L’empire du vampire T1
X - Fortuna
X
Fortuna
« “ aillante ? a proposé Dior. V
— Non, ai-je répondu.
— D’accord, qu’est-ce que tu penses de… Brave ?
— C’est pareil.
— Hardie, alors ?
— Mouais.”
» Elle a levé les yeux au ciel. “Je te trouve bien difficile, pour quelqu’un qui a appelé son épée Griffe-de-Lion.
— J’avais 15 ans, bon sang, ai-je grogné. Et je t’ai déjà demandé d’arrêter de parler de mes jeunes années avec Cendreuse. La plupart du temps, elle n’était même pas là.
— Si tu veux qu’elle cesse de me faire des confidences, tu ne devrais plus me la prêter.
— Je n’aurais pas à le faire, si tu parvenais à monter la garde sans t’endormir.
— C’est arrivé une fois en deux semaines. Alors, lâche-moi avec ça, merci.”
» Nous avions laissé derrière nous les berges gelées de la Volta pour prendre une longue route désolée vers le nord. En quinze jours de marche à travers les contrées septentrionales de l’Ossway, nous n’avions vu que peu de signes de vie. Seuls les croassements des corbeaux affamés venaient troubler le silence. Tout était immobile, hormis les tourbillons de neige. Nous sommes passés devant des gibets aux cages remplies d’ossements, avons traversé des villages fantômes, livrés à une population de rats engraissés par les cadavres. Nous avons croisé les ruines éventrées de châteaux jadis imposants, vu des champs devenus des charniers, les corps gelés à l’endroit où ils étaient tombés. Même les Morts avaient abandonné cet endroit. En cours de route, seuls quelques crevards égarés avaient ralenti notre progression. Ce qu’ils avaient de plus précieux à offrir se trouvait à présent dans des fioles en verre rangées dans mes sacoches de selle. Dieu brillait par son absence.
» Voilà tout ce qui restait de l’empire pour lequel j’avais tant bataillé : une mer sans cesse grandissante de glace et de ténèbres, sur laquelle la lumière de l’humanité déclinait de jour en jour. Mais le Nordlund se profilait devant nous, et je savais que, dans cet océan d’obscurité, quelques petites flammes subsistaient.
» La nuit, j’avais pris l’habitude de prêter Cendreuse à Dior, quand elle était de garde. Bien qu’elle ignore tout ou presque de son maniement, je pouvais compter sur mon épée pour lui parler aux premières heures du jour. Ainsi, elle restait vigilante, pendant que je grappillais quelques heures de repos. C’était peu, mais merde, j’en avais besoin. Parce que, bon sang, Dior n’était pas loin de me rendre dingue. Inutile d’ajouter la privation de sommeil à ça.
» “Galante ? a-t-elle demandé.
— Non.
— Valeureuse ?
— Encore pire.
— Eh bien, si tu n’aimes pas mes suggestions, tu n’as qu’à proposer quelque chose, a-t-elle dit avec hargne. On ne peut pas continuer à l’appeler Jezebel.
— Baisse la voix, pour l’amour du ciel !”
» Dior a repris, deux octaves plus bas. “Comme ça ?
— C’est un cheval. Elle se fout de son nom.
— Elle est brave. Elle est forte. Elle est loyale.” Dior a affectueusement gratté la jument derrière les oreilles. “Elle mérite un nom qui reflète sa personnalité.
— Dans ce cas, je devrais t’appeler l’Empoisonneuse. Parce que c’est ce que tu fais toute la sainte journée : tu m’empoisonnes la vie.”
» Elle a de nouveau levé les yeux au ciel. “Parfois, tu es vraiment un trou du cul.
— Ça aussi, ça collerait assez bien.”
» Mes lèvres ont esquissé un sourire, et nous nous sommes remis en route. Mais à mesure que nous avancions péniblement, j’ai vite perdu le sourire. Les arbres morts s’éclaircissaient et, à travers la neige qui tourbillonnait, j’ai vu ce qui nous attendait. C’était inévitable, bien sûr, je n’avais pas cessé d’y penser depuis des jours. Mais j’avais espéré arriver plus loin, avant d’avoir à me prendre de nouveau un baquet de merde en pleine face.
