L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 6 sur 103

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L’empire du vampire T1

V - Du feu pendant la nuit

 V 

Du feu pendant la nuit

 

Jean-François esquissa un vague sourire. « Et après ? De Lorson à San Michon ? »

Gabriel hocha de nouveau la tête. « Ça nous a pris quelques semaines, par la route du Houx. Il faisait un temps glacial, contre lequel le manteau qu’ils m’avaient donné ne me protégeait pas vraiment. Je ne m’étais pas encore remis de mes émotions. Le souvenir de ce que j’avais infligé à Ilsa. La sensation à la fois sombre et céleste de son sang dans ma bouche. La vision du monstre que Greyhand transportait toujours derrière lui. Tout ça me dépassait.

— Frère Greyhand vous a-t-il dit ce qui vous attendait ?

— Ce qu’il m’a dit ? Rien. Que dalle. Nada. Dans un premier temps, j’ai eu peur de le lui demander. Le feu intérieur qui dévorait Greyhand semblait si intense qu’il paraissait capable de roussir quiconque s’approcherait d’un peu trop près. Il n’avait que la peau sur les os, un menton pointu et des joues anguleuses, ses cheveux faisaient penser à de la paille sale. Il mâchait sa nourriture comme s’il détestait ce qu’il avait en bouche et passait presque chaque moment de repos en prière, ne s’interrompant que pour se flageller le dos avec sa ceinture. Dès que je tentais d’engager la conversation, il se contentait de me lancer un regard furieux, jusqu’à ce que je me taise.

» Il ne témoignait d’affection que pour son faucon, Archer. Il était fou de ce putain de volatile. On aurait cru un père et son fils. Mais le plus bizarre chez lui, je l’ai découvert le premier matin où il a fait sa toilette devant moi.

» Alors qu’il retirait sa tunique pour se laver à notre seau, je me suis aperçu que Greyhand était couvert de tatouages. J’en avais déjà vu, bien sûr – les motifs magiques chez ceux de l’Ossway, par exemple. Mais les siens étaient différents. »

Gabriel passa les doigts sur le tatouage au sommet de ses propres mains.

« L’encre était comme celle-là. Foncée, mais métallique. Avec de l’argent mêlé au pigment utilisé. Un portrait de la Viergemère lui couvrait entièrement le dos. Une spirale de roses des saints, d’épées et d’anges courait le long de ses bras, et il portait sur la poitrine sept loups pour les Sept Martyrs. Le jeune novice qui chevauchait avec lui en avait moins, mais un superbe tatouage où s’entrelaçaient roses et serpents lui ornait déjà la poitrine. Naél, l’ange de la félicité, occupait son avant-bras gauche ; Sarai, l’ange des tribulations, remplissait son biceps, déployant ses belles ailes de papillon de nuit. Et tous les deux avaient une étoile à sept branches sur leur paume gauche. »

Gabriel retourna sa propre main et montra l’intérieur au vampire. Entre les cals et les cicatrices apparaissait une étoile à sept branches à l’intérieur d’un cercle parfait.

« Juste par curiosité, dit Jean-François d’un ton songeur, pourquoi votre ordre ressent-il le besoin de profaner vos corps de cette manière ?

— L’égide. C’est le nom que lui donnaient les saints d’argent. Porter une armure ne rime à rien face à des monstres capables de broyer le métal le plus résistant à la force de leurs poings. Elle ralentit un homme, elle est bruyante. Mais si votre foi dans le Tout-Puissant était assez grande, l’égide vous rendait intouchable. Quelle que soit la créature des ténèbres que vous traquez – esprit du crépuscule, fée malfaisante, sang-froid –, aucune ne supporte le contact de l’argent. Et Dieu voue une haine toute particulière à votre engeance, vampire. La vue même des icônes sacrées vous effraie. Vous tremblez devant l’étoile à sept branches. La roue. La Viergemère et les Martyrs. »

Le vampire désigna d’un geste la paume de Gabriel. « Pourtant, je ne tremble pas, de León. Comment l’expliquez-vous ?

— Dieu me déteste plus que vous. »

Jean-François sourit. « Je suppose que vous avez d’autres tatouages ?

