L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 40 sur 103

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L’empire du vampire T1

III - Les monstres qui se cachent sous une peau d'homme

 III 

Les monstres qui se cachent sous une peau d’homme

 

« e me suis réveillé peu avant l’aube, avec un arrière-goût de J

vodka sur la langue.

» L’hymne du sang était faible dans mes veines. Les rêves qui avaient troublé mon sommeil me faisaient regretter de n’être pas resté debout. Mais, comme j’avais besoin de repos, je me suis pelotonné sous mes fourrures, bien décidé à me rendormir. De l’autre côté des braises, il m’a semblé que le tapis de couchage de Dior était vide.

» Les muscles douloureux, je me suis levé dans l’air glacial. L’obscurité immobile ressemblait à du verre, noir et coupant. La neige avait cessé de tomber. Rafa, Chloe et Bellamy s’étaient blottis près du feu mourant. Les chevaux se réchauffaient entre eux, serrés les uns contre les autres. Saoirse avait offert de prendre le dernier tour de garde, mais je n’ai vu aucune trace d’elle. J’ai écarté les fourrures de Dior à l’aide d’une de mes bottes à talons d’argent – personne.

» Dans la fonderie près du braséro, j’ai constaté que le sang de la mondaine s’était réduit à une épaisse croûte sombre. Éloignant l’appareil de la chaleur, je suis allé faire un tour.

» Je n’ai pas eu du mal à suivre l’odeur de Saoirse – fer et cuir – à travers les arbres lugubres. Les yeux brillants, je me suis acheminé dans l’obscurité vers le haut de la ravine. À une centaine de mètres du camp, je l’ai trouvée, adossée au cadavre d’un vieux chêne.

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» Avec Dior dans ses bras.

» Ils s’embrassaient tendrement. Plus grande que lui, elle avait mis ses bras autour des épaules du garçon, tandis que les siens la tenaient par la taille. De bout des doigts, Saoirse a suivi le tracé de la mâchoire de Dior, allant se faufiler entre ses boucles pâles. Avec douceur, il l’a attirée vers lui, pour un baiser plus passionné. Les mains de Dior se sont aventurées plus bas. Saoirse a ri, alors qu’elles atteignaient les bords de son kilt.

» “Pas si vite, ma beauté, a-t-elle chuchoté. Pas de précipitation.”

» Il lui a souri, les yeux brillants. “Tu es si b…

— Je dérange ?”

» Le couple s’est immédiatement séparé, et la hache de Saoirse s’est retrouvée dans sa main en un éclair. Les yeux rétrécis de rage contenue, elle a ajusté son kilt, les lèvres encore rosies par la pression de la bouche de Dior. Derrière elle, il se reboutonnait précipitamment, comme frappé d’horreur.

» “Tu es censée monter la garde”, ai-je rappelé à Saoirse.

» Elle s’est essuyé le menton et m’a fusillé du regard. “Apparemment, avec toi dans les parages, pas besoin d’une sentinelle en plus.

— Tu t’es bien rincé l’œil ? a demandé Dior.

— Si les créatures qui nous traquent nous tombent dessus dans le noir, c’est toi qui auras l’occasion de te rincer l’œil. Mais pas sûr qu’un aperçu de tes propres entrailles te fasse bander !”

» Saoirse a secoué la tête, ramenant une de ses tresses derrière l’oreille. “Il n’y a pas une souris à plus d’un kilomètre à la ronde qui n’a pas déjà été repérée.

— Je me suis pointé juste derrière vous deux, et vous n’avez rien remarqué.

— Peut-être pas. Mais elle, si.”

» Je l’ai sentie avant de la voir – un soupçon de musc félin, puis un grondement sourd dans mon dos. Me retournant vers les arbres morts, j’ai distingué deux billes dorées traversées par une fente verticale. Cet animal forçait l’admiration. Tout demi-sang que j’étais, la lionne m’avait suivi sans que je m’en aperçoive.

» “Elle t’aurait déchiqueté ton joli postérieur, si elle avait vu une menace en toi.” Saoirse a souri. “Phoebe voit ce que je ne vois pas. Tu n’as rien à craindre, quand elle et moi montons la garde.”

» Dior avait fini de boutonner sa redingote. “Alors, à l’avenir, mêle-toi de tes affaires, d’accord ?” a-t-il sifflé entre ses dents serrées.

» Les joues toujours rouges d’embarras, il m’a fusillé du regard, avant de repartir d’un pas lourd en direction du camp. Le terrain accidenté l’a fait trébucher dans l’obscurité avec force jurons. Imperturbable, j’ai reporté mon attention sur Saoirse, dont les yeux verts me fixaient froidement.

» “Il est un peu jeune, non ?” ai-je dit.

» Elle s’est appuyée sur Généreuse et a rejeté ses tresses en arrière, par-dessus son épaule. Muette et féroce, la lionne décrivait des cercles à travers les racines à ma gauche.

» “Peu de gamins de son âge ont assez de jugeote pour refuser une partie de jambes en l’air avec une jolie fille. Mais je t’aurais crue assez intelligente pour ne pas le lui proposer. Tu as quel âge, 20 ans ? Et lui, peut-être 14 ?