» “Bordel, ai-je soufflé. La Ròdaerr.”
» Devant nous, la route descendait vers la berge escarpée d’un fleuve. Du pont détruit ne subsistaient que les pierres d’attache. L’une d’elles portait l’empreinte d’une main sanglante. La Ròdaerr ne faisait que quatre-vingts mètres de large, mais tout de même…
» “Ça devrait être assez facile de traverser, a dit Dior. C’est complètement gelé.
— Pas complètement, ai-je répondu. Et c’est notre premier problème.
— Il y en a d’autres ?”
» J’ai regardé la neige qui tombait, frissonnant dans ce froid à fendre les os. “Le cœur de l’hiver a fini par nous rattraper. Tous les cours d’eau au nord de l’Ūmdir sont en train de geler.” Mes yeux ont croisé ceux de Dior. “Nous ne pouvons pas arriver jusqu’à San Michon dans ces conditions.
— Mais, si tout est gelé… le voyage sera plus facile pour nous, pas plus difficile.”
» J’ai hoché la tête. “Pour nous, et pour nos poursuivants. Les nuits les plus froides de l’année seront bientôt là. La Bête de Vellene traversera la Volta et nous collera au train avec toutes les forces qu’il sera capable de réunir en chemin. Danton avance plus vite que nous. Il sait où nous allons. Nous n’atteindrons pas San Michon avant qu’il nous rattrape.
— Pouvons-nous trouver refuge ailleurs ?”
» J’ai soupiré, tirant ma vieille carte de ma poche. Malgré les taches d’eau et les traces d’usure, les contours de l’empire restaient visibles sur le parchemin froissé. J’ai tapoté du doigt une petite étoile noire en bordure de la Mère.
» “Château Aveléne, a murmuré Dior. Qu’est-ce qu’il y a là-bas ?
— Peut-être un feu assez ardent pour réduire Danton en cendres. Mais je n’en suis pas sûr.
— Ça nous oblige à traverser cette forêt. Saoirse nous a mis en garde contre les ravages du Fléau, dans les régions les plus au nord…
— Nécessité fait loi, Dior. Après notre débâcle à San Guillaume, Danton pensera que nous sommes rincés, que notre seul objectif est de sauver notre peau. D’ailleurs, il ne sera pas loin de la vérité. Je suis venu dans le Nord pour tuer ce salaud et toute sa maudite famille, et j’en ai plus qu’assez de courir. As-tu confiance en moi ?”
» Dior a croisé mon regard et a hoché la tête. “J’ai confiance en toi, mon ami.”
» J’ai parcouru des yeux l’étendue de glace grise devant nous. “Très bien. Dans ce cas, ceci est notre route.
— Une route susceptible de se fendre à tout moment sous nos pieds.
— Exactement. Donc, je passe devant.”
» Elle a haussé un sourcil, s’est tournée vers le fleuve gelé, avant de revenir vers moi. “Ne dis pas de bêtises, Gabriel.
— Je peux nous trouver un itinéraire pour traverser en toute sécurité. J’ai grandi dans le Nordlund. Je connais la glace.
— Je passe devant. Je suis plus rapide. Plus vive et silencieuse. Je n’ai aucune envie de rester coincée sur cette berge à tenir le cheval, pendant que tu te barres tout seul de ton côté.
— Tu as déjà fait ça ?”
» Elle a haussé les épaules. “À Lashaame, le fleuve gèle aussi en hiver. Ils ont même organisé une foire dessus une fois.
— Ces filles de la ville qui croient tout savoir…”, ai-je commenté d’un ton désapprobateur.
» Elle a ri, enlevant de la neige sur sa redingote. “Dis-moi comment faire, alors, péquenaud.