— Beaucoup.

— … Puis-je les voir ? »

Gabriel affronta la créature du regard, dans un silence pesant. Le vampire se passa la langue sur ses lèvres rouge vif, humides.

Le tueur haussa les épaules. « Comme il vous plaira. »

Il se mit debout, faisant grincer le fauteuil sous lui. Levant lentement le bras, il se débarrassa de sa capote, délaça sa tunique et la tira par-dessus sa tête, dévoilant son torse. Un petit soupir, aussi doux qu’un murmure, s’échappa des lèvres du vampire.

Le saint d’argent était tout en muscles, la lumière de la lanterne ombrant les plis et les creux de son corps. Un cortège de cicatrices décorait sa peau – lames, griffes, seul le Rédempteur savait quoi d’autre. Mais surtout, Gabriel de León était couvert de tatouages, du cou au nombril, et jusqu’aux articulations de ses doigts. Un tel talent artistique aurait eu de quoi couper le souffle, si l’historien en avait encore eu un à prendre. Eloise, l’ange du châtiment, occupait le bras droit, épée et bouclier prêts. Chiara, l’ange aveugle de la miséricorde, et Eirene, l’ange de l’espoir, le gauche. Un lion rugissant lui couvrait la poitrine, des étoiles à sept branches dans les yeux, et un cercle d’épées était déployé autour des muscles tendus de son ventre. Des colombes et des rayons de soleil, le Rédempteur et la Viergemère – tous ornaient ses bras et son corps. L’air sembla soudain plus lourd, plus dense.

« Très beau, chuchota Jean-François.

— L’œuvre d’un artiste unique en son genre », répondit Gabriel.

Il remit sa tunique et se rassit.

« Merci, de León. » Le vampire continua de dessiner, apparemment de mémoire. « Vous parliez de Greyhand, des informations que vous aviez pu tirer de lui avant votre arrivée à San Michon.

— Comme je vous l’ai dit : il ne m’a pratiquement rien expliqué au début. J’en étais réduit à m’interroger en silence. Avais-je gravement blessé Ilsa ? Où avais-je trouvé la force de me défendre contre des adultes, repoussant ces hommes comme des fétus de paille ? J’avais craint que le poignard de l’échevin m’eût coupé jusqu’à l’os, mais la plaie ne paraissait plus si profonde. Au nom du Tout-Puissant, comment tout ça était-il possible ? Je n’avais de réponse à aucune de ces questions. » Gabriel haussa de nouveau les épaules. « Mais ça a fini par atteindre un point critique, un soir où notre petite bande hétéroclite campait au fin fond du Nordlund, à l’ombre de pins mourants, sur le bord de la route. Nous avions quitté Lorson neuf jours auparavant.

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» Le jeune compagnon de Greyhand était un initié de l’ordre nommé Aaron de Coste. Un novice, si vous voulez. Une dégaine d’aristocrate ; d’épais cheveux blonds et des yeux bleus, un visage devant lequel les filles devaient tomber en pâmoison. Il était plus âgé que moi. Dans les 18 ans. “Coste” était une baronnie dans l’ouest du Nordlund. J’ai supposé qu’il devait exister un lien de parenté, mais il ne m’avait rien dit de lui. Il ne me parlait que pour me donner des ordres. Il s’adressait à Greyhand en l’appelant “maître”, mais pour moi, c’était toujours “Bouseux”, en crachant le mot comme s’il lui laissait un goût de merde dans la bouche.

» À chaque étape, Greyhand suspendait ce cadavre qu’il avait capturé à la branche d’un arbre voisin. À l’époque, je ne comprenais pas pourquoi il ne tuait pas cette abomination une bonne fois pour toutes. De Coste m’ordonnait d’aller ramasser du bois, avec lequel il allumait un feu, aussi haut et chaud que possible. Le novice ou son maître dormait, pendant que l’autre veillait, tirant souvent sur une pipe remplie d’une étrange poudre rouge sang. Quand ils fumaient, leurs yeux injectés de sang changeaient de couleur, les blancs devenaient presque complètement rouges. Une nuit, j’ai demandé à de Coste de me laisser goûter, mais il s’est juste moqué de moi.

