L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 68 sur 103

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L’empire du vampire T1

XIV - Ce moment

 XIV 

Ce moment

 

« “ rand Rédempteur…, ai-je chuchoté. G

— Qu’est-ce que vous v… voyez ?” a demandé Charlotte.

» Baptiste a baissé sa longue-vue. “Ils arrivent, a-t-il répondu doucement.

— Combien ?” a voulu savoir Astrid.

» La gorge serrée, j’ai croisé ses yeux. “Beaucoup.

— Et nous sommes deux douzaines.” Baptiste s’est tourné vers Aaron. “Contre des milliers.”

» Autour de moi, j’ai senti la peur, chez toutes et tous, sans exception. J’ai compris qu’après m’avoir suivi jusqu’ici, et conscients du péril mortel qui nous guettait presque certainement au bout du chemin, ils attendaient quelque chose de ma part. Ce jour-là, sur cette pente gelée, à l’abri des ailes d’un ange, j’ai appris une chose sur la motivation des troupes, sur la façon de pousser qui que ce soit à vous suivre.

— Et c’était ? demanda Jean-François.

— Qu’au moment où votre monde tout entier plonge vers l’enfer, tout ce qu’il vous faut, c’est quelqu’un qui semble connaître la route.

» D’une voix forte, je me suis adressé à eux. “Lors de l’épreuve du Sang, le séraph Talon m’a dit que c’est à partir des plus grandes horreurs que sont forgés les plus valeureux héros. Mais frère Greyhand m’a toujours soutenu qu’il était stupide de vouloir être un héros. Ils meurent de façon déplaisante, loin des leurs et de leur foyer.” J’ai élevé la voix pour couvrir les vents, tentant d’allumer en eux un feu qui chasserait ce froid. “Je pense que la vérité se trouve entre les deux. Un ou deux moments d’héroïsme, voilà à quoi devrait aspirer un sage. Un ou deux battements de cœur qui lui durent toute une vie. Et celui-là en est un. Un moment qui vous fera esquisser un sourire sur votre lit de mort. Un moment que d’autres se repentiront d’avoir manqué, de n’avoir pas vécu avec vous. Un moment qui vous permettra d’affirmer, dans de nombreuses années et loin d’ici, qu’alors, peut-être pour la seule et unique fois de votre vie, vous avez été un héros parmi les héros.”

» J’ai regardé autour de moi, mes crocs exposés dans un sourire féroce.

» “Ce moment.”

» Aaron a hoché la tête. “Ce moment.

— Mère prieure, ai-je crié, formez votre ligne le long de cette crête, de la tour à la falaise, avec la moitié de vos sœurs en position de tir, l’autre prête à recharger les fusils. Couvrez-moi, autant que possible.

— Que comptes-tu faire, initié ? a demandé Charlotte.

— Les tenir à distance assez longtemps pour permettre à nos frères pouces noirs de sauver notre peau.” Je me suis tourné vers Baptiste et les forgerons, tapant du poing sur un des barils d’ignoire que nous avions traînés depuis San Michon. “Le manteau neigeux est plus lourd le long de la crête nord. Là-haut, sous la tour de Gabriel. Quelques barils devraient suffire à tout faire dégringoler sur ces pourris. Des centaines de milliers de tonnes. Assurez-vous simplement de laisser des mèches assez longues pour vous mettre à l’abri.” Ma gorge s’est serrée. “Et tâchez de me prévenir avant que tout saute. Ça va être une boucherie là en bas.

— Ils sont des milliers.” Charlotte a froncé les sourcils. “Ça va être un massacre.

— Peut-être.” J’ai hoché la tête, regardant le groupe autour de moi. “Mais mes amis sont la colline où je meurs.”

» Aaron s’est assuré de la présence de bombes dans sa cartouchière. “Je viens avec toi.

— Moi aussi.” Baptiste a soulevé un lourd marteau de guerre en acier argenté. “Soleil a soif. Frère Noam et frère Clement n’ont pas besoin de moi pour poser les charges.”