— Marche lentement, ai-je expliqué en souriant. Jambes écartées. Si la glace se craquèle et que tu tombes à l’eau, le froid te coupera le souffle. Dans ce cas, évite de paniquer. Sers-toi de tes jambes pour te propulser vers le haut, retourne-toi et sors par là où tu es entrée. Tu as toujours ton poignard ?”
» Dior a secoué la tête. “Ces garces me l’ont pris à Redwatch.
— Tiens.” J’ai débouclé ma dague et sa gaine de ma ceinture. “Si tu tombes à l’eau, plante-la dans la glace et hisse-toi à la surface. Fais juste attention au courant.”
» Elle a soupesé la lame, regardant l’étoile à sept branches en relief sur le pommeau, l’ange Eloise aux ailes déployées en travers de la garde. “Elle est splendide”, a-t-elle murmuré.
» J’ai hoché la tête. “Forgée par le meilleur forgeron que San Michon ait jamais connu. En dix-sept ans, elle ne m’a jamais quitté. Elle m’a accompagné à la bataille des Tours jumelles. À Báih Sìde, Triúrbaile, Tuuve. Peu de gens dans l’empire sont jugés dignes de porter une lame en acier argenté.
— Je te la rendrai de l’autre côté, c’est promis.
— Garde-la. Elle est à toi.”
» Dior a regardé l’arme dans sa main, a effleuré du bout des doigts la redingote que je lui avais donnée. Elle a rabattu ses cheveux devant son visage, pincé les lèvres.
» “Tu ne serais pas en train de t’attendrir, Lachance ?”
» Elle a immédiatement remis son armure. “Moi ? a-t-elle dit d’un ton railleur. J’ai un cœur de pierre.
— Bien. Tâche juste de ne pas couler comme une pierre. Je n’ai aucune envie de plonger pour aller te chercher.”
» Elle a souri à ce moment-là. Elle savait que je n’hésiterais pas une seconde.
» Dior a glissé au bas de la berge gelée et fait ses premiers pas sur la Ròdaerr. Adoptant une position accroupie, elle a avancé avec souplesse, sans peur, balayant de ses paumes la neige accumulée à la surface, à mesure qu’elle progressait. La glace gris pâle devenait plus sombre aux endroits où elle était plus fine. J’ai imaginé le courant toujours aussi rapide et meurtrier sous cette croûte.
» Le cœur serré, je l’ai regardée traverser en zigzaguant. Mais quand elle a enfin atteint l’autre rive, elle a agité les bras vers moi en signe de victoire.
» “À ton tour, vieil homme !
— J’ai 32 ans !”
» Elle a cassé une branche sur un arbre voisin et l’a brandie dans ma direction. “Tu as besoin d’une canne ?
— Petite garce.” J’ai gratté le menton de Jezebel. “Allez, ma grande. Le coucher du soleil n’attend personne.”
» Empoignant les rênes, j’ai prudemment fait descendre la jument vers la rive verglacée. Elle a d’abord paru perplexe devant l’eau gelée, mais elle m’a suivi sans faire d’histoires, tandis que j’avançais lentement sur la surface lisse et grise. Dans un premier temps, nous n’avons pas rencontré de difficultés ; près du bord, tout était complètement solide. Mais à mesure que nous nous éloignions, la couche est devenue plus fine, sa couleur plus sombre évoquant davantage le fer que la neige. La glace a légèrement gémi en dessous de nous, de petits tintements clairs résonnant dans mes oreilles, alors que de minuscules fractures se mettaient à apparaître sous nos pieds. Mais Dior n’était pas une idiote, et le chemin qu’elle avait reconnu pour nous était solide. Si Dieu n’avait pas insisté une fois de plus pour me chier dans les bottes, nous serions arrivés à bon port sans problème, comme de vieux loups de mer.
» Jezebel a été la première à les sentir. Elle s’est ébrouée, les oreilles rabattues vers l’arrière. J’ai perçu quelque chose dans le vent, inclinant la tête pour écouter. J’ai entendu des pas, légers, rapides. Derrière nous.
» “Gabriel !” a crié Dior.