» “Bientôt, Bouseux. Bien assez tôt.”

» Toujours est-il que de Coste aiguisait son épée ce soir-là. Une belle arme. Argent et acier, avec Mahné, l’ange de la mort, les ailes déployées, sur la garde. Archer se tenait sur une branche au-dessus de nous, les yeux du faucon brillant dans le noir. Le prisonnier de Greyhand pendait à l’intérieur de son sac depuis des heures, immobile. Mais le craquement d’une des bûches du feu a dû distraire de Coste. Il a glissé sur sa lame et s’est bien coupé le doigt. Tout à coup, la créature sur la branche s’est mise à gémir et à s’agiter comme un poisson échoué sur le rivage.

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» Greyhand était en prière, comme d’habitude, le dos à vif à force de se flageller. Il a ouvert les yeux et a lancé d’un ton hargneux : “La ferme, sangsue.” Mais le cadavre s’est débattu de plus belle.

» “À bbbb…, a supplié le monstre. À bboi… reuh.”

» J’ai regardé de Coste, du sang coulait de son doigt. Mon estomac s’est noué, tandis qu’à cette odeur un léger frisson me parcourait la peau. Greyhand a craché le juron le plus blasphématoire qu’il m’avait été donné d’entendre dans ma courte vie ; il s’est relevé de ses genoux et a dégainé sa belle épée argentée.

» Puis il a contourné le feu d’un pas lourd et a détaché la toile en tirant dessus, avant de flanquer une raclée inouïe au prisonnier. Son pommeau s’est abattu sur le corps émacié, l’argent sifflant là où il entrait en contact avec la peau. Greyhand a continué de frapper, les hurlements du monstre se transformant peu à peu en gémissements. Ça ne l’a pas arrêté. Il cognait, les os craquaient, il a pilonné la chair de cette chose, jusqu’à ce que – Dieu m’est témoin – elle se mette à pleurer comme un enfant.

» “Stop !” ai-je crié.

» Greyhand s’est tourné vers moi, des flammes dans les yeux. Appelez ça comme vous voudrez, bravoure ou stupidité. Mais monstre ou pas, ça ressemblait à un genre de torture pour moi. J’ai regardé l’abomination qui sanglotait sur sa branche. “Il a eu son compte, frère, par pitié.” »

Gabriel soupira, les coudes sur les genoux.

« Dieu tout-puissant. Je pensais avoir connu la fureur avec mon père auparavant. Mais rien ne m’avait préparé à l’expression terrifiante du visage de Greyhand à ce moment-là.

» “De la pitié ?” a-t-il craché.

» Il a avancé vers moi et j’ai reconnu dans ses yeux une lueur que j’avais déjà vue dans ceux de mon père, quand il décidait de faire parler ses poings. J’ai tenté de repousser Greyhand, mais par Dieu, il était fort. Il m’a soulevé et s’est mis à me gifler du revers de la main. Ma lèvre s’est fendue, des étoiles noires ont explosé derrière mes yeux. Je l’ai senti me traîner vers cette chose pendue à l’arbre, me tendre vers elle par la peau du cou. Telle une flamme que l’eau étouffe, les pleurs se sont éteints et le cadavre a repris vie. La folie a de nouveau fait briller son regard. Une faim comme je n’en avais jamais vu. J’ai poussé de grands cris d’horreur, mais Greyhand m’a approché plus près, alors que le monstre essayait d’agripper ma lèvre en sang.

» “Tu as pitié de cette abomination ?

— Je vous en supplie, frère ! Arrêtez !”

» Greyhand m’a giflé encore une fois, plus fort que mon père ne l’avait jamais fait, m’envoyant rouler par terre. Depuis la boue gelée, j’ai levé la tête vers de Coste, mais le novice n’a pas bougé le petit doigt pour m’aider. Greyhand s’est dressé devant moi, les yeux brillants de fureur.