» Aaron s’est renfrogné. “Baptiste, tu es un forgeron, pas un…”

» Le grand gaillard a pressé ses lèvres sur celles d’Aaron. “La ferme, mon chéri.”

» J’ai glissé la main sous ma capote pour en sortir ma pipe en argent. La respiration d’Aaron s’est accélérée tandis que je tassais le sanctus de Charlotte – une dose plus forte que d’habitude. Astrid m’a regardé allumer mon briquet, aspirer, ses yeux sombres croisant les miens alors que la fumée envahissait mes poumons et se diffusait dans mes veines. Ce monstrueux parfum, cette divine folie, qui m’a emporté au paradis.

» J’ai préparé une seconde pipe pour Aaron, l’observant, alors qu’il consumait tout le contenu du fourneau d’un seul coup. Son corps tout entier s’est contracté, ses canines s’allongeant et devenant plus pointues. Il a exhalé un panache de fumée écarlate dans l’air glacial, les tendons saillant sur sa gorge. Quand il a ouvert les yeux, je les ai vus baignés de rouge, ses pupilles si dilatées que ses iris avaient presque disparu.

» “Oh, Dieu, a-t-il soufflé. Oh, Dieu.”

» Aaron a planté son épée dans la neige, a débouclé sa capote et fait passer sa tunique par-dessus ses épaules. Je l’ai imité. Nous étions tous les deux en cuirasse d’argent au sein de cette étendue grise. Les forgerons ont soulevé les barils d’ignoire et se sont dirigés vers le manteau neigeux tassé sous la tour de Gabriel. Charlotte, Astrid et les autres sœurs ont formé leur ligne de tir le long de la crête. Les frères portiers Logan et Micah ont pris position pour les défendre. Alors que mon regard rencontrait celui d’Astrid, tous les mots que j’aurais voulu pouvoir lui dire sont restés coincés derrière mes crocs. Le souvenir de ses lèvres brûlait plus fort que le sacrement dans mes veines. Elle m’a souri. L’un de ses mille sourires, qui m’a soulevé et a banni toute peur qui demeurait en moi.

» “Ce moment, Gabriel de León.”

» Le monde entier tremblait lorsque Aaron, Baptiste et moi avons dévalé la pente à la rencontre des Morts. Je ne me rappelais pas l’avoir dégainée, mais je tenais Griffe-de-Lion dans ma main, un brandon enflammé dans l’autre. Je ne ressentais plus aucune terreur. Je ne pensais ni à mes amis, ni à ma famille. Je ne gardais même aucun souvenir du sourire d’Astrid. L’hymne du sang occupait toute la place. Il martelait mes veines avec une telle puissance que je me suis surpris à rire – à rire, putain –, tandis que nous chargions ensemble vers la mort.

» J’ai vu des formes dans l’obscurité, entendu des pieds qui couraient dans la neige grise. Notre lumière avait attiré l’attention des Morts, qui arrivaient – oh, Dieu, ils arrivaient. Mes doigts serraient la poignée de Griffe-de-Lion et mon cœur tambourinait contre mes côtes. J’ai regardé mes compagnons et j’ai vu leurs yeux brillants sur les miens.

» “Maintenant, a sifflé Baptiste. Maintenant, tu vas avoir l’occasion de tuer des monstres.”

» L’air était glacial, mais nous n’avions pas froid. Au lieu de cela, c’est la vue de nos tatouages argentés qui nous a donné la chair de poule : les roses et les serpents ; le Rédempteur sur sa roue ; le chœur des anges et les lions rugissants ; sur le torse et les bras, du cou à la taille et aux poignets.

» Ils luisaient.

» Faiblement au départ. Mais à mesure que les bruits de pas précipités se rapprochaient, une flaque lumineuse de plus en plus vive est apparue autour de nous, un cercle de cinq, dix, quinze mètres. Sentant ma main gauche se réchauffer, j’ai vu l’étoile à sept branches dans ma paume, l’ange sur mon bras et le lion sur ma poitrine briller de la même lumière intense et terrible.

» “Dieu se bat à nos côtés, frères, a soufflé Baptiste. Nous ne pouvons pas tomber.