» Je me suis retourné, les yeux plissés, alors que je les repérais : un garçon déguenillé, un vieillard, et une femme, jeune et forte. Trois crevards descendaient sur la berge en trébuchant derrière moi, les mains et la bouche noirs de crasse et de sang séché.
» En temps normal, ç’aurait été une simple formalité. Un peu d’exercice quotidien à l’épée. Comme je l’ai dit, nous avions croisé quelques sang-froid sur notre route. Mais aucune de ces pourritures n’avait surgi au beau milieu de la traversée d’un fleuve gelé.
» J’ai dégainé Cendreuse, la lame luisant dans ma main, alors que le garçon faisait son premier pas sur la glace.
» C… c… cours, Gabriel.
» “Ils ne sont que trois, ai-je répondu en grognant. Ce n’est pas un problème.”
» Si. À c… cause d’elle.
» J’ai compris trop tard. J’avais l’habitude de Justice. Mais Jezebel n’était pas un sosya intrépide, dressé à San Michon pour ne pas craindre des Morts. À l’issue du massacre de San Guillaume, la haine et la frayeur qu’ils lui inspiraient ont semblé décuplées. Dès que le vent a rabattu vers elle leur relent fétide, elle a soufflé, s’est cabrée et, oubliant l’itinéraire de Dior, a foncé tout droit sur la glace.
» Les tintements se sont mués en craquements. De profondes fissures blanches sont apparues et se sont multipliées, telle une toile d’araignée, sous les sabots d’une jument terrifiée de cinq cents kilos. Les crevards se précipitaient vers moi, le vieux glissait en s’aidant de ses mains, le garçon avançait en bondissant à quatre pattes, comme un loup, plantant ses doigts griffus dans la surface gelée. Je l’ai sentie bouger, tanguer sous moi, j’ai eu l’impression d’être sur le pont d’un navire ballotté par la tempête. Dior a hurlé pour me mettre en garde, tandis que la voix de Cendreuse résonnait dans ma tête.
» Cours, pauvre abruti !
» Tournant le dos aux vampires, j’ai foncé en dérapant. Le miroir se brisait devant moi ; je l’ai vu céder sous la croupe de Jezebel, la jument hennissant avec force au moment où elle s’enfonçait. Un morceau de glace a explosé sous mes talons d’argent et j’ai trébuché, me recevant sur une saillie fragilisée.
» Tentant le tout pour le tout, j’ai bondi, alors qu’elle se dérobait. Mais je ne suis pas arrivé assez loin. Mes bottes ont crevé la surface qui a volé en éclats et j’ai suivi dans une folle spirale. Cendreuse a hurlé dans ma tête tandis qu’elle m’échappait des doigts et allait ricocher sur la glace. Avec un juron aussi bref qu’ordurier, j’ai plongé dans la Ròdaerr.
» Le choc m’a fait l’effet d’un coup de poing en pleine poitrine. Comme je l’avais promis à Dior, tout l’air s’est retrouvé évacué de mes poumons. Je m’étais fendu le crâne sur la saillie en coulant, et j’ai senti un goût du sang dans ma bouche, alors que le froid me perforait les os. Au bout de plusieurs secondes, j’ai pu me ressaisir, me secouer, scruter l’obscurité et me mettre à battre des jambes vers la lumière. J’ai lâché un nouveau juron en me cognant la tête. Avec un sentiment d’angoisse, j’ai pris conscience que le courant m’avait entraîné vers l’aval, loin du trou par lequel j’étais tombé.
» De toutes mes forces, j’ai frappé la glace de mes poings, faisant apparaître quelques fissures. Mais à cause de l’absence d’air dans mes poumons, des points noirs ont bientôt envahi mon champ de vision. J’ai continué à cogner.
» Vlan.
» Crac.
» Rien.