— J’ai 19 ans.

— Oh, mais alors, toutes mes excuses !

— Tu n’es pas son père. Tu n’es pas son ami. Qu’est-ce que ça peut te foutre ?”

» J’ai réfléchi une minute à sa question. Saoirse n’avait pas tiré au flanc, comme je l’avais soupçonné. Sa lionne se déplaçait plus discrètement que moi et voyait sans doute aussi bien dans l’obscurité. J’ai donc fini par hausser les épaules. “Tu sais, tu as raison, mademoiselle Saoirse. Je m’en contrefous.”

» J’avais déjà tourné les talons, quand elle m’a demandé : “Pourquoi es-tu là ?”

» Je me suis retourné pour lui faire face, et l’ai étudiée avec les yeux d’un chasseur pour sa proie. Elle était grande, large d’épaules. Ses muscles fermes suggéraient qu’elle maniait cette hache et ce bouclier depuis sa prime jeunesse. Des breloques de croissants de lunes rouges ornaient sa cape en peau de loup et sa cotte de mailles, tandis que des anneaux en or se mêlaient à ses tresses. Sur le cuir repoussé de ses vêtements se répétait un motif de griffes entrelacées. Enfin, on retrouvait sur son col la frise d’entrelacs présente sur le collier de sa lionne. L’ensemble peignait le portrait d’une femme bien née. Et peut-être un peu sorcière.

» “J’apporte simplement mon aide à une vieille amie, ai-je répondu.

— Foutaises, a-t-elle répliqué d’un air méprisant. À Dhahaeth, tu as eu vite fait d’envoyer paître ta vieille amie. Si mes souvenirs sont bons, tu étais plus pressé d’arriver au fond de ta bouteille. Et tu ne restes certainement pas par sentiment religieux.

— Je pourrais en dire autant sur ton compte.

— Ah ?”

» J’ai pointé du doigt son kilt. “Il m’a fallu du temps pour me rappeler ce motif, assez proche de celui d’á Rígan. Mais j’ai eu l’occasion de croiser un membre de ton clan lors de l’attaque de Báih Sìde. Tu as menti à Chloe et aux autres. Tu n’es pas du clan Rígan. Tu es du clan Dúnnsair.”

» Phoebe a poussé un grondement grave et profond, qui m’était destiné.

» Montrant les crocs à la lionne, je lui ai répondu sur le même ton.

» “Et alors ?” Saoirse a bâillé.

“Alors, tu peux jouer la comédie pour le vieux Rafa et marmonner des prières avec lui. On sait tous les deux que tu as à peu près autant de la Foi unique dans tout le corps que j’en ai dans mon petit orteil.

— La foi, j’en ai plus qu’il n’en faut. Juste pas en un Tout-Puissant, ses Martyrs et ce genre de choses.”

» J’ai hoché la tête, regardant les deux bandes verticales entrelacées sur sa joue droite. “Tu préfères la réserver aux Lunes mères, hein ?

— Je la réserve à qui la mérite.

— Mais Dior est censé vous conduire au Graal de San Michon. Le calice qui a servi à recueillir le sang du Rédempteur. Pourquoi une foutue païenne viendrait-elle risquer sa vie pour une coupe à laquelle elle ne croit pas ?

— Risquer ma vie ?” Saoirse a montré les dents à son tour, dans un sourire féroce. “Je ne risque rien de tel. Mon destin n’est pas de mourir aujourd’hui. Ni demain.” Elle a tapoté le tatouage sur son visage. “Aucun homme ne peut me tuer. Et aucun démon n’oserait essayer.

— Sérieusement. Pourquoi voyages-tu avec Dior ?

— Il embrasse bien.

— Tout dépend si on a un penchant pour la viande fraîche, je suppose.

— Ou bien saignante, comme toi, hein, sang-mêlé ?” Les yeux de Saoirse ont glissé vers l’endroit où je gardais ma pipe, sous ma capote. “Ma grand-mère m’a mise en garde contre ceux de ton espèce.

— Ceux de mon espèce ?

— Les monstres. Les monstres qui se cachent sous une peau d’homme.”

» Saoirse s’est approchée, comblant presque la distance qui nous séparait. J’entendais la lionne derrière moi, sentais la chaleur de son souffle.

» “Tu n’as pas à connaître les raisons de ma présence, m’a-t-elle dit du haut de son mètre quatre-vingts. Dès que nous arriverons à la Volta, tu rentreras chez toi, auprès de ta femme et ta fille, ta jolie petite famille. Tu pourras te replonger dans une bouteille et ne plus penser à tout ça. D’ici là, ne laisse plus traîner tes yeux où ils n’ont rien à faire, garde tes opinions pour toi et nous nous entendrons à merveille. Tu veux bien ?”

» Sans attendre de réponse, elle a rejeté ses tresses en arrière, m’a planté là et s’est éloignée d’un air digne. La lionne s’est attardée un moment, avant de se glisser dans l’obscurité derrière sa maîtresse.

» Leur emboîtant le pas, j’ai soupiré.

» “Pas de problème.” »

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