— Je ne connaîtrai pas la peur”, ai-je chuchoté.

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» Aaron a hoché la tête. “Mais que s’abatte ma fureur.”

» Puis ils ont attaqué.

» Surgis de l’obscurité, sifflant, toutes griffes dehors. Une nuée aux yeux morts voraces, aux crocs luisants, alors que la foudre déchirait le ciel. Les crevards du Talhost portaient les vêtements dans lesquels on les avait assassinés – robes princières ou guenilles de miséreux, redingotes ou tuniques élimées, couvrant des acres de peau pâle et exsangue. Ils n’avançaient pas en formation, ils ne comptaient que sur leur nombre, leurs dents et leur force impie, pour boire le monde jusqu’à la dernière goutte de sang et n’en laisser qu’os et poussière.

» Mais par le Rédempteur tout-puissant, nous étions intouchables. Cette armée pourrie déferlait, mais la marée inhumaine se brisait sur notre lumière comme de l’eau sur un rocher. Nos tatouages les aveuglaient, l’acier argenté de nos lames taillait dans leurs rangs, telle une faux dans un champ de blé. Nous nous battions dans un tourbillon de cendres et de sang, sur les neiges rougies. Alors qu’un éclair lézardait le ciel, j’ai aperçu les silhouettes de frère Noam et des autres pouces noirs, qui enterraient leurs barils d’ignoire à la base du manteau neigeux, sur la crête nord. Les balles en argent tirées par les sœurs au-dessus sifflaient à nos oreilles, faisant voler en éclats les crânes de crevards autour de nous.

» La guerre, c’est l’enfer, sang-froid. Tout le monde le sait. Mais elle a aussi sa part de paradis. Une joie féroce à se dresser à l’endroit d’où l’ennemi cherche à vous déloger. Mon corps n’existait plus. Le raclement d’une griffe ou le bref désagrément d’une fêlure d’os, peut-être. Mais la douleur ? C’était pour l’ennemi. La douleur et l’argent.

» Puis, je l’ai senti.

» Le baiser de crochets d’un serpent sur ma peau. La morne infinité d’innombrables années, la poussière sur les tombes de souverains oubliés. Le poids d’une présence impossible, d’un esprit inconnaissable, sa pression sur le mien depuis des nuits lointaines et solitaires.

» L’esprit d’un roi éternel.

» Je l’ai vu, comme s’il se tenait devant moi. Sa peau, ses cheveux, ses yeux, devenus d’une pâleur de neige, au fil d’un temps incommensurable voué à la perdition. Un homme jeune, gracieux et immortel, beau et terrible, enveloppé de ténèbres si froides et glacées que mon cœur s’est comme figé dans ma poitrine. Je l’ai entendu parler dans ma tête, à travers l’étendue grise et rouge qui nous séparait, prononçant des paroles qui formaient un chant de fin du monde.

» “Je te vois.

— Grand Rédempteur…, ai-je chuchoté.

— Je le sens aussi”, a dit Aaron d’une voix étranglée.

» Les crevards continuaient de se jeter sur nos lames abreuvées de sang, brillant d’une lueur sacrée. Mais cette multitude n’était rien, ai-je compris, rien, comparée à ce qui marchait derrière elle, d’un pas régulier, implacablement, inexorablement. Aucune hâte, rien qui risque de gâcher le portrait de famille. Il avançait vers nous, entouré de ses enfants, ses petits-enfants, sa progéniture tout entière – une épouvantable cour du sang, avec tout le temps de la création à sa disposition.

» Puis j’ai entendu des cris. Derrière nous.

» “Gabriel !”

» Astrid…

» “GABRIEL !”

» Le cœur serré, je me suis retourné vers le haut de la pente. Les flammes de torches se détachaient sur la grisaille, là où frère Noam et les autres forgerons dansaient dans l’obscurité. À leur lumière, j’ai aperçu une silhouette familière, qui se faufilait entre eux comme une ombre, à mesure qu’ils s’écroulaient dans la neige.

» Une ombre enveloppée de rouge.

» “Laure…” »

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