» J’étais entraîné, luttant contre le courant, plaqué contre la glace. La surface, lisse comme du verre sous mes gants, n’offrait aucune prise. Alors que je tendais la main vers ma dague, j’ai juré en me rappelant que je l’avais donnée à Dior. Une forme sombre est apparue au-dessus de moi, une silhouette indistincte. J’ai aussi entendu une voix faible, difficilement audible à cause du tempo de mon pouls. Quelle fin stupide, après tous les champs de bataille où j’étais passé, toutes les horreurs que j’avais affrontées… Étouffé sous à peine trente centimètres d’eau gelée. Je m’en suis voulu de ne pas avoir pris le sacrement. Fraîchement rassasié, j’aurais pu m’en sortir avec mes poings. Mais en l’état, même la force d’un demi-sang ne suffisait pas pour échapper à cette tombe.
» J’ai de nouveau donné un violent coup contre la glace, puis un autre, entendant l’écho de craquements le long de l’étendue grise. Des fleurs noires éclosaient dans mes yeux à présent, belles et paralysantes. La pression dans ma poitrine, le besoin de respirer me brûlait comme une flamme.
» Je me laissais emporter entre les bras aimants du courant, la lumière baissait. Le feu s’éteignait. Il n’y avait plus aucun espoir. L’enfer m’attendait, la porte grande ouverte, pour l’éternité. Au moins y serais-je au chaud, ai-je supposé. Puis un fracas a dissipé le voile noir tombé sur mes yeux. Au-dessus de moi, la glace s’est fendue, elle s’est brisée comme si une comète s’était écrasée à la surface. Malgré l’absence d’air dans mes poumons, j’ai tout de même tenté de hurler alors que plus d’un mètre d’acier stellaire tranchant comme un rasoir venait me transpercer le ventre.
» Je me suis arrêté par saccades, retenu par l’acier, la bouche ouverte sur un cri de souffrance. La voix de Cendreuse a résonné dans ma tête, vibrante et argentine dans le noir écrasant.
» BATS-TOI !
» Plissant les yeux dans l’obscurité, j’ai vu que la lame avait créé un réseau de craquelures dans l’étendue grise au-dessus. J’ai songé à Astrid. À Patience. Avec un grondement furieux, j’ai déchiqueté mes gants et mis mes doigts en charpie, alors que je multipliais les violents coups de poing contre la couche de glace.
» Je refuse de mourir ici, me suis-je dit.
» Je.
» Vlan.
» Refuse.
» Crac.
» De mourir ici.
» Mon poing a surgi à la surface, les chairs en lambeaux, et j’ai senti quelqu’un m’attraper. Une douleur atroce a explosé en moi tandis qu’on m’arrachait la lame du ventre. Je me suis agrippé au couvercle gelé de mon cercueil, les poumons en feu, alors qu’une lumière faible apparaissait et qu’enfin, grâce à la conjugaison de nos efforts, ma tête retrouvait la merveilleuse fraîcheur de l’air.
» “Gabriel ! a hurlé Dior. Accroche-toi à moi !”
» Je n’arrêtais pas d’avoir des haut-le-cœur. Blessé et en sang, je me suis laissé faire, alors qu’elle enfonçait ses doigts dans mon avant-bras et me traînait en arrière. À plat ventre, Dior se servait de Cendreuse comme d’un piton planté dans la glace. Enfin, elle a réussi à me sortir complètement de ces ténèbres froides et à me ramener sur la surface aveuglante.
» “Tiens bon ! a-t-elle fait d’une voix implorante. Tiens bon, Gabe !”
» Me cramponnant à mon ventre déchiré, j’ai laissé derrière moi un sillage cramoisi alors qu’elle me traînait vers le bord. Nous nous sommes enfin arrêtés, à environ un mètre des berges gelées. Je me suis recroquevillé sur moi-même dans le froid glacial. Mon crâne résonnait, je bavais du sang.
» “Tu m’entends ?” Dior a serré ma main, les yeux fous d’inquiétude. “Gabriel ?
— Putain… d… de… m… m…”
» Plissant les yeux vers la lumière du jour, j’ai senti qu’on fouillait les poches de ma capote. J’avais le goût de mon propre sang sur la langue, mon estomac me semblait rempli de verre pilé et mon cœur rageait contre mes côtes.
