombe de ma sœur en terre consacrée demeurerait vide pour toujours, son âme damnée pour l’éternité. En dépit de ses louanges, j’ai haï ce salaud de prêtre pour ça.
» Ensuite, j’ai senti les cendres d’Amélie sur moi pendant des jours. J’ai rêvé d’elle des années. Parfois, Julieta me visitait avec elle. Toutes les deux s’asseyaient sur moi et leurs lèvres noires – si noires – m’embrassaient sur tout le corps. Je ne comprenais pas ce qui m’était arrivé, j’ignorais pourquoi j’avais survécu. Mais j’avais acquis une conviction.
— Nous étions bien réels, suggéra Jean-François.
— Non. Au fond, je pense que ça, nous le savions déjà, sang-froid. Au risque de passer pour des arriérés aux yeux des aristocrates poudrés d’Augustin, de Coste et d’Asheve, les histoires racontées au coin du feu à Lorson ont toujours parlé de vampires, de goules, de striges, de sorcellerie et autres diableries. Dans les campagnes du Nordlund, les monstres étaient aussi réels que Dieu et ses anges.
» Mais les cloches de la chapelle venaient de sonner midi quand Amélie et Julieta étaient rentrées. Or, le jour n’avait pas semblé les déranger du tout. Nous connaissions les fléaux des Morts, les armes censées garantir notre sécurité : le feu, l’argent, mais surtout, la lumière du soleil. »
Gabriel marqua une pause, perdu dans ses pensées, les yeux gris nuageux.
« C’était le phénomène de la mort du jour lui-même, vous comprenez ? Même des années plus tard, au monastère de San Michon, aucun saint d’argent n’a été capable de donner une explication satisfaisante. D’après l’abbé Khalid, la chaleur dégagée par une grande étoile tombée à l’est, de l’autre côté de la mer, aurait provoqué une fumée si épaisse qu’elle a assombri le soleil. Maître Greyhand pensait que, suite à une guerre au ciel, Dieu avait rejeté les anges rebelles. Sa rancœur était telle que la terre, soufflée vers le ciel, se retrouvait à présent en suspension dans un voile entre son royaume et l’enfer. Mais personne ne comprenait vraiment pourquoi ce voile avait couvert le ciel. Pas en ce temps-là, et peut-être toujours maintenant.
» Dans mon village, tout le monde avait conscience que nos jours étaient devenus presque aussi sombres que la nuit, et que les créatures des ténèbres n’hésitaient plus à s’y aventurer. À la croisée des chemins à l’extérieur de Lorson, alors qu’ils répandaient les cendres de ma sœur, tenant la main de Celene, que notre mère hurlait tant et plus, j’ai su. Je pense qu’une partie de nous-mêmes – nous tous – a su.
— Su quoi ? demanda Jean-François.
— Que c’était le début de la fin.
— Rassurez-vous, chevalier. Toute chose a une fin. »
Gabriel releva la tête à cette remarque, une étincelle dans ses yeux rouge sang.
« Oui, vampire. Toute chose. »
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