» “Vide ton cœur de toute pitié, mon garçon. Allume un brasier dans ta poitrine et brûle-la à la racine ! Notre ennemi ne connaît ni amour, ni remords, ni attachement, ni camaraderie ! Il ne connaît que la faim !” Il a pointé du doigt la chose gémissante, qui en avait toujours après mon sang. “Si on la laissait faire, cette abomination t’arracherait les parties et t’ouvrirait jusqu’au menton, avant de se gaver, tel un porc dans son auge. Et la nuit suivante, ou celle d’après, tu te lèverais peut-être à ton tour, avec pour seule obsession d’étancher ta soif dans le sang d’idiots qui parlent encore de pitié pour ces créatures sans âme !”

» Il criait si fort qu’il couvrait le crépitement du feu et le martèlement de mon pouls. Plongeant mon regard dans les yeux de ce cadavre excité par l’odeur de ma bouche en sang, j’ai senti la même répugnance, la même haine m’envahir que le jour où ma sœur était rentrée chez nous.

» “Qu’est-ce qu’ils sont ?” me suis-je entendu murmurer.

» La flamme dans les yeux de Greyhand n’avait rien à envier à notre feu. “Des crevards, Petit Lion. C’est le nom que nous leur donnons.

— Mais, qu’est-ce qu’ils sont ?”

» Il m’a fixé du regard et, bien qu’il m’en coûte, j’ai refusé de me détourner. Alors, lentement, il a repris son calme. Le regret a adouci les traits cruels de son visage. Il m’a tendu sa main et, sans réfléchir, je l’ai acceptée. Greyhand m’a conduit près du feu et m’a fait asseoir, face à la flambée crépitante, tandis que de Coste nous observait en silence.

» “Que sais-tu des sang-froid, mon garçon ? a-t-il enfin demandé.

— Ils se nourrissent du sang des vivants. Ils sont sans âge. Sans âme.

— Oui. Et comment devient-on l’un d’eux ?

— C’est le sort de tous ceux qu’ils tuent.”

» Greyhand m’a regardé à ce moment-là. “Grâce à Dieu et au Rédempteur, tu te trompes. Autrement, nous serions déjà perdus.”

» Le silence est tombé, uniquement troublé par les craquements du feu. Dans l’atmosphère pesante, j’ai ressenti une montée d’adrénaline. Pour la première fois en neuf jours, Greyhand m’offrait des réponses. Il parlait, et je ne voulais surtout pas qu’il s’arrête. “Alors, expliquez-moi, frère : qu’est-ce qu’ils sont ?”

» Il s’est passé la main sur son menton pointu, les yeux plongés dans les flammes. Je ne lui donnais qu’une trentaine d’années, mais les rides d’expression autour de ses yeux et de sa bouche le vieillissaient beaucoup. Il continuait de m’inspirer de la crainte – ses poings m’effrayaient autant que ceux de mon père –, mais je me suis demandé comment il était devenu celui qu’il était. Avait-il été un jour aussi jeune que moi ?

» “Écoute-moi bien. Les sang-froid transmettent effectivement leur malédiction à leurs victimes. Mais ce n’est pas systématique. Apparemment, le fait qu’un mort se relève ou pas et devienne l’un des leurs échappe à leur contrôle et n’obéit à aucune règle. Parfois, c’est une question de secondes, mais le plus souvent, des jours ou des semaines s’écoulent. Dans l’intervalle, le cadavre connaît l’évolution de toute chair. Après qu’elle se lève, la victime d’un sang-froid conserve à tout jamais un corps en l’état. Plus ou moins beau. Plus ou moins complet.” Il a jeté un coup d’œil au monstre suspendu. “Dans le passé, si le changement intervenait beaucoup de jours après la mort, le soleil les éliminait rapidement. Le cerveau pourrit aussi, comprends-tu ? Alors, ces sang-froid devenus stupides ne survivaient pas à leur première aube. Mais maintenant…

— Depuis la mort du jour, ai-je chuchoté.

— Oui. Le soleil n’a plus d’effet sur eux. Ils continuent à vivre. Ils errent et ils tuent. Et ces sept dernières années, depuis l’affaiblissement de l’astre du jour, ils ont eu le temps de se multiplier.

— Combien sont-ils ? ai-je murmuré, léchant ma lèvre fendue.

— À l’ouest du Talhost, au-delà des montagnes du Don du Ciel ? Des milliers.

— Par les Sept Martyrs…

— Il y a pire, Petit Lion. Les plus âgés et les plus dangereux, les mieux conservés, ceux qui se sont baptisés les haut-sang ? Avant, ils vivaient cachés. Mais, il y a quatre mois, un seigneur haut-sang a lancé une armée de crevards à l’assaut de Vellene. Il est entré dans la ville, tel un ange de la mort, pâle et précieux, arrogant et invulnérable. Après avoir tué le propre cousin de l’empereur, il a revendiqué cette place forte comme la sienne. Au moment où je te parle, il poursuit son invasion du Talhost. À chaque massacre que commet sa sinistre engeance, ses rangs grossissent. Quelques Morts deviennent à leur tour des haut-sang, jeunes et immortels. La majorité se transforme en crevards, hideux et pourris. Mais sa volonté s’exerce sur tous les tués – tous. D’après la rumeur, il est le plus ancien sang-froid sur cette terre. Fabién Voss, c’est son nom. Lui-même s’est couronné le roi éternel.”

» Cette pensée m’a retourné l’estomac. J’ai tenté d’imaginer des légions de sang-froid, assiégeant les grandes villes humaines. La réalité physique de créatures immémoriales, que même le jour n’arrêtait plus.

» “Et moi…”

» J’ai secoué la tête, la gorge sèche. Je me suis rappelé le sang d’Ilsa, tel du miel sur ma langue, la volupté de mes dents s’enfonçant dans la peau douce de sa cuisse. Mes canines n’étaient plus aussi acérées, mais je continuais de les sentir, tout comme cette soif affleurant sous la surface. Je me demandais si – quand – ce phénomène se manifesterait de nouveau.

» “Et moi, qu’est-ce que je viens faire dans tout ça ?”

» Greyhand m’a lancé un regard en coin. Une bûche a craqué dans le feu, une gerbe d’étincelles jaillissant dans l’obscurité. “Que sais-tu de ton père, Petit Lion ?

— C’était un soldat. Un éclaireur dans l’armée de Phili…

— Pas l’homme qui t’a élevé, mon garçon. Ton père.”

» À ce moment-là, j’ai compris. Ç’a été comme une avalanche. J’ai su pourquoi mon père m’avait toujours réservé ses coups, et épargné mes sœurs. J’ai pris conscience de ce qu’il voulait dire en parlant du péché qu’il avait laissé grandir sous son toit. Mes lèvres m’ont semblé engourdies, enflées. Les mots ne passaient pas.

» “Mon père…

— … était un vampire.”

» De Coste avait fini ma phrase pour moi. Il m’observait à travers les flammes.

» “Non, ai-je protesté. Non… non, ma mère ne ferait jamais… jamais…

— Elle avait espéré que tu ne serais pas de lui. Et lui aussi.” Greyhand m’a tapoté le genou, et une expression proche de la pitié a adouci son regard. “Ne lui en tiens pas rigueur, Petit Lion. Pour qui ne se méfie pas, la beauté des haut-sang est trompeuse. Ils sont puissants. Leur esprit peut faire plier même la volonté la plus solide, et leurs paroles sont tout sucre.”

» J’ai repensé à Ilsa, incapable de résister à la passion, alors que je manquais de la vider de son sang. J’ai regardé le cadavre pendu à la branche, avant de reporter mon attention sur mes mains, avec un dégoût absolu.

» “Je suis… comme eux ?

— Non, Bouseux, a répondu de Coste. Tu es comme nous.

— Tu es un sang-mêlé, mon garçon, a expliqué Greyhand. Ce que nous appelons un demi-sang.”

» J’ai observé mes compagnons, tour à tour, et j’ai été frappé par la pâleur spectrale de leur peau. Comme la mienne.