» “Là. Là, respire…”
» Elle a pressé ma pipe contre mes lèvres et le sanctus m’a balayé, une délivrance douce et rouge. J’ai toussé, éclaboussant le givre de sang. Puis j’ai pris la pipe de la main tremblante de Dior et j’ai aspiré une deuxième et longue goulée. J’ai ressenti cette force maudite, et la souffrance dans mon ventre a baissé, j’ai de nouveau pu respirer plus facilement. J’ai appuyé sur la blessure, du sang a coulé lentement entre le bout de mes doigts.
» “Tu…” J’ai regardé Dior, mes dents poisseuses. “T… Tu…
— Ça va, a-t-elle dit. Je suis là, Gabe. Tu es hors de danger.
— Putain… t… tu… m’as embroché.
— Attends… Tu ne vas pas faire ton grincheux, maintenant ?
— Grincheux ?” J’ai toussé, crachant rouge. “Tu m’as transpercé !
— Ce n’était pas ma faute !
— Tu vas me dire que c’était un accident ?
— Non, a-t-elle répondu en se renfrognant. C’était une idée de Cendreuse.”
» J’ai lancé un regard mauvais à la lame, enfoncée dans la neige à côté de Dior. “Vraiment… ?
— Je l’ai juste attrapée pour casser la glace. Mais le courant t’avait emporté. Il fallait trouver un moyen de t’immobiliser, le temps que tu puisses revenir à l’air libre à la force de tes poings. Alors, elle m’a dit… tu sais…”
» Elle a formé un cercle avec son index et son pouce gauches. Puis elle y a fait passer son index droit, dans un mouvement de va-et-vient. La dame argentée sur la garde de l’épée avait son éternel sourire.
» “Garce”, ai-je sifflé.
» Dior a eu une grimace de compassion. “Ça fait mal ?
— Tu m’as PLANTÉ UNE ÉPÉE DANS LE BIDE !
— Merde, quel bébé ! Demain, il n’y aura même pas une marque. Tu sais, la plupart des gens auraient au moins la politesse de remercier la fille qui leur a sauvé la vie, de León.”
» Le choc s’estompait, la peur de finir noyé déjà presque oubliée. Elle avait raison. Sans son intervention, j’y serais resté. Même si la méthode avait de quoi faire râler, je lui devais une fière chandelle. Alors autant éviter de se comporter comme un gros connard.
» “Merci”, ai-je dit d’un air renfrogné.
» Elle a fait la moue, s’est mise debout et m’a tendu son bras. “Lève-toi, vieil homme.”
» Dior m’a hissé sur mes jambes, le souffle coupé par la souffrance. Une main contre mon ventre en sang, j’ai plissé les yeux dans la faible lumière. “Qu’est-ce qui est arrivé aux crevards ?”
» Elle a indiqué la glace fracassée d’un signe de la tête. “Ils ont coulé. Tous les trois. Sans un bruit.” Elle a secoué la tête, horrifiée. “Ils ont semblé simplement… fondre.
— Et…”
» J’ai entendu la neige craquer sous de lourds sabots. Écartant mes cheveux de mes yeux à l’aide d’une main sanglante, j’ai vu Jezebel, qui remontait vers nous d’un pas pesant depuis la berge gelée. Trempée, un peu secouée, elle paraissait s’en être tirée sans trop de mal.
» “Dieu m’est témoin, ai-je soupiré. Tu es la plus veinarde des carnes que j’aie jamais connues.”
» Le regard de Dior a rencontré le mien, la même pensée nous venant à l’esprit simultanément.
» “C’est ça ! s’est-elle exclamée.
— Oui…” J’ai opiné du chef.
» Tant bien que mal, j’ai avancé vers la jument. Arrivé à côté d’elle, je lui ai gratté une oreille d’une main ensanglantée, tandis que Dior se jetait à son cou.
» “Fortuna.” »
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