» “Pour nous, le changement intervient quand nous approchons l’âge d’homme, a poursuivi Greyhand. Et notre état empire avec le temps. Nous héritons certaines qualités de nos pères. La force. La rapidité. Et d’autres dons, en fonction de leur lignée d’origine. Mais ils nous transmettent aussi leurs appétits. La soif de sang qui les pousse au meurtre et nous à la folie. Nous sommes les fruits du péché , mon garçon. Ne t’y trompe pas : aux yeux de Dieu, nous sommes damnés. En nous battant et en mourant au nom de sa sainte Église, nous pouvons espérer reconquérir sa grâce éternelle et sauver nos âmes. C’est la seule manière.

» “Dans ce… cet ordre, dont vous avez parlé ?

— L’ordre d’Argent, a confirmé Greyhand en hochant la tête. Nous sommes la flamme argentée qui brûle dans l’obscurité. Nous traquons et exterminons ces monstres qui dévoreraient le monde des hommes. Créatures impies, sorciers, morts-vivants et crevards. Eh oui, même les haut-sang. Autrefois, les vampires vivaient dans le noir. Mais à présent, les haut-sang ne craignent plus le soleil et la sinistre légion du roi éternel croît de nuit en nuit. Alors, c’est à nous, les fils de leurs péchés, que revient de payer le prix de ce fardeau qui nous accable. Nous tiendrons, ou le monde tombera.

— Nous… Nous sommes censés affronter ce roi éternel et son armée ?

— Les armées se battent entre elles. Mais l’impératrice Isabella a convaincu l’empereur qu’il a autant besoin d’un rasoir que d’un marteau. L’ordre d’Argent est ce rasoir. Notre fraternité est de tradition religieuse, mais nous n’avons jamais opéré sous patronage royal auparavant. Aux généraux de l’empereur les sièges et les batailles rangées. Nous, nous frapperons le serpent à la tête. Nous tuerons les bergers, et regarderons leurs moutons s’égailler.

— Des assassins, ai-je murmuré.

— Non, mon garçon. Des chasseurs. Des chasseurs sous mandat divin. À l’affût du plus dangereux des gibiers.” Greyhand s’est de nouveau tourné vers les flammes, le feu se rallumant dans ses yeux. “Nous sommes l’espoir de ceux qui n’en ont plus. La lumière dans la nuit. En entendant notre nom, les ténèbres connaîtront le désespoir. Tant que leurs créatures brûleront, nous serons la flamme. Tant qu’elles saigneront, nous serons la lame. Tant qu’elles pécheront, nous serons des saints.”

» Greyhand et de Coste ont conclu d’une même voix.

» “Et nous sommes d’argent.”

» Frère Greyhand a scruté mes yeux ébahis. J’ai senti son regard comme un poing contre mon cœur. Puis il s’est levé pour retourner à ses prières, comme s’il n’avait jamais parlé.

» Mais, il avait parlé. À présent, ses mots occupaient mon esprit. Et les réponses enfin obtenues ne m’avaient pas rassuré, au contraire. Ma nature réelle m’horrifiait. Je venais d’apprendre que toute ma putain de vie avait reposé sur un mensonge. Mon père n’était pas mon père. En fait, j’étais l’enfant d’un péché monstrueux, qui se développait comme un cancer en moi. Pourtant, Aaron et Greyhand, fils de la même perversion, marchaient la tête haute, en défenseurs de l’empereur, de l’Église et du Tout-Puissant.

» Des frères de l’ordre d’Argent de San Michon.

» Ma mère m’avait souvent parlé du lion dans mon sang. Mais pour la première fois de ma vie, je le sentais s’éveiller. Ma sœur était morte aux mains de ces sang-froid. Je n’avais pas pu la sauver alors, mais peut-être pouvais-je espérer la venger maintenant et, sait-on jamais, racheter mon âme damnée au passage. Bien que je sois le fruit du péché le plus noir, ça me semblait une forme de salut. Les yeux dans les flammes, je me suis juré, si je devenais un de ces hommes, d’être le meilleur. Le plus féroce. Le plus loyal. Que jamais je ne faiblirais ou ne vacillerais, jamais je ne connaîtrais de repos, avant d’avoir renvoyé ces monstres, jusqu’au dernier, à l’enfer qui les avait vus naître, où ils pourraient embrasser ma sœur de ma part. »

Gabriel soupira et secoua la tête.

« Je n’avais pas la moindre idée de ce qui m’attendait